Sanctuary, le projet français qui vise à faire de la Lune un lieu de la mémoire humaine

L'équipe de Sanctuary presque au complet. © Inria
Quel témoignage de notre humanité laisser à nos lointains descendants ? Six Français ont conçu « Sanctuary », une capsule temporelle artistique composée de disques de saphir où seront gravés notre génome et une partie de nos connaissances. Une œuvre qui sera envoyée sur la Lune mi-2020.

On zoome dans le M de « Moon ». Tiens, coucou Régulus, l'étoile la plus brillante de la constellation du Lion. Un coup de souris vers la gauche et quelques cratères lunaires plus tard, on tombe sur un drôle de dessin de tartines de pain qui se tiennent la main. Encore un peu à gauche, une série de traits verticaux figure les points les plus hauts et les plus bas de la Terre (de l’Everest à la fosse des Mariannes). À chacune de ces deux extrémités, une citation de Leonard Cohen. OK. Re-zoom. Ici le nombre d'or, là Pi. La Joconde de Léonard de Vinci représentée à côté de la galaxie du Sombrero. Oh, une empreinte de main ! Un message en anglais — comme l'ensemble des textes — nous invite désormais à trouver le pied qui se balade quelque part dans le disque. On n'a pas poussé les investigations jusque-là, on avait cet article à rendre et des délais à tenir...

Au passage, entre un Space Invader, les galaxies de l'Univers, une photo de la salle de contrôle de la Nasa lors de l'alunissage d'Apollo 11 et les diverses formes de flocon de neige, on a trouvé le selfie de Naruto, ce macaque nègre qui, en 2008, avait chipé l'appareil d'un photographe pour immortaliser sa bobine. Et puis aussi ces deux petits personnages naïfs, un homme et une femme, sous lesquels figure cette mention (traduite ici de l'anglais) : « Plaque de Pioneer réinterprétée avec la signalétique utilisée pour les toilettes », clin d’œil malicieux à la plaque métallique embarquée à bord des sondes Pioneer 10 (lancée en 1972) et Pioneer 11 (1973) et sur laquelle sont gravés les corps nus d’un homme et d’une femme, ainsi que plusieurs symboles fournissant des informations sur l'origine des sondes.

Capture d'écran de l'échantillon de disque présenté sur le site Sanctuaryproject.eu, après plusieurs zooms.
Si l'on agrandissait encore l'image, on découvrirait une foule de détails supplémentaires. © Sanctuary Project 

Cet objet fascinant, sorte d'« Où est Charlie ? » sans Charlie à trouver, est le disque de présentation du stimulant projet Sanctuary. Une capsule temporelle qui vise à laisser sur la Lune un témoignage de ce qu'est l'humanité aujourd'hui, une plaque de Pioneer du XXIe siècle en quelque sorte, en beaucoup plus garnie. L’échantillon présenté sur le site sanctuaryproject.eu (un disque de 5 cm de diamètre) ne donne qu’un petit aperçu du projet. Et pourtant, chaque zoom — jusqu’à 15 agrandissements possibles — permet de découvrir de nouveaux détails, dans lesquels on peut naviguer pendant des heures.

Un disque de 32 m de diamètre contenu dans 9 cm

En tout, au moins dix disques (sept autres sont actuellement en discussion) de saphir industriel de 9 cm de diamètre, pesant chacun 30 g, doivent être gravés dans les mois à venir au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) de Grenoble. Le décollage pour rejoindre la Lune est prévu mi-2020, à bord d'une fusée Falcon 9 de Space X. L’atterrisseur Alina, de la société allemande PTScientists, les déposera plus spécifiquement dans la région de Taurus-Littrow, sur les lieux des vestiges de la mission Apollo 17.

