Xavier Pasco : « La Nasa ne sait plus pourquoi elle est là »

Xavier Pasco, expert des activités spatiales. © P. Henarejos/C&E et Nasa
À l’heure où la Maison-Blanche vient de publier sa proposition de budget 2019 pour la Nasa, l’agence spatiale américaine subit une crise plus profonde, existentielle. C’est l’analyse de Xavier Pasco, spécialiste des questions spatiales à la Fondation pour la recherche stratégique.

Le 20 février 2018, l’administrateur de la Nasa, Robert Lightfoot, a annoncé peu avant l’ouverture d’une nouvelle séance du Conseil national de l’espace (le 21 février) que des Américains se poseraient à nouveau sur la Lune à la fin des années 2020. Des études vont en effet être lancées pour demander à l’industrie privée, de proposer de petits atterrisseurs qui déboucheront sur la conception d’un module lunaire de plus grande capacité. Celui-ci, lancé à partir de la future station orbitale lunaire Deep Space Gateway, devrait donc permettre à des humains de fouler le sol de notre satellite plus d’un demi-siècle après la dernière mission Apollo.

Le vice-président Mike Pence, le 21 février 2018, lors de la deuxième réunion du Conseil national de l’espace, au centre spatial Kennedy, en Floride. © Nasa

Ces propos interviennent quelques jours après la publication de la proposition de budget pour la Nasa en 2019 par la Maison-Blanche : un total de 19,9 milliards de dollars axé sur la réalisation du lanceur lourd SLS, du vaisseau Orion et d’une station orbitale lunaire (à hauteur de 504 millions de dollars) à partir de 2022, tout en abandonnant le projet de grand télescope spatial infrarouge WFIRST et en se désengageant de la station spatiale internationale (ISS) en 2025.

Le retour de l’objectif lunaire

Depuis l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, l’objectif Lune a donc été remis sur le devant de la scène. Toutefois, les retards continuent de s’accumuler : le premier vol de la fusée géante SLS, initialement prévue début 2017, vient de glisser jusqu’à 2020 ; la tour qui doit l’accompagner sur l’aire de lancement, amélioration de celle utilisée pour lancer le prototype de la défunte fusée Ares I, penche anormalement et pourrait subir de nouvelles modifications portant son coût à près d’un milliard de dollars pour une seule utilisation (on envisage sérieusement de la remplacer ensuite !)… Si bien qu’il n’est pas certain que la Nasa soit sur le point de sortir de la longue période de doute dans laquelle elle est plongée depuis le début des années 2000 et l’abandon des navettes spatiales.

Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, un groupe d’experts qui réalise des études pour le compte de ministères ou d’organisations internationales, est spécialiste des questions spatiales. Nous lui avons demandé de décortiquer les événements passés qui ont conduit la Nasa jusqu’à sa délicate situation actuelle, coincée entre le dynamisme des sociétés spatiales privées et les fréquents changements de cap des différentes administrations en place à la Maison-Blanche.

Après le lancement de la Falcon Heavy et la démonstration par Space X qu’il est possible de récupérer les fusées, au moins sur le plan technique, la Maison-Blanche a annoncé son projet de budget 2019 pour la Nasa. Quels choix ont été faits ?

Xavier Pasco : C’est d’abord le plan de retour sur la Lune qui est mis en avant avec un centrage autour du projet de lanceur lourd SLS (Space Launch System) accompagné du vaisseau Orion et les premières étapes de la mise en place d’une plate-forme orbitale cis lunaire. Le corollaire est l’abandon annoncé de l’ISS pour 2025 avec un « passage de main » vers le secteur privé.

Il s’agit ici de prendre en compte la montée en puissance des nouveaux acteurs sans apparaître faire retraite. Après tout, dira-t-on, cette « privatisation » avait commencé avec la délégation du transport de fret (et bientôt d’équipages) au secteur privé et ce budget annonce en quelque sorte que ce transfert se poursuit, même si en réalité un éventuel changement de propriété en 2025 créerait bien sûr une situation inédite…

Cette volonté de « privatisation » ressemble surtout à un effet d’annonce destiné aussi à tester le Congrès. Il n’est pas sûr que de leur côté les acteurs privés soient d’ailleurs enthousiasmés à l’idée de reprendre une station qui sera de toute façon difficile à faire survivre au-delà de la fin de la décennie prochaine. À ce titre, le budget 2019 n’a peut-être pas encore trouvé la formule magique pour faire coexister la Nasa et les nouveaux barons industriels du secteur spatial.

Sur le reste de ses activités, l’agence américaine subit encore les réductions ciblées sur ses programmes d’observation de la Terre et du climat.

La Nasa n’est-elle pas dans une situation difficile, notamment avec l’émergence des sociétés privées ?

Xavier Pasco : À l’issue de la proposition de budget 2019, la Nasa retrouve la Lune comme axe principal d’effort ce qui la resitue face à Space X ou Blue Origin. Alors qu’elle peinait à le faire, elle peut aujourd’hui construire un argumentaire politiquement validé justifiant ses efforts dans le SLS et dans Orion. Pour autant, à la Nasa aujourd’hui, on se dit que si Elon Musk réussit ce qu’il dit, il va bien falloir en tenir compte. C’est logique, car l’agence publique a introduit le système qui se met en place en donnant de l’argent aux privés pour qu’ils assurent la desserte de la station spatiale internationale. D’ailleurs, elle a donné de l’argent au moment où elle s’est désengagée. Cela a correspondu à une époque politique au cours de laquelle l’espace était en chute libre, en particulier en ce qui concernait l’exploration.

