Reportage sur l’épave d’Anticythère

L’île d’Anticythère, en Grèce. © Myriam Détruy
En complément de notre article sur la controverse au sujet de l’objet d'Anticythère, nous republions pour nos abonnés web notre reportage réalisé en 2016 lors de nouvelles fouilles sur l’épave où a été trouvé le mécanisme.

Quarante ans après l’expédition de Cousteau à Anticythère, une équipe explore le site de l’épave sous-marine où a été retrouvé le mécanisme. Sur terre, les recherches pour décrypter son usage et son fonctionnement apportent aussi de nouveaux éléments. [à ce sujet, lire aussi notre enquête “La machine d'Anticythère est-elle authentique ?”]

 

Ulysse a beau avoir erré dans toute la Méditerranée pendant son Odyssée, il ne s’est jamais attardé du côté de l’île d’Anticythère. Trop aride, trop ventée, trop inhospitalière. Les côtes déchiquetées surgissent d’une mer bleu Klein comme une armée de soldats antiques, prêtes à broyer tout bateau qui s’aventurerait dans les parages. Pour les plongeurs, le danger est le même sous l’eau. Avant de partir explorer les fonds sous-marins, ils doivent vérifier impérativement dans quelle direction souffle le vent, sous peine de se retrouver coincé contre les falaises.

Cette nature hostile n’a pourtant pas entamé la motivation de l’équipe internationale d’archéologues et de plongeurs professionnels, dont les séjours réguliers depuis 2012 font quasiment doubler la population de ce rocher de 10 km de long, habité à l’année par une vingtaine de personnes. Par temps clair, on aperçoit au nord les côtes de Cythère, au sud, celles de la Crète, chacune à 2 heures de bateau. Anticythère aurait pu rester un bout du monde parfaitement méconnu si, en 1901, des pêcheurs d’éponge n’avaient pas repêché d’une épave de bateau vieille de 2000 ans un objet unique, dont la sophistication relève presque de la science-fiction : le mécanisme d’Anticythère. Constitué de trois cadrans et de 30 engrenages, l’objet représente les cycles du cosmos tels qu’ils étaient connus dans l’Antiquité.

Le bateau qui transportait le mécanisme se dirigeait clairement vers l’Italie, mais son port d’origine est inconnu. Il est possible qu’il ait fait étape
à Rhodes, où se trouvait une célèbre école d’astronomie. © C&E

« Il concentre tous les savoirs astronomiques et mathématiques de l’époque hellénistique, commente l’archéologue Dimitris Kourkoumelis. Nous avons de la chance de l’avoir trouvé parmi la cargaison d’un navire qui était déjà extraordinaire, avec ses nombreuses et magnifiques statues. Les pêcheurs d’éponge ont, il y a plus d’un siècle, révélé qu’il y avait sous l’eau énormément de trésors antiques qu’il faut aller chercher. » L’équipe dont fait partie Dimitris Kourkoumelis est venue plonger à six reprises à Anticythère, avec pour objectif de déterminer l’origine du mécanisme, découvrir d’autres éléments de la cargaison, et tester de nouvelles méthodes d’archéologie sous-marine. Sous les sédiments, grâce à une cartographie 3D et un détecteur de métaux innovant, ils ont déjà trouvé plus de 600 objets, dont une ancre du bateau, une lance en bronze, et un anneau en or.

Fin août 2016, la météo est de la partie. Les plongeurs se réunissent en début de matinée sur la courte digue du port de Potamos, le village principal de l’île. Le Britannique Phil Short, passionné par les épaves de navires de guerre et l’exploration des grottes sous-marines, annonce le déroulement de la sortie. Il a appris à toute l’équipe à plonger avec des recycleurs, des appareils qui réutilisent l’air produit par la respiration, ce qui augmente l’autonomie dans les profondeurs. Il y a plus d’un siècle, les pêcheurs d’éponge pouvaient rester tout au plus 5 minutes sur le site de l’épave. Grâce à cette nouvelle technique, ce temps a été quintuplé. Une fois les consignes données, le groupe embarque sur deux bateaux pour rejoindre la bouée rouge qui marque le site du naufrage, à 10 minutes de Potamos. Chacun enfile sa combinaison, endosse les 40 kg de bouteilles, chausse ses palmes, puis saute dans le grand bain.