Un des disques du projet Sanctuary. © Inria

Chacun de ces disques transparents comportera, sur sa surface, 3 milliards de pixels d'une taille de 1,4 micron. Si chaque micron était grossi pour être perceptible à l’œil nu, le diamètre des disques atteindrait environ 32 m ! De quoi y faire figurer, à différentes échelles (visibles à l’œil nu ou décelables avec une loupe puissante), une grande variété d'éléments relatifs aux réalisations et aux savoirs des humains, à leur environnement, leur corps, leurs jeux, leurs mesures (distances, poids, températures), leurs poèmes, leur musique, leur humour, etc. Le tout en noir et blanc et avec un minimum de texte. Car l'ensemble doit être compréhensibledans un avenir très lointain pour des Terriens — voire d'éventuelles créatures extraterrestres. Et rien ne dit qu'ils parleront une des langues actuelles.

Un contenu créé par des scientifiques français de renom

Derrière ce projet original se cachent une poignée d’individus « un peu geeks, tous émerveillés par l'Univers, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, et qui ont envie de communiquer leur émerveillement », explique Nathalie Besson, physicienne des particules. Cette « grande gosse » revendiquée est membre de la dream team pluridisciplinaire de huit personnes, dont six Français, mise sur pied il y a trois ans environ par Benoit Faiveley, ingénieur fou d'espace et documentariste, et Jean-Philippe Uzan, cosmologiste, directeur de recherche au CNRS.

L'équipe de Sanctuary presque au complet, réunie à l'Inria fin mars 2019 pour une ultime vérification des disques à graver (en arrière-plan). De gauche à droite en haut :
Benoit Faiveley, Nathalie Besson, Emmanuel Pietriga, Roland Lehoucq. En bas : Jean-Sébastien Steyer, Mario Freeze (le designer) et Jean-Philippe Uzan. © Inria.

« J'aime à penser que Sanctuary sera trouvé par nos descendants dans plusieurs dizaines de milliers d'années, et qu'ils ressentiront la même excitation que Champollion lorsqu'il a découvert la pierre de Rosette », avance Benoit Faiveley. À la différence d'autres capsules temporelles, comme celle de l'Arch Mission Foundation, sponsorisée par Microsoft et qui vise à archiver les connaissances humaines dans l'espace, « ce projet propose du contenu original créé de toutes pièces, à la manière des plaques de Pioneer et du Golden Record de la sonde Voyager ».

« C'est notre recette biologique, celle de l'humanité tout entière, que l’on envoie sur la Lune et que l’on y sauvegarde. »

Les six chercheurs et les deux artistes (dont l’un est aussi un scientifique) composant l'équipe ne comptent plus les sessions de brainstorming qui les ont réunis depuis trois ans, afin qu'ils déterminent ensemble le contenu et l'agencement des disques. La toute dernière s’est tenue fin mars 2019, sur le campus de Paris-Saclay. « Ce qui fait vraiment Sanctuary, ce sont les cinq disques sur lesquels va être gravé, en intégralité, le génome d'un homme et d'une femme, anonymes, précise le coconcepteur du projet. C'est notre recette biologique, celle de l'humanité tout entière, que l'on envoie sur la Lune et que l’on y sauvegarde. Car entre une Française, une Éthiopienne, une Coréenne ou une Inuit, la différence, au niveau du génome n'est que de 0,1%. » Un sixième disque sera, lui, gravé de milliers de selfies et de messages que l'on peut d'ailleurs toujours envoyer via le site sanctuaryproject.eu. Les quatre derniers disques auront chacun une thématique : l'espace, la matière, l'eau et la vie. Chacun présente un fond (la face visible de la Lune, le Système solaire, les hémisphères Nord et Sud) sur lequel vont être gravées des images de plus ou moins grande taille.

« Ces disques se parlent et se répondent, ajoute Nathalie Besson. Par exemple, chacun contient la silhouette d’un homme et d’une femme, de face et de dos. L’un en montre l’enveloppe, l’autre les muscles, le suivant les organes et le dernier le squelette. En superposant les disques, on reforme l’intégralité du corps humain. » La physicienne des particules a « adoré [se] prendre la tête sur la manière de figurer, le plus simplement et le plus joliment possible, les sujets ».

