Pour découvrir le vrai Shakespeare, « l’astronomie est la clé »

Shakespeare et John Florio sont-ils un seul et même auteur ? © DR
Depuis deux siècles, le débat fait rage : qui était vraiment Shakespeare ? Le fils de gantier que l’histoire a retenu ? Ou, dernière piste en date, un érudit d’ascendance italienne débusqué grâce à sa connaissance de la science des astres…

Fait-on Beaucoup de bruit pour rien, ou La Tempête que quelques chercheurs font souffler sur l’identité réelle de William Shakespeare (1564-1616) va-t-elle faire vaciller le mythe ? Être ou ne pas être l’auteur des 38 pièces et 154 sonnets, telle est la question sacrilège qu’ont posée depuis deux siècles Charles Dickens, Mark Twain, Sigmund Freud (entre autres), les premiers à ne pas avoir cru à la version officielle du « barde de Stratford-upon-Avon ».

Pas moins de 70 noms ont été avancés à travers les décennies, comme celui du philosophe Francis Bacon ou du poète Christopher Marlowe. Mais des chercheurs se sont récemment mis à observer l’œuvre du célèbre dramaturge à travers le prisme de l’astronomie. Et ils en tirent un nouveau prétendant au trône shakespearien. Controversé, forcément, mais plausible.

L’érudit John Florio