Pourquoi Space X colonise l’orbite terrestre avec sa constellation Starlink

Avec son plan de déploiement de 12 000, voire 42 000 satellites Starlink en orbite basse, Space X s’approprie de facto ce territoire. C’est une forme de guerre économique avec des enjeux considérables, mais elle ne va pas sans se poser des questions sur le droit international.

Elon Musk est en train d’envahir l’orbite basse avec le lancement de milliers de satellites Starlink au grand dam des astronomes. Lancés par lots de 60 à 550 km d’altitude, ils visent à fournir à partir de 2021 une couverture internet globale. Mais ce projet ne va pas sans soulever de nombreuses questions sur le plan juridique, économique et environnemental. Le milliardaire a-t-il vraiment légalement le droit de lancer 12 000, voire 42 000 satellites comme il l’espère ? Le projet est si pharaonique qu’il questionne également sur sa viabilité économique. Nous avons enquêté pour répondre à ces questions.

Un moyen de financer la colonisation de Mars !

Au lancement du projet en 2015, Elon Musk déclarait : « Les revenus des abonnements d’accès à internet génèrent environ 1 000 milliards de dollars par an dans le monde, et nous pensons pouvoir prendre 3 % des parts de marché avec Starlink. » Soit un chiffre d’affaires annuel de 30 milliards de dollars, à comparer à un coût de 5 milliards de dollars pour les lancements. Ce serait donc la poule aux œufs d’or pour Elon Musk, car c’est 10 fois plus que ce que lui rapportent les lancements de fusée de Space X. Le milliardaire espère ainsi à terme pouvoir financer son rêve de colonisation de Mars… Rien de moins.

Starlink va combler la fracture numérique… des riches

« Sur ce sujet comme sur d’autres, Musk donne une “grande idée” et ajuste ensuite les détails de façon opportuniste, observe Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique. Avec Starlink, il affirme combler la fracture numérique et, de manière plus terre-à-terre, souhaite être peut-être le seul, en tout cas avant les autres, à déployer un tel système en orbite basse, même si le business model n’est pas prouvé. »

La fracture numérique est bien réelle, car actuellement près de la moitié de l’humanité n’a pas accès à internet. Starlink prétend pouvoir y remédier, mais ce n’est qu’un élément de communication. On sait déjà que l’abonnement à Starlink devrait coûter autour de 800 $ par an car Elon Musk ambitionne d’avoir « seulement » 40 millions d’abonnés à ses services. S’il atteint son objectif, il comblerait donc la fracture numérique pour seulement 1 % de la population concernée. Le terminal de réception de la taille d’un ordinateur portable coûtera à lui seul 200 à 300 $. Avec de tels tarifs, il comblera probablement des besoins dans certains pays développés, mais certainement pas dans les zones qui en auraient le plus besoin comme l’Afrique.

Croquer le gâteau de 16 milliards

En Amérique du Nord, il y a un réel besoin. La densité de population est faible et il existe encore de vastes zones blanches. « Elon Musk fait le maximum pour postuler à tous les marchés (par exemple celui de la fracture numérique rurale américaine), en assurant que son système pourra concurrencer les réseaux fixes », explique Xavier Pasco. La Commission fédérale des télécommunications aux États-Unis a en effet un programme de 16 milliards de dollars visant à combler ce déficit, mais par des solutions terrestres. « Musk est parvenu à convaincre les régulateurs qui avaient écarté les satellites de l’appel d’offres de les inclure dedans », raconte Xavier Pasco. Starlink est ainsi entré dans la compétition.

Pour passer la première phase de celle-ci, les concurrents doivent actuellement prouver qu’avec leur solution, le délai de latence est inférieur à 100 millisecondes (ms). Or, Space X prétend pouvoir atteindre 20 ms et tente donc actuellement d’en faire la démonstration, car les autorités ont mis en doute cette performance en juin 2020. Ce temps de latence très faible est régulièrement mis en avant par Space X dans sa communication, alors qu’il est d’un intérêt très relatif pour un particulier. Lorsque vous cliquez sur un lien dans un navigateur, que la page mette 20 ou 100 ms à répondre, vous ne voyez guère la différence.

La finance serait-elle le vrai jackpot ?

Mark Handley. DR

Il est un domaine en revanche dans lequel de telles performances sont très recherchées : la finance. Le trading haute fréquence joue à placer des ordres le plus rapidement possible, et à ce jeu chaque milliseconde compte. Les sommes en jeu sont telles qu’une ligne de fibre optique rapide a été déployée à travers l’Atlantique rien que pour ça : le Hibernia Express Cable. Coût : 300 millions de dollars pour réduire le délai de latence à travers l’Atlantique de 65 à 60 ms. Mark Handley, de l’University College de Londres, estime que ce délai pourrait descendre en théorie à 43 ms avec Starlink, car la vitesse de la lumière dans une fibre optique est 47 % moins rapide que dans le vide. Le gain potentiel est encore plus important entre deux places boursières distantes comme New York et Tokyo.

Ces considérations sur la finance ne sont que des conjectures car Starlink ne fait aucune communication à ce sujet. « Force est de constater qu’une partie de l’argumentaire de Starlink est la faible latence des télécommunications. D’ailleurs, Elon Musk a obtenu l’autorisation de la FCC de descendre l’altitude de ses prochains satellites pour répondre le plus rapidement possible à ces marchés à faible latence », observe Xavier Pasco. On se rend compte ainsi que la viabilité économique de Starlink est probablement très bonne car elle va jouer au moins sur deux tableaux.