Travail collaboratif et subjectif

Emmanuel Pietriga s’est, lui, attelé à la représentation purement graphique de toutes les sondes envoyées de 1959 à 2019, soit plusieurs centaines. « J’ai représenté la date à laquelle elles ont été lancées et leur trajectoire. La lecture doit être évidente pour qui connaît le Système solaire. C’était un vrai casse-tête », jubile cet informaticien spécialiste de la visualisation interactive de l’Inria (l’Institut national de recherche en informatique et en automatique), féru d’espace.

Benoit Faiveley (à gauche) et l’astrophysicien du CEA Roland Lehoucq vérifient l'agencement des illustrations de l'un des disques sur un écran de 6 m de large, à l'Inria, fin mars 2019. L'image donne une idée du niveau de détail contenu dans les disques de 9 cm de diamètre. © Inria

Ce travail collaboratif ne vise pas l'exhaustivité. La subjectivité dans le choix des thématiques abordées est assumée. « Par exemple, nous n’avons pas voulu biaiser des données visuelles et scientifiques en injectant des données religieuses, forcément polémiques et qui relèvent du “pourquoi”, alors que nous nous intéressons plutôt au “comment” », précise Jean-Sébastien Steyer, paléontologue au Muséum national d'histoire naturelle, qui s’est plus spécifiquement occupé de représenter l’arbre du vivant. En y glissant quelques blagounettes, comme ce Godzilla qui se balade entre les dinosaures et les reptiles mammaliens. « L’humour est une dimension importante du projet, comme les jeux, poursuit ce spécialiste des traces du passé. On veut montrer à ceux qui trouveront ces disques que les hommes du XXIe siècle sont une espèce qui aime passer du temps à rire ou à faire des choses inutiles. »

La religion est laissée de côté, la guerre juste évoquée. « Nous ne faisons ni une encyclopédie ni un catalogue, martèle Jean-Philippe Uzan, mais quelque chose qui nous ressemble, qui parle de ce que nous avons en commun, mais aussi de leur diversité culturelle, historique, linguistique. »

Du low-tech qui intéresse le Cnes

Un geste artistique gratuit, libéré de la pesanteur des comités de lecture auxquels ces scientifiques rigoureux sont habitués. Mais un geste qui, bien sûr, a un coût. Benoit Faiveley, toujours en quête de financements privés, est peu disert sur le sujet. La gravure grâce à des équipements hyper high-tech, le matériau (le saphir industriel) et, surtout, l’envoi sur la Lune sont financés en partie grâce à des dons et reçoivent aussi le soutien du CEA. « La démarche mémorielle et la technologie de gravure sur saphir, qui peut être considérée comme low-tech car indépendante des moyens informatiques, nous semblent particulièrement intéressantes, avance Michel Faup, manager Innovation et prospective au Cnes. On pourrait réutiliser cette méthode résiliente aux pannes des systèmes informatiques sur les vaisseaux spatiaux pour graver des manuels utilisateurs pour les astronautes. » Ainsi, le Cnes a déjà acheté à Sanctuary la mise à disposition des disques dans le cadre d’une exposition du Cnes à Toulouse sur le low-tech dans le domaine spatial, en octobre 2019. Avant leur voyage vers la Lune, donc.

Et si l’alunisseur de PTScientists se crashait ? « Alors les disques seraient probablement réduits à l’état de puzzle, qui s’étalerait sur des kilomètres. Mais rien ne serait pas perdu, il suffirait de recoller les morceaux », philosophe Benoit Faiveley. Une copie des disques devrait de toute façon être conservée sur Terre, et circuler d'exposition en exposition. Leur contenu sera aussi présenté dans un beau livre et sur le site du projet, avec des outils de visualisation adaptés. Jean-Philippe Uzan souhaiterait qu’aucune explication ne les accompagne, « qu’il s’agisse d’objets ouverts aux interprétations, ce qui est le propre des œuvres d’art ».

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