L’exploration commence à 50 m de profondeur

En quelques minutes, ils se retrouvent à 50 m de profondeur. La lumière du Soleil filtre encore à travers les eaux transparentes. Ils se déplacent méthodiquement, suivant la carte ultraprécise établie par l’archéologue grec Alexandros Tourtas, qui a répertorié sur 2 000 m² chaque endroit où a été trouvé un objet lié à l’épave. Soudain, après avoir nettoyé avec délicatesse une tranchée, trois d’entre eux se mettent à pousser des cris aquatiques semblables à des sifflements de dauphins. Du sable dépasse une forme fine et allongée qui ne trompe pas l’œil du spécialiste : il s’agit d’un os humain. En grattant légèrement, ils se rendent compte qu’un squelette presque entier repose à cet endroit. Les jours suivants, la découverte est dégagée et mise avec beaucoup de précaution dans des sacs en plastique emplis d’eau de mer. Elle remonte à la surface le long d’un filin plus vite que les plongeurs. Ils doivent patienter pendant 1 heure sur un palier de décompression afin d’éviter les accidents qui ont parfois coûté la vie à leurs prédécesseurs. 

Ce n’est pas la première fois que des restes humains sont retrouvés sur le site. En 1976, le commandant Cousteau et ses plongeurs ont aussi repêché plusieurs ossements. D’après les analyses, ceux-ci ont appartenu à quatre individus différents, dont un jeune homme et une jeune femme. « De telles découvertes sont peu fréquentes sur les épaves, car les corps des victimes sont souvent emportés par le courant, ou sont mangés par les poissons. Cela veut dire que ces personnes se sont probablement retrouvées enfermées dans les ponts inférieurs du bateau au moment du naufrage », souligne Brendan Foley, un archéologue américain qui a fait ses classes avec le découvreur de l’épave du Titanic. Le chercheur, qui récolte avec succès de généreux fonds pour ses expéditions, a immédiatement fait venir sur place Hannes Schroeder, spécialiste en ADN anciens au Muséum d’histoire naturelle du Danemark. « Ce squelette a 2 000 ans et il est miraculeusement bien conservé, confie ce dernier. Nous allons essayer d’extraire de l’ADN le plus vite possible afin de savoir à quoi ressemblait cet individu, et peut-être déterminer son origine. D’après mes premières observations, je dirais qu’il s’agit d’un jeune homme. » 

Spécialiste en archéologie sous-marine, l’Américain Brendan Foley supervise les expéditions à Anticythère depuis 2012. © M. Détruy

Plusieurs mois sont nécessaires avant d’obtenir de premiers résultats. D’ores et déjà, les questions affleurent : ces cinq personnes qui ont sombré entre 70 et 60 av. J.-C. avec des statues monumentales, de la vaisselle précieuse et des centaines d’amphores, étaient-elles des membres d’équipage, des passagers ou bien des esclaves ? Et qu’allait faire le mécanisme d’Anticythère dans cette galère ? De galère à proprement parler, il n’est pas question d’après la structure et le contenu du bateau. Il s’agit plutôt d’un navire marchand imposant pour l’époque, puisque les experts estiment qu’il pouvait atteindre 40 m de long et avoir une capacité de transport de 300 tonnes. Il s’est sans doute fracassé contre les rochers lors d’une tempête et a coulé à pic, entraînant corps et biens. 

Une épave de la même époque, trouvée au large de la Tunisie, laisse penser que ce genre de bâtiment n’était pas exceptionnel au moment où Rome commençait à étendre son influence dans toute la Méditerranée. Au Ier siècle av. J.-C., le commerce maritime était en plein développement, d’autant que les riches Romains, comme Cicéron, étaient grands demandeurs d’œuvres d’art grecques dont ils ornaient leurs villas. Sur l’épave d’Anticythère ont été retrouvées des statues en marbre et en bronze qui sont des copies de modèles de l’époque classique du IVe siècle av. J.-C. Le mécanisme se trouvait donc sans doute à bord en tant que pièce d’une admirable complexité qui aurait fasciné un mordu de technologie ou d’astronomie.

