Une société japonaise veut proposer des étoiles filantes à la demande

Des météores articificiels pour animer des événements festifs. © ALE
Une entreprise spatiale japonaise envisage de créer des étoiles filantes sur commande. Outre son aspect ludique, l’opération permettrait d’étudier la zone de l’atmosphère où se forment ces météores. Mais le projet ne fait pas l’unanimité chez les astronomes.

Si vous étiez sous un ciel bien noir début août, peut-être avez-vous eu la chance de voir les étoiles filantes zébrer la nuit. C’est en effet la période de l’année où la Terre, dans sa course autour du Soleil, croise les Perséides, ce nuage de poussières laissées dans son sillage par la comète Swift-Tuttle. Un spectacle qu’une entreprise japonaise propose de reproduire sur commande. « Nous souhaitons créer un moment de communion, convivial et unique », déclare Adrien Lemal, chargé des simulations et des aspects scientifiques au sein d’Astro Live Experiences (ALE).

Fondée en 2011 par Lena Okajima, ALE a lancé en janvier 2019 son premier microsatellite, à bord d’une fusée Epsilon de la Jaxa, l’agence spatiale japonaise. Un second de taille similaire, soit 70 cm de côté, vient d’être terminé cet automne. Postés en orbite basse à 400 km d’altitude, ces deux engins transporteront un millier de petites billes de 1 cm de diamètre. Ils les éjecteront par dizaines en vue de produire autant de traînées multicolores dans l’atmosphère terrestre, à 80 km du sol.

Feux d’artifice céleste sur commande

Puis, tant que leurs réservoirs de billes ne sont pas vides, les satellites seront redirigés ailleurs pour d’autres prestations. Des feux d’artifice célestes à l’arrière-plan d’une scène de concert par exemple, ou s’offrant aux yeux des passagers d’une croisière. « Pour l’instant, nous disposons des couleurs bleue, verte et orange », précise Adrien Lemal, ancien ingénieur en R&D à la Jaxa. Fort de son expertise en termes de rentrée atmosphérique terrestre et martienne, il explique : « Chaque sphérule va parcourir 7 000 km avant de se consumer. Puis, à une vitesse de 7,5 km/s, l’émission de lumière durera une dizaine de secondes. » C’est très lent comparé aux Perséides qui, à plus de 50 km/s, brillent rarement plus de 2 s. « La principale difficulté est d’atteindre le bon lieu au bon moment, car les granules effectuent un long trajet entre leur expulsion et leur vaporisation », ajoute-t-il. La précision des tirs est ainsi capitale : une petite erreur initiale peut provoquer un grand écart à l’arrivée. En cours de brevetage, le système d’éjection des billes d’ALE se veut donc irréprochable. Faute de quoi, les spectateurs au sol regarderaient dans la mauvaise direction.

Lena Okajima a fondé ALE en 2011. Son projet : larguer des salves de ces billes roses dans l’atmosphère pour créer des étoiles filantes artificielles. © ALE

Mais quand bien même la technologie serait infaillible, c’est la nature qui pourrait dicter ses limites. « À haute altitude, on connaît l’atmosphère avec 10 % d’incertitude. Ce qui est énorme sur plusieurs minutes de vol. En prenant en compte toutes les incertitudes, la dispersion des météorites atteint parfois le millier de kilomètres », explique Gilles Bailet, directeur technique au CS3, le centre spatial de l’école Centrale Supélec.

Difficile donc d’imaginer pour tout de suite dessins et messages lumineux s’inscrivant dans le ciel. Notre atmosphère, ALE souhaite également mieux la connaître. « Le divertissement spatial n’est pas notre unique activité. Notre objectif est également scientifique. La mésosphère, située entre 60 et 90 km d’altitude, est une zone inconnue, car c’est une couche intermédiaire, explique Adrien Lemal. L’ionosphère au-dessus dépend de l’activité solaire. La troposphère en dessous, des activités humaines. La mésosphère impacte ces deux couches voisines ; il est nécessaire de mieux la comprendre par des mesures, trop rares aujourd’hui. » 

À commencer par la densité de cette haute couche de l’atmosphère. « C’est la donnée la plus facile à décoder », selon Gilles Bailet, puisque la densité de l’atmosphère affecte les trajectoires des corps qui la traversent. « Positionnés au sol en trois points différents, des radars peuvent par exemple suivre la traînée formée par l’étoile filante, grâce aux électrons du plasma créé par le météore [lire ci-après] qui réfléchissent les ondes radio », précise-t-il. Faire des mesures sur les étoiles filantes n’est donc pas nouveau. L’atout ici néanmoins est que leur apparition sera connue, tout comme la taille et la composition des objets qui les créent. Les petites sphères d’ALE permettraient d’établir des statistiques sur un grand nombre de mesures, avec un bon rendement scientifique par rapport au temps investi. « ALE est également impliquée dans la physique des matériaux », ajoute Adrien Lemal. 

Tester des matériaux pour les agences spatiales

L’entreprise de vingt employés souhaite à terme projeter des sphérules pour le compte d’autres sociétés. « Nous pensons que des agences comme l’Agence spatiale européenne ou Ariane Group vont vouloir tester leurs matériaux pour mieux comprendre la façon dont ils chauffent lors de leur rentrée atmosphérique. » Un service attrayant à une époque où les débris spatiaux en orbite basse sont proscrits, chaque satellite en fin de mission devant être détruit dans l’atmosphère. D’ailleurs, ALE vient de signer un accord de recherche avec la Jaxa pour épauler l’agence japonaise dans un autre projet de nettoyage de l’espace : la fabrication de câbles électrodynamiques voués à désorbiter les satellites.

« La principale source de revenus restera malgré tout le divertissement spatial », reconnaît Adrien Lemal, avant de confier que son entreprise a déjà trouvé des clients, sans vouloir les nommer. Le prix d’une prestation est également gardé secret, mais sera a priori élevé. « À lui seul, le lancement d’un satellite coûte 60 000 € par kilogramme pour un total de 60 kg », indique Adrien Lemal. Des événements réservés à une clientèle privilégiée ou pour un grand nombre de spectateurs, comme lors de rendez-vous sportifs. 

ALE vient de terminer un deuxième satellite en octobre. L’engin de 70 cm doit larguer ses billes par salves au-dessus de différents lieux. © ALE

ALE se propose de réaliser un test grandeur nature, dont la date n’est pas encore arrêtée. Tels des parachutistes sautant un à un d’un avion, une rafale de 100 sphérules sera tirée afin que celles-ci brillent de mille feux dans leur chute. « Le spectacle devrait durer une vingtaine de minutes et être visible à 100 km à la ronde par des centaines de milliers de personnes », estime Adrien Lemal. À ce jour, ALE n’a aucun concurrent et ne compte pas effectuer d’essai préalable. Sans répétition générale, espérons que les premières étoiles filantes artificielles ne fassent pas pschitt… Mieux, qu’elles plairont au plus grand nombre.

Y compris aux astronomes ? Pas sûr. Car pour eux, la nuit doit rester la plus sombre possible. « Une lumière intense dans le champ de vision peut gâcher une séquence d’observations. Pis, elle peut endommager le détecteur, très sensible, situé au foyer du télescope », redoute Diane Turnshek, de l’université de Pittsburgh. Chargée de la commission de protection des sites d’observation contre la pollution lumineuse à l’UAI (Union astronomique internationale), elle reconnaît que l’astronomie professionnelle, ayant rarement lieu à moins de 100 km des villes, ne devrait pas être affectée par ce projet. « Si l’on nous communique à l’avance l’endroit et l’heure de ces spectacles spatiaux, il est possible de s’organiser. Même si, sur les télescopes les plus convoités, vingt minutes d’observation sont toujours précieuses… », indique la chercheuse, pour qui toutefois le meilleur moyen de voir de nombreuses étoiles filantes reste de limiter la pollution lumineuse !

Des réserves chez les astronomes

« Il serait pertinent de questionner la contamination de la haute atmosphère, note pour sa part Yvan Dutil, également membre du comité de l’UAI. Par exemple, la couche de sodium que nous utilisons pour faire les étoiles artificielles en optique adaptative, située entre 80 et 105 km d’altitude, contient très peu de matière. Seulement quelques dizaines de kilos. Un grand nombre de ces pluies artificielles peut théoriquement augmenter la fluorescence du ciel en ajoutant de la matière dans la haute atmosphère », indique l’astrophysicien canadien, en convenant qu’à ce stade, on ne peut que spéculer sur les impacts potentiels. Quant aux billes produites par ALE, le matériau qui les compose est confidentiel. Ni en liège, ni en céramique, ni en métal, l’entreprise les certifie non toxiques. Il n’y a plus qu’à lever la tête, ouvrir les yeux… et faire un vœu.

 

Définition : Météore ou météorite ?

Les étoiles filantes sont causées par des petits morceaux de roche qui errent dans l’espace avant d’entrer dans l’atmosphère terrestre. Ce faisant, ils compriment l’air subitement et créent un plasma dont l’extrême chaleur vaporise la matière rocheuse. La traînée lumineuse qui en résulte est appelée météore. Si un bout de roche subsiste et atteint la surface terrestre, alors c’est une météorite.

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