Une concurrence hégémonique

La multiplication des projets concurrents à Starlink tend aussi à montrer le fort potentiel économique de la fourniture d’accès internet par satellite. On compte une grosse dizaine de projets concurrents, notamment chez One Web, Amazon, Roscosmos, Facebook, Samsung et Boeing. Mais pour l’heure, seul One Web a également lancé des satellites. Ce consortium est donc pour le moment le principal concurrent de Starlink, mais il a connu des difficultés financières au moment de la crise sanitaire au printemps. Aucun des industriels impliqués dans One Web (dont Airbus et Arianespace) n’a souhaité commenter la situation difficile que connaît le projet et l’éventuel rôle de la concurrence de Starlink.

Elon Musk, dirigeant de Space X, a décidé de prendre de court tous ses concurrents. © D. Oberhaus

Space X fait donc la course en tête et avance vite, très vite. Elle passera prochainement la barre des 1 000 satellites en orbite pour atteindre début 2021 les 1 584 satellites nécessaires à rendre le service pleinement opérationnel. « Elon Musk court devant et préempte les questions qui pourraient lui être posées. C’est sa stratégie de communication, qui exige au passage beaucoup d’énergie », observe Xavier Pasco. Space X prend ainsi tout le monde de court : les astronomes, les autres nations, les industriels concurrents… et les juristes.

Vers une saturation de l’orbite basse ?

Les acteurs du domaine restent en effet interloqués, surtout depuis qu’Elon Musk a annoncé fin 2019 vouloir étendre sa constellation à 42 000 satellites. Ce chiffre donne le vertige si l’on songe que leur envoi nécessiterait 700 lancements, et que l’on compte actuellement seulement 5 000 satellites en orbite toutes catégories confondues. « C’est un projet de monopolisation du secteur et de colonisation de l’orbite basse. […] Nous refusons que l’orbite basse soit accaparée par un seul acteur qui finalement nuirait à tous les autres », déclarait Stéphane Israël, PDG d’Arianespace au micro de France Inter en novembre 2019.

Groupe de galaxies NGC 5353/4 photographié le 25 mai 2019 à l’observatoire Lowell, en Arizona (États-Unis). Encore proches les uns des autres après leur lancement du 23 mai, 25 des 60 premiers satellites Starlink sont passés dans le champ du détecteur, rendant l’image inexploitable. © V. Girgis/Lowell Observatory

La menace pour les autres satellites est réelle car peu de temps après le lancement des premiers Starlink, l’Agence spatiale européenne a dû faire une manœuvre pour éviter une collision avec son satellite Aeolus. Le risque était estimé à 1 sur 50 000 et Space X a refusé de changer de trajectoire. À l’époque, il n’y avait que 60 Starlink en orbite. Le nombre de conflits de ce type et le risque de collision vont augmenter considérablement. « Il y a en effet un risque de saturer "physiquement" l’orbite basse, et donc de créer encore plus de risques d’accidents et de débris. Avec un si grand nombre de satellites, on pourrait craindre le fameux syndrome de Kessler et voir une situation dans laquelle il y aurait tellement de satellites et de débris qu’il deviendrait très compliqué de procéder à de nouveaux lancements », estime Jeremy Brulmans, spécialiste du droit spatial à l’Université de Louvain.

Elon Musk a-t-il vraiment le droit de saturer l’orbite basse ?

Face à ces enjeux, se pose la question du droit, comment est-il possible qu’un acteur privé puisse s’approprier à ce point l’orbite basse en faisant fi des conséquences pour les acteurs privés et publics ? « Le principe de base du droit international de l’espace est inscrit à l’Article I du Traité de 1967 : la liberté pour tous les États d’explorer et d’utiliser l’espace extra-atmosphérique, explique Jeremy Brulmans. Le corollaire nécessaire à cette liberté est inscrit à l’article suivant, qui est le fameux principe de non-appropriation de l’espace. Le Traité ne parle que des États et précise qu’ils sont responsables pour toutes leurs activités nationales, donc y compris pour les activités de leurs entreprises privées. »

Le problème c’est qu’un satellite ou une constellation valablement enregistrée auprès de l’Union Internationale des télécommunications (IUT) est protégé de toute interférence nuisible. « Cela signifie que n’importe quel projet de déploiement en orbite basse devra entamer une procédure de coordination avec l’administration américaine et prouver qu’il n’interférera pas nuisiblement avec l’ensemble des 42 000 satellites de Starlink, note Jérémy Brulmans. En pratique, cela semble plutôt compliqué ! » Il y a donc là de fait une appropriation de cette zone de l’espace, et elle pose question par rapport au principe de non-appropriation.

« Néanmoins, du point de vue du droit international de l’espace, il n’y a rien d’illégal au déploiement de Starlink, car le principe de base est la liberté. Cela démontre que le droit spatial doit évoluer. Il a été pensé à une époque où l’on n’imaginait pas une telle situation, avec un si grand nombre de satellites déployés qui impacteraient à ce point le ciel et les activités scientifiques (ou autres) depuis la Terre », conclut Jérémy Brulmans.

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