Elon Musk nous promet la Lune

Crédit : Space X
Le PDG de la société américaine Space X a annoncé le 27 février qu’il comptait envoyer deux humains autour de la Lune à la fin de 2018. Est-ce réaliste ?

En décembre 2018, il y aura cinquante ans que, pour la première fois, des hommes ont fait le tour de la Lune. Et il y aura aussi deux humains en train de contempler la face cachée de notre satellite… C’est en tout cas ce qu’a annoncé le 27 février 2017 Elon Musk, patron de la société spatiale privée Space X.

Deux touristes de l’espace auraient déjà payé une somme conséquente pour réserver leur place à bord d’une capsule Dragon 2 et aller contourner la Lune avant la fin de 2018. Space X indique que le vaisseau serait lancé par une fusée lourde Falcon Heavy d’une puissance équivalant aux deux tiers de celle des mythiques Saturne 5 qui avaient, dans les années 1960 et 1970, envoyé les capsules Apollo vers la Lune.

Relayée par de nombreux médias, cette annonce est-elle réaliste ?

Une trajectoire prudente

Bien que peu détaillée par le communiqué de Space X, l’architecture retenue pour cette mission est très classique. Elle est même très prudente. Car elle consiste à lancer le vaisseau Dragon 2 sur une trajectoire dite de « retour libre » vers la Terre. Autrement dit, l’impulsion donnée pour quitter l’orbite terrestre conduit le vaisseau au voisinage de la Lune, à une distance et à une vitesse qui permet au champ gravitationnel de notre satellite d’infléchir sa trajectoire et de le renvoyer vers la Terre sans la moindre manœuvre.

Cette trajectoire avait été utilisée en 1968 par les Soviétiques pour leurs contournements de la Lune par les vaisseaux Zond, inhabités. En décembre 1968, la Nasa l’avait également envisagée pour Apollo 8 mais avait finalement fait un choix plus audacieux avec une satellisation autour de la Lune (et le risque que l’unique moteur nécessaire à cela ne fonctionne pas). Enfin, en avril 1970, c’est en suivant ce type de trajectoire qu’Apollo 13 avait pu revenir sur Terre malgré la mise hors service de son moteur principal.

Sur le papier, la fusée Falcon Heavy et la capsule Dragon 2 (à condition d’une modification de son système de communications) permettent de mener à bien ce type de mission.

Un vaisseau et un lanceur en cours de développement

Dans la réalité, qu’en est-il ? La capsule Dragon 2 existe. Évolution du cargo automatique Dragon qui assure actuellement une partie du ravitaillement de la station spatiale internationale, elle est en cours de développement. Autrement dit, elle est en construction. Mais elle n’a encore jamais volé.

Du côté de la fusée Falcon Heavy, c’est à peu près le même état d’avancement. Ce lanceur est en fait constitué de trois Falcon 9 accollées. Or, Falcon 9 existe. Et même si elle a subi deux échecs, dont un dévastateur pour l’aire de lancement 40 du Kennedy Space Center, elle a déjà mené à bien de nombreuses missions.

Un délai très serré

Pour envoyer deux humains autour de la Lune avant la fin de 2018, il faut que Space X parvienne à certifier à la fois son vaisseau Dragon 2 et sa fusée Falcon Heavy pour le vol habité, ce qui sous-entend atteindre un taux de fiabilité accru et avoir des systèmes de sécurité éprouvés en cas de défaillance.

Pour un vaisseau habité, l’histoire indique que cela se traduit en général par au moins deux vols spatiaux sans équipage. Cela a été le cas des capsules Vostok, Mercury, Gemini, Apollo et Soyouz. En ce qui concerne les navettes, celle des Russes, Bourane, avait, elle aussi, effectué un vol sans équipage (mais le programme sera abandonné à ce stade). Celle des Américains faisait exception puisque, dès son premier vol, deux astronautes se trouvaient à bord. Enfin, le futur vaisseau Orion de la Nasa a lui aussi effectué un premier vol sans équipage en décembre 2014.

Par conséquent, Dragon 2 doit encore passer cette étape. Un seul essai sans équipage doit avoir lieu fin 2017. Un premier vol d’essai habité est prévu en mai 2018 et, si tout se passe bien, un début d’exploitation pour fin 2018. Dans ces conditions, lancer une mission circumlunaire dans les mêmes délais semble optimiste. Idem pour Falcon Heavy qui doit d’abord réussir son premier vol en 2017.

Vue d’artiste d’un lancement de la fusée Falcon Heavy. © Space X.