C’était en 2008, après l’élection de Barack Obama à la Maison-Blanche. Et il y a eu la crise financière aussi…

Xavier Pasco : Oui, et puis Obama ne s’est pas fait élire pour donner de l’argent à la Nasa. Il arrête donc le programme Constellation, en guise de message politique fort. Et en même temps, il sait très bien qu’il y a des conséquences. L’arrêt du développement du lanceur Arès 1 a des conséquences industrielles. Ce faisant, il prend bien soin de faire passer le message selon lequel la Nasa s’arrête, mais que cela ne veut pas dire que les États-Unis arrêtent l’effort spatial. Du moins, il va le laisser au secteur privé.

Par ailleurs, la Nasa va développer la fusée lourde SLS, donc la filière de fabrication des boosters à poudre continue à produire et les industriels « retrouvent leurs petits ». En faisant cela, il coupe l’herbe sous le pied de tous les opposants républicains locaux qui ne peuvent pas protester contre les licenciements. Sur ce plan, il a gagné. Et en plus, Obama, en fin tacticien, semble aider le secteur privé. Du coup, les républicains se seraient retrouvés complètement à front renversé s’ils avaient protesté, sous prétexte de l’abandon de Constellation, contre une politique qui vient en aide au secteur privé.

Obama a contracté la participation fédérale au domaine spatial au profit de la liberté d’entreprendre. Et les républicains ne pouvaient pas s’opposer à cela. Il a très bien joué politiquement. Il a réussi à garder ses électeurs, qui lui demandaient de mettre de l’argent dans les programmes sociaux et d’oublier un peu l’espace. Et dans le même temps il a neutralisé ses opposants en cédant une activité spatiale au privé. Il a gagné sur les deux tableaux.

Depuis cette époque, on s’est retrouvé aux États-Unis avec un programme spatial
qui a été fait pour des raisons totalement tactiques

Bien sûr, le Congrès lui a aussi un peu forcé la main avec le SLS, mais Barack Obama avait besoin d’un tel développement pour éviter toute rupture industrielle. Par conséquent, depuis cette époque, on s’est retrouvé aux États-Unis avec un programme spatial qui a été fait pour des raisons totalement tactiques. Il comprend le SLS et le MPCV [NDLR : le vaisseau Orion]. Le MPCV, il s’appelle ainsi parce qu’on ne sait pas ce qu’on va en faire ! Multi Purpose Crew Vehicle : véhicule pour équipage à vocation multiple. C’est le vaisseau « couteau suisse ». Or, cela a quand même créé un problème existentiel pour la Nasa, un problème d’objectif. À cette époque, la commission Augustine [NDLR : du nom de son président] a fixé Mars comme but à atteindre. Avec comme moyen un lanceur capable d’envoyer 130 tonnes en orbite basse chaque année.

C’est la fusée SLS qui, au fond, est identique à Arès 5 du programme lunaire constellation…

Xavier Pasco : Absolument. C’est à l’époque un rhabillage politique, mais avec une Nasa qui a de plus en plus de difficultés à expliquer ce qu’elle fait. L’administrateur de l’agence Charlie Bolden a dû tant bien que mal assumer cette période. À la fin, clairement, il lui devenait difficile de justifier la mission de retour d’un astéroïde, appelé Asteroid Redirect Mission (ARM)… Cette période a créé un trouble, mais qui trouve son origine dans l’époque post-Apollo. Cela vient de très loin !

Progressivement, la difficulté à justifier le programme des vols habités
depuis plus de trente ans est devenue trop lourde.

Par exemple, en janvier 2004, George Bush, qui se fichait éperdument du spatial — il n’avait jamais mis les pieds dans un centre de la Nasa — a lancé le programme lunaire Constellation, en réponse politique au premier vol d’un Chinois dans l’espace. Puis Obama l’a arrêté en désignant l’objectif lointain de la planète Mars, tout en maintenant l’activité des industriels. Aujourd’hui, dans la proposition de budget de 2019, Donald Trump dit qu’il veut arrêter l’ISS en 2025.

Depuis les années Obama, la Nasa se trouve donc dans une situation inédite : elle ne sait plus pourquoi elle est là. Le fait qu’elle ait un administrateur par intérim depuis plus d’un an est symbolique : quelle est sa place dans un système politique de ce type ? La création du Conseil national de l’espace, puis la relance d’un programme lunaire sont aussi là pour lui redonner une visibilité à l’heure où la pression symbolique des Space X ou Blue Origin qui affichent clairement qu’elles vont prendre le relais concernant l’accès à l’espace se fait plus pressante…

 

 À découvrir dans le prochain Ciel & Espace, en kiosque le 15 mars 2018 :

- Deep Space Gateway : la station lunaire revient à l’affiche

En imaginant une petite station spatiale en orbite autour de la Lune, la Nasa défend un projet réaliste, susceptible d’attirer des financements et de stimuler l’industrie nationale. Plus réaliste que l’exploration humaine de Mars, en tout cas.

- Interview de Xavier Pasco : “Elon Musk raconte une histoire”

Le patron de Space X bouleverse les relations entre les agences spatiales et l’industrie. Et il impose au public sa vision de l’exploration planétaire, grillant la place à la Nasa. Un “réenchantement” de l’espace qui oblige ses concurrents à réagir…

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