Un navire venant d’Asie mineure

S’il est clair que le navire était en route pour Rome, la question de son point de départ et de son trajet fait l’objet de plusieurs hypothèses. « Un tel bateau, difficile à manier en raison de sa taille, ne pouvait pas accéder à tous les ports, indique Dimitris Kourkoumélis. Le plus plausible est qu’il soit parti d’Asie mineure et qu’il ait fait plusieurs étapes, peut-être à Éphèse et à Delos. » Plus petite qu’Anticythère, l’île de Delos, à l’ouest de Mykonos, était à l’époque du naufrage une riche cité marchande sur le déclin. Elle devait sa prospérité à sa situation de port franc, grâce à laquelle s’était développé le commerce de céréales, de vin, d’huile d’olive, et surtout d’esclaves. Là aussi, les riches marchands, banquiers ou armateurs étaient friands d’œuvres d’art et d’objets exotiques. De tels objets de luxe ont été retrouvés sur l’épave d’Anticythère, ainsi qu’à Delos. Se peut-il que le mécanisme ait séjourné dans l’une des somptueuses maisons de l’île ?

Au moment où le navire coule, l’objet a entre 30 et 90 ans. Peut-être même plus, d’après les calculs faits par le professeur de physique James Evans et l’historien des sciences Christián Carman. Ils se sont appuyés sur le cadran de prédiction des éclipses, qui compte 223 mois, et l’ont comparé aux registres soigneux des Babyloniens, la référence de l’époque. En éliminant les marges d’erreur dues aux anomalies du mouvement de la Lune, ils sont arrivés à la conclusion que la précision du mécanisme était la plus grande entre 205 et 187 av. J.-C. Ce qui alimente l’hypothèse qu’Archimède, mort en 212 av. J.-C., pourrait être l’un des inventeurs, mais complique alors l’explication de la présence de l’objet sur le bateau.

Grâce à une technique d’imagerie, les lettres en grec ancien gravées dans les fragments ont pu être mises en relief.
En dix ans, les chercheurs ont déchiffré 3 400 caractères. © M. Détruy

D’autres pistes ont été dévoilées grâce au travail de fourmi mené depuis dix ans par l’équipe du Projet de recherche sur le mécanisme d’Anticythère. Des spécialistes de plusieurs disciplines se sont appliqués à déchiffrer chacune des lettres gravées dans les fragments. Certaines ne font pas plus de 1 mm de haut. D’autres sont à moitié effacées. Grâce à des scanners spéciaux, les experts sont parvenus à passer de 900 à 3 400 caractères lus. Les textes obtenus ont été placés dans leur contexte et livrent des informations importantes. D’après la forme des lettres, le mécanisme date de 150 à 100 av. J.-C., et les textes ont été écrits par deux personnes, ce qui indique que le mécanisme n’est pas l’œuvre d’un génie isolé, mais plutôt d’une collaboration. « D’après ce que nous comprenons, il est possible qu’il ait été fabriqué à Rhodes pour un utilisateur qui se trouvait sous d’autres latitudes », explique Yanis Bitsakis, physicien et historien des sciences. Au dos du mécanisme se trouve un petit cadran correspondant au calendrier cyclique de six compétitions sportives, dont quatre sont des jeux nationaux — les fameux jeux olympiques — et deux se déroulent au niveau local, à Dodone et à Rhodes. Or, sur cette île, se trouvait une école renommée où la culture et la technologie étaient enseignées par plusieurs générations de grands scientifiques, comme Hipparque, Posidonius d’Apamée et sans doute Geminos.

