Tsien Hsue-shen, le transfuge qui a propulsé la Chine dans l’espace

Tsien Hsue-shen et Mao Zedong. Crédit DR
Il y a dix ans disparaissait le père du programme spatial chinois, Tsien Hsue-shen. De la création du Jet Propulsion Laboratory aux États-Unis à la révolution culturelle de Mao, en passant par l’évaluation des scientifiques du Reich et les affres du maccarthysme, sa vie est une véritable saga.

Tsien Hsue-shen. Ce nom ne vous dit probablement rien, et pourtant c’est celui du père de l’astronautique chinoise. L’équivalent en République populaire d’un Wernher von Braun ou d’un Sergueï Korolev. Glorifié comme un héros national, il est décédé il y a dix ans au vénérable âge de 97 ans et un musée de plus de 3 000 m² lui est entièrement consacré sur le campus de l’université Jiao-tong de Shanghai. Outre une biographie, sa vie tumultueuse a fait l’objet d’un biopic aux accents très nationalistes en 2012.

C’est que Tsien Hsue-shen, qui aura vu le premier Chinois partir dans l’espace en 2003, aura beaucoup accompli pour son pays. Après la mise en place du premier Institut de recherche spatial en 1955, il développe le premier missile balistique nucléaire chinois Dongfeng — missile qui sert de base à la première fusée Longue Marche 1 en 1969. Et c’est encore lui qui est à la manœuvre quand la Chine lance son premier satellite en 1970, devenant ainsi, à la surprise des autres nations, la cinquième puissance spatiale (après l’Union soviétique, les États-Unis, la France et le Japon). Une Amérique effarée découvre alors que celui qui est aussi le concepteur du premier missile nucléaire chinois testé en 1966 dans l’atmosphère — souvent considéré comme l’essai nucléaire le plus dangereux de tous les temps — a été formé durant vingt ans aux États-Unis. Et, ironie du sort, que c’est le gouvernement américain qui a transféré ce brillant scientifique au régime de Mao Zedong en 1955… Comment cela fut-il possible ? 

Il intègre la Suicide Squad à Pasadena

Tsien Hsue-shen (ou Qian Xuesen) est né à Pékin en 1911. Mathématicien doué, il démarre ses études à Shanghai où ses parents se sont installés. La situation y est très précaire depuis l’invasion de la Mandchourie par les Japonais et la création en 1932 de l’État fantoche du Mandchoukouo. Avec Tchang Kaï-chek réfugié à Nankin, la guerre civile redouble d’intensité, les communistes s’étant engagés en 1934 derrière Mao dans un mouvement stratégique à l’ouest de la Chine : la Longue Marche. Mais Tsien obtient une bourse d’études qui lui permet de s’envoler pour le Massachusetts Institute of Technology (MIT), à Boston. 

Après une année passée à s’adapter à la langue et aux mœurs américaines, Tsien se présente au prestigieux Californian Institute of Technology (Caltech), où Theodore von Kármán a mis en place un institut de recherche en aéronautique. Le physicien hongrois le prend en thèse et l’intègre en 1936 à la jeune équipe qui mène des recherches sur les moteurs de fusées, dans l’aride vallée de l’Arroyo Seco, près de Pasadena. Mené par Frank Malina et Jack Parsons, ce petit groupe prend sur le campus le surnom de Suicide Squad, tant leurs expérimentations semblent dangereuses ! 

Arrivé aux États-Unis en 1935, Tsien (en bas à gauche) démarre une thèse à Caltech sous la direction de Theodore von Karman (au centre). DR

Dans les premières années de la guerre, les autorisations de sécurité sont souvent refusées à Tsien lorsqu’il s’agit de travailler sur les programmes militaires classés secret défense. C’est qu’il est citoyen chinois, et la Chine cherche d’ailleurs à le récupérer… Mais von Kármán en fait son protégé et le confirme dans son rôle de chercheur de premier plan. En novembre 1943, Tsien Hsue-shen rédige avec Frank Malina le Memorandum on the Possibilities of Long-Range Rocket Projectiles, qui pose les bases du Jet Propulsion Laboratory. Malina en devient le premier directeur exécutif l’année suivante, tandis que Tsien est sollicité pour donner des cours en propulsion de fusées à destination d’officiers de l’US Army Air Forces. Il édite ces cours dans un livre volumineux, Jet Propulsion, qui doit servir de standard pour la décennie à venir.