Des retards qui s’accumulent

Sur les deux tableaux, Space X affiche déjà des retards conséquents. Falcon Heavy aurait initialement dû décoller pour la première fois en 2015. Or, sa mise au point a été plus difficile que prévu. Les retards se sont accumulés au point que le premier vol n’est pas envisagé avant l’été, voire l’automne 2017. Quant à Dragon 2, la situation est un peu plus sérieuse car ce vaisseau fait l’objet d’un contrat de 3 milliards de dollars passé avec la Nasa. Celui-ci prévoyait que Space X fournirait aux astronautes américains un moyen d’accès à l’espace (et à l’ISS) indépendant avec sa capsule et sa fusée Falcon 9. Jusque-là, la Nasa, privée de vaisseau, doit acheter des places à bord des Soyouz russes pour ses astronautes (environ 80 M$ la place). Or, le retard de développement de Dragon 2 est à ce jour de 15 mois.

La Nasa songe à un plan B

La situation fait grincer des dents à la Nasa, qui envisage déjà une solution de remplacement pour 2019, année pour laquelle elle n’avait initalement pas réservé ses places à bord des Soyouz. Par prudence, l’agence américaine a malgré tout réservé deux places à bord des Soyouz pour 2019. Une manière de conserver un accès à l’espace en cas de nouveau retard dans la certification du Dragon 2 et de son concurrent de Boeing, le CST100 Starliner. La Nasa étudie aussi la possibilité de privilégier des séjours longs (un an) sur l’ISS pour limiter les rotations de ses astronautes en 2019.

L’annonce du vol lunaire de Space X dans des délais qui semblent déjà bien difficiles à tenir pour la desserte de l’ISS a donc le don d’agacer la Nasa, qui soutient déjà la société privée dans ses déboires récents et qui préfèrerait qu’elle se concentre à utiliser les 3 milliards de dollars à honorer son contrat.

Une mission lunaire risquée pour des novices

Si un contournement de la Lune avec un vaisseau habité est techniquement faisable (cela a été fait pour la première fois en 1968), reste la question de la formation de l’équipage. Les riches acquéreurs d’un billet sur le Dragon 2 lunaire ne sont pas astronautes professionnels. Ils sont présentés comme des touristes. Même si Space X assure qu’ils suivront une formation aux procédures d’urgence, il semble hasardeux d’envoyer des néophytes pour ce qui s’apparente à un vol d’essai.

L’exemple d’Apollo 13 est là pour rappeler qu’un équipage professionnel représente une condition nécessaire de survie en cas de problème majeur. Le récit du vol de Soyouz 1 aussi. En avril 1967, le cosmonaute Vladimir Komarov avait trouvé la mort dans le premier vol habité de la capsule russe, mais par son professionnalisme, il avait réussi à piloter un engin totalement défaillant et à effectuer la difficile manœuvre de retour sur Terre. Ce n’est qu’en raison d’une ultime défaillance (le défaut d’ouverture du parachute) que l’astronaute avait trouvé la mort.

Qu’adviendrait-il en cas de problème entre la Terre et la Lune dans un vaisseau occupé par deux touristes ? Space X est-elle réellement prête à prendre ce genre de risque ?

Délais raisonnables et communication outrancière

Elon Musk n’en est pas à sa première annonce assortie d’un calendrier optimiste. Par exemple, son gigantesque vaisseau martien devrait s’élever dans les airs pour la première fois dès 2024. Mais les lois de la pesanteur sont tenaces et ont tendance à garder plus longtemps au sol tous les vaisseaux spatiaux les plus audacieux. Ainsi, seulement quelques jours avant l’annonce du vol circumlunaire, un communiqué bien moins relayé indiquait discrètement un glissement de deux ans dans le premier vol sans équipage autour de Mars, initialement prévu pour 2018

Il semble peu probable qu’Elon Musk n’ait pas conscience du décalage désormais systématique entre les calendriers qu’il annonce et ceux qu’il tient vraiment. Dans ce cas, persister dans une telle attitude ne peut relever que d’une stratégie de communication. Occuper l’espace médiatique, exister en vendant du rêve et en engrangeant les marchés (biens réels, ceux passés avec une administration publique, la Nasa) apparait comme le seul plan bien terre à terre savamment élaboré par le milliardaire.

Tout comme dans l’aventure de Virgin Galactic (des vols suborbitaux prévus pour 2012 et toujours pas commencés, suite notamment à un gros accident), les riches candidats à l’aventure patienteront quelques années sans vivre le moindre des risques fous que Space X annonce leur faire prendre.

Les touristes de l’espace ont toutes les chances de ne pas fêter les 50 ans de la mission Apollo 8 au-dessus de la face cachée de la Lune. Plus tard, peut-être, mais pas en 2018.

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