Des objets similaires ont existé

Cette transmission du savoir et du savoir-faire laisse penser Mike Edmunds, professeur d’astronomie et coordinateur du projet de recherche, que le mécanisme n’était pas si unique qu’il en a l’air : « Nous avons trouvé plusieurs références à des objets similaires dans la littérature de l’époque ou postérieure. Nous pouvons en déduire qu’il a certainement existé quelques exemplaires, et nous n’en avons retrouvé qu’un seul. » Pour lui, les dernières découvertes relatives aux inscriptions modifient légèrement le but du mécanisme : « La sophistication de cette machine, qui était destinée à des personnes éduquées, montre que si l’on fait bouger un élément, tout le ciel bouge avec. Bien avant la révolution scientifique, les Grecs avaient donc eu l’idée d’un Univers mécanique. Nous avons également remarqué que les éclipses étaient classées par couleur, ce qui en astronomie n’a pas véritablement de sens. C’est peut-être la seule fonction astrologique de la machine : selon la couleur de l’éclipse, les événements à venir allaient se dérouler sous de bons ou de mauvais augures. »

D’après les modèles qui reproduisent le mécanisme, il manquerait plusieurs milliers de lettres pour reconstituer la totalité des textes. Les plus petits fragments, désormais exposés au musée national archéologique d’Athènes à côté des principaux morceaux, ont déjà livré leur part du puzzle, aussi infime soit-elle. Reste à continuer à chercher au fond de l’eau. La prochaine expédition à Anticythère aura sans doute lieu au printemps 2017. Peut-être que la chance qui a fait réapparaître le mécanisme interviendra de nouveau.

Reportage publié dans Ciel & Espace n°551, janvier 2017

 

Chronologie

1900 : Surpris par une tempête, des pêcheurs d’éponge s’abritent sur l’île d’Anticythère et explorent ses côtes. À 50 m de profondeur, ils repèrent l’épave, ses statues monumentales, et transmettent l’information aux autorités grecques. Pendant près d’un an, ils vont remonter à la surface une centaine d’objets, dont le mécanisme d’Anticythère, qui n’attire alors pas d’attention particulière.

1902 : Spyridon Staïs, homme politique ayant encouragé les recherches sur le site d’Anticythère, repère des engrenages sur les fragments entreposés au musée national archéologique d’Athènes. Il pense qu’il s’agit d’un astrolabe.

1951 : Le Britannique Derek de Solla Price commence l’étude du mécanisme.

1953 : Jacques-Yves Cousteau et le plongeur Frédéric Dumas retrouvent l’épave et rapportent quelques éléments.

1974 : Derek de Solla Price publie Gears from the Greeks (Engrenages de la civilisation grecque), qui explique les fonctions de l’instrument.

1976 : Cousteau et sa Calypso reviennent à Anticythère. Malgré le mauvais temps, l’équipe repêche plus de 200 objets, parmi lesquels pièces de monnaie, bijoux, statuettes en bronze et ossements humains.

1990 : L’Australien Allan Bromley, puis son collaborateur britannique Michael Wright poursuivent l’étude du mécanisme.

2005 : Lancement du projet de recherche sur le mécanisme d’Anticythère. 

2012 : Première expédition du projet « Return to Antikythera », mené conjointement par le ministère grec de la Culture et des Sports et l’institution océanographique Woods Hole.

 

Le mécanisme a été conçu en compilant les connaissances de l’époque en astronomie. DR

Une horloge céleste

Le mécanisme d’Anticythère a été retrouvé sous forme de 82 fragments de bronze corrodé. Certains comportent des traces de bois, ce qui suggère qu’il était enserré dans une boîte en bois. Reconstitué, il a la taille d’un gros dictionnaire. Il comportait trois cadrans : celui de devant donnait les positions de la Lune selon les théories d’Hipparque, ainsi que celles du Soleil et des cinq planètes alors connues (Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne) dans les constellations du zodiaque. Une boule noire et blanche indiquait les phases de la Lune. Le texte qui se trouve en dessous indique le lever et le coucher de certaines étoiles. Les deux cadrans situés à l’arrière sont des calendriers utilisés dans l’Antiquité qui retracent des cycles astronomiques, notamment la répétition des éclipses. Le mouvement des aiguilles sur les cadrans est impulsé par une poignée qui se trouvait sur le côté de la boîte, et pouvait aller d’avant en arrière.

Le mécanisme est la preuve que les Grecs pouvaient représenter la complexité des cycles cosmiques en compilant les connaissances de l’époque. Il pouvait donner la position et la phase des astres à une date précise. Ses concepteurs ont pour cela utilisé différents calendriers antiques, établis sur les cycles du Soleil et de la Lune. Certains ont été élaborés par les Babyloniens plusieurs siècles avant la fabrication de la machine.

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