C’est alors, juste après le débarquement en Normandie, que Theodore von Kármán se voit confié une étude sur le futur de la guerre, la suprématie aérienne et les missiles guidés. Le Pentagone souhaite constituer une équipe de scientifiques planchant sur le développement de la recherche aérienne dans les vingt à cinquante années à venir, et c’est tout naturellement que von Kármán, qui s’installe à New York en octobre 1944, propose à Tsien de le rejoindre au sein de ce Scientific Advisory Group.

En 1945, Tsien et Von Karman partent en mission en Allemagne pour y interroger les experts en fusée. DR

En avril 1945, ils se rendent tous deux en Allemagne, sillonnant le pays afin d’interroger les scientifiques allemands. L’un des premiers que Tsien rencontre est Wernher von Braun lui-même, le père des fusées V2. Tsien encourage von Braun à écrire un rapport sur son travail mené en Allemagne et sur sa vision de la recherche future (1), à inclure dans les travaux du Scientific Advisory Group. Ce rapport imagine des fusées qui permettraient de joindre l’Europe aux États-Unis en 40 minutes, des satellites réalisant une orbite autour de la Terre en une heure et demie, des laboratoires spatiaux où les hommes flotteraient dans des scaphandres… La guerre terminée, Wernher von Braun et son équipe intègrent la recherche balistique de l’US Army. 

Devenu citoyen américain

Tsien, lui, retourne au MIT, où il a accepté un poste d’enseignant en aéronautique. Son manuel, Jet Propulsion, sert maintenant de base à l’enseignement de pointe en technique de missiles balistiques et en recherche aérospatiale. Il y reste peu de temps, car le Caltech lui propose en 1948 la prestigieuse chaire Robert H. Goddard, que von Kármán quitte pour un poste au sein de la nouvelle Otan. Entre-temps, le chercheur chinois et sa femme sont devenus citoyens américains. Il est au zénith de sa carrière américaine. En décembre 1949, il se retrouve même honoré par un article illustré dans Time Magazine pour sa proposition d’avion-fusée de ligne transterritorial. Avec Tsien aux commandes, le tout nouveau Guggenheim Jet Propulsion Center du Caltech devient le centre de recherche en aéronautique le plus avancé au monde.  

Mais la gloire est de courte durée ! Mao a pris le pouvoir en Chine et les anciens de la Suicide Squad sont maintenant suspectés de communisme. Dans les années 1938-1939, lui comme Frank Malina et d’autres ont en effet participé aux réunions de la section étudiante communiste de Frank Oppenheimer. Comme son frère Robert Oppenheimer, le père de la bombe atomique, Frank a participé au projet Manhattan. Et il vient d’avouer avoir été membre du parti communiste américain dans les quatre années qui ont précédé la guerre… Frank Malina est soupçonné d’avoir été le trésorier de la section, mais celui-ci a déjà fui les États-Unis pour un poste à l’Unesco à Paris, refusant de travailler avec von Braun et les anciens nazis sur la fabrication d’armes de destruction massive.

Tsien Hsue-shen est chinois. Est-il communiste ? Dans l’Amérique de l’après-guerre, le soupçon pèse sur ses épaules… DR

Tsien Hsue-shen, lui, est resté dans le pays. Le 6 juin 1950, des agents se présentent à son bureau et lui demandent s’il a un jour été membre du parti communiste. Vexé, il fait préparer un container avec tous ses travaux et informe sa hiérarchie qu’il quitte les États-Unis pour Hong Kong. Il est immédiatement emprisonné, puis assigné à résidence pour une durée indéterminée, après des mois de procès ayant pourtant abouti à un non-lieu. Ironie de l’histoire, pendant ces années d’apogée du maccarthysme — où Tsien doit se présenter tous les mois au service de l’immigration, où sa maison est surveillée en permanence par le FBI —, c’est l’ancien nazi von Braun qui passe à la télévision dans des documentaires produits par Walt Disney.     

Monnaie d’échange entre Washington et Pékin

Le 29 juillet 1955, l’administration Einsenhower annonce son projet de propulser en orbite un satellite artificiel à l’occasion de l’Année géophysique internationale, dont le début est prévu pour juillet 1957. Le lendemain, l’Académie des sciences de l’URSS fait la même annonce en pensant qu’elle peut devancer les États-Unis sur ce terrain. Quelques jours plus tard, le 4 août, Tsien est notifié sans préalable que son ordre d’assignation à résidence a été levé et qu’il est libre de partir. Depuis trois jours en effet, au palais des Nations de Genève, se concluent les négociations entre la Chine et les États-Unis qui succèdent à la guerre de Corée. Le département d’État a discrètement négocié avec Pékin l’échange d’étudiants et de professeurs chinois contre la libération de missionnaires, d’éducateurs et d’hommes d’affaires américains détenus en Chine. 

