Vol spatial : le vaisseau Crew Dragon est-il vraiment moins cher que Soyouz pour la Nasa ?

Montage photo : à gauche la capsule Crew Dragon, à droite le vaisseau Soyouz. © Nasa
Le succès du lancement de la première capsule Crew Dragon habitée par la société Space X concrétise le partenariat amorcé voici des années entre la Nasa et le secteur spatial privé. Avec, à la clé, une réduction des coûts pour les missions des astronautes américains. Mais est-ce bien le cas ?

Le 30 mai 2020, lors du lancement de la capsule Crew Dragon avec un premier équipage de deux astronautes, les États-Unis ont retrouvé leur capacité à envoyer des humains dans l’espace en toute indépendance. Cette mission, réalisée par la société privée Space X, mettait ainsi fin à une période de 9 ans au cours de laquelle la Nasa a dû payer des places pour ses astronautes à bord des Soyouz russes, seuls vaisseaux capables de rallier la station spatiale internationale (ISS).

La capsule Crew Dragon de SpaceX à l'approche de la station spatiale internationale (ISS). © Nasa
La capsule Crew Dragon de SpaceX à l'approche de la station spatiale internationale (ISS). © Nasa

Outre l’aspect stratégique, cette renaissance des vols spatiaux habités depuis le sol américain aurait un autre avantage : celui de faire baisser la facture pour l’agence spatiale américaine. En effet, la place d’un astronaute américain à bord d’un Soyouz coûterait en 2020 plus de 86 millions de dollars (M$) alors que le même fauteuil dans une capsule Crew Dragon n’excéderait pas 55 M$. Ces chiffres, parus dans les médias au moment du lancement de Crew Dragon, sont certifiés par l’Office of Inspector General (IOG) de la Nasa qui, en novembre 2019, a publié le résultat d’un audit sur les systèmes de transports d’équipages vers l’ISS.

Vols Soyouz : des prix en constante augmentation

Exposée ainsi, la situation semble sans ambiguïté : Crew Dragon permet à la Nasa de faire des économies substantielles. Pourtant, il est intéressant de tenir compte du contexte et de son évolution au cours de ces dernières années. D’abord, en ce qui concerne le Soyouz. Ce que l’on nomme le prix du siège comprend évidemment la place à bord pour le voyage aller-retour, mais aussi la formation et l’entraînement de l’astronaute (environ 18 mois) dans les centres spatiaux russes, ainsi que les opérations nécessaires à sa récupération lors du retour sur Terre. En 2006, Roscosmos, l’agence spatiale russe, facturait à la Nasa cet ensemble à 21,3 M$ par passager. Mais au fil des ans, ce tarif a augmenté : il a atteint les 60 M$ en 2013, puis les 80 M$ en 2017, pour continuer à progresser jusqu’à 86 M$ en 2020.

Pour 70 Américains emportés vers l’espace par Soyouz depuis 2006, la Nasa a ainsi dépensé 3,9 milliards de dollars. En tenant compte de l’augmentation progressive des tarifs, l’agence américaine calcule un prix moyen du fauteuil à bord du vaisseau russe de l’ordre de 55,4 M$. Si l’on prend en compte uniquement les 12 derniers contrats, la dépense est d’un milliard de dollars pour un prix moyen du billet de 79,7 M$.

Le vaisseau Soyouz photographié depuis la station spatiale internationale.
Le vaisseau Soyouz photographié depuis la station spatiale internationale. L’engin russe conçu dans les années 1960 est resté le seul moyen d'accès à l'ISS après l’arrêt des navettes américaines. © Nasa

Enfin, n’oublions pas que la Nasa n’a pas mis un seul dollar dans le développement du lanceur et du vaisseau, qui ont été conçus par l’URSS dans les années 1960 et qui ont ensuite été améliorés par la Russie au fil des décennies.

Capsule Crew Dragon : un prix cassé

Qu’en est-il de la capsule Crew Dragon de Space X ? Le coût d’une place à bord pour un astronaute a été clairement indiqué par la Nasa elle-même : 55 M$. Donc, même si ce tarif est très équivalent à celui des Soyouz sur les 14 dernières années, en raison de la hausse des prix russes, il est amorti, donc avantageux pour la Nasa, dès le premier vol.

Pourtant, peut-on ignorer le coût du développement de Crew Dragon ? En effet, celui-ci n’a pas été assumé par la société Space X, qui facture les places à bord, mais par la Nasa. Depuis 2010, l’agence spatiale publique américaine a distribué au secteur privé américain 8,5 milliards de dollars pour développer un système de transport d’astronautes vers l’ISS. Entre 2010 et 2014, la Nasa a d’abord octroyé un peu plus de 1,5 milliard de dollars à l’ensemble des concurrents.

Au fil des ans, plusieurs compagnies privées n’ont pas été retenues ou ont abandonné. Et en 2014, ne sont plus restées en lice que Boeing (avec sa capsule CST-100 Starliner) et Space X (avec la Crew Dragon). Ces deux sociétés ont alors obtenu plus de 6,8 milliards de dollars pour poursuivre le développement et réaliser 12 vols (six chacune) : 4,3 milliards pour Boeing et 2,5 milliards pour Space X. L’IOG estime que depuis 2010, au seul titre du programme des vols habités commerciaux (Commercial Crew Program, ou CCP), Space X a reçu de la Nasa 3,15 milliards de dollars (et Boeing 4,95 milliards de dollars).

Coût réel : un calcul difficile

Bilan ? Si l’on intègre le contrat de développement et de transport signé en 2014 avec Space X, le coût réel de chaque astronaute à bord (à raison de 4 passagers par mission de Crew Dragon) revient environ à 186 M$. Ce qui reste sensiblement plus cher que le Soyouz. Sans compter que l’amortissement prendra du temps. Peut-être plus que la durée de vie restante de l’ISS…

Comparaison entre l'intérieur du Crew Dragon (à gauche) et du Soyouz (à droite), deux vaisseaux spatiaux conçus à 50 ans d’écart.
Comparaison entre l'intérieur du Crew Dragon (à gauche) et du Soyouz (à droite), deux vaisseaux spatiaux conçus à 50 ans d’écart. © Nasa et Roscosmos

Ce petit calcul indique en tout cas combien il est difficile d’estimer le coût réel des vols spatiaux pour la Nasa. En effet, peut-on raisonnablement ignorer les dépenses nécessaires à la mise au point d’un vaisseau ? Celles-ci sont considérables. Dans le cas du Soyouz, conçu en 1967, elles sont noyées dans la course à la Lune débutée pendant la guerre froide. En tout cas, elles n’apparaissent pas de manière évidente dans la facturation de Roscosmos à la Nasa.

Le développement du Crew Dragon a été, lui, chiffré. Mais pas celui du lanceur Falcon 9, qui avait déjà été conçu par Space X dès le début des années 2000 et qui avait bénéficié du soutien technologique de la Nasa. Il y a enfin le coût des infrastructures. Certes, si Space X a remis à neuf l’aire de lancement 39A du centre spatial Kennedy, les travaux les plus lourds avaient été, là aussi menés pendant la guerre froide par l’agence spatiale américaine.

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