Un courrier lapidaire autorise Tsien Hsue-shen à quitter les États-Unis. © Qian Xuesen Museum

Dans le processus, le département de la Défense a établi une liste d’universitaires souhaitant rentrer en Chine. Il a toutefois des réticences concernant deux scientifiques : David Wang, qui a travaillé sur le missile Nike, et Tsien Hsue-shen. Dans un mémo au président Einsenhower, il indique que « si le Dr Tsien était libéré, il emporterait avec lui de grandes compétences dans son domaine professionnel, de nombreuses informations sur la propulsion applicables à l’armement, et une capacité hors norme à interpréter les progrès technologiques des États-Unis. Il est cependant assez probable que les informations classifiées qu’il possède soient périmées et connues dans le Bloc soviétique. » Eisenhower décide finalement le 13 juin 1955 de libérer Tsien et Wang. Il entend les utiliser dans la négociation avec la Chine. Einsenhower est convaincu que si cette péremption de cinq années ne porte en rien préjudice à son génie créatif, cela le rend cependant bien moins dangereux. À l’issue des négociations, les Chinois savent, eux, qu’ils ont emporté un gros morceau.

Embarquement pour Hong Kong

Quand il apprend la nouvelle, Tsien ne s’inquiète même pas de savoir si l’ordre d’expulsion est toujours effectif. Le gouvernement ne l’en informe d’ailleurs pas. Au bout de cinq années de mépris, il n’a cure de restaurer son honneur chez les Américains. Tout ce qui l’intéresse, c’est partir au plus vite. Le 17 septembre, il embarque avec sa famille et d’autres Chinois depuis Long Beach sur le President Cleveland à destination de Hong Kong.

Après cinq ans de résidence surveillée, Tsien et sa famille quittent les États-Unis. © Qian Xuesen Museum  

À son arrivée, Tsien Hsue-shen est assailli par une masse de journalistes, mais il refuse de répondre à la plupart des questions. Il passe la frontière à Shenzhen et rejoint Canton par le train, première escale en Chine. Les responsables chinois savent parfaitement qui est celui qu’ils accueillent à la gare. Mao Zedong a entendu parler de lui comme de son futur Sergueï Korolev, le scientifique de premier plan qui doit aider la Chine à se doter d’un arsenal de missiles balistiques intercontinentaux et d’un programme spatial. L’Académie des sciences lui offre dès le 6 janvier 1956 le poste de directeur d’un institut de mécanique spécialement créé pour lui. Tsien peut enfin reprendre le travail d’enseignement sur la propulsion et les fusées qu’il menait à Caltech, mais il devient aussi le scientifique en chef des recherches dans ce domaine pour le pays tout entier. 

De retour dans son pays, Tsien Hsue-shen en fonde l’astronautique. © Qian Xuesen Museum

Un an après son arrivée en Chine, Tsien Hsue-shen rencontre Mao. Il entre en 1958 au parti communiste et gravit les échelons jusqu’à devenir membre du Comité central. Moins de dix ans plus tard, ses exploits font la une des journaux du monde entier : la Chine populaire annonce le 28 octobre 1966 avoir réalisé un test sur son territoire d’un missile nucléaire guidé, le Dongfeng. 

Le Caltech lui décernera son Distinguished Alumni Award en 1979, mais, même après la normalisation des relations sino-américaines, Tsien refusera de se rendre aux États-Unis au motif qu’il n’a jamais reçu d’excuses officielles pour sa détention dans les années 1950. Il prendra sa retraite en 1992 et, en 2003, suivra de son lit d’hôpital le vol de Yang Liwei, le premier Chinois dans l’espace à bord de la mission Shenzhou 5. Tsien Hsue-shen finira ses jours paisiblement près de Pékin, refusant toujours de parler aux Occidentaux.

En Chine, la gloire de Tsien Hsue-shen est telle qu’un musée lui est entièrement consacré. © Qian Xuesen Museum
Le lieu retrace la vie de l’inventeur du premier missile balistique, devenu fusée, et du premier satellite chinois. © Qian Xuesen Museum

(1) « Survey of Developments of Liquid Rockets in Germany and Their Future Prospects », Journal of the British Interplanetary Society, mars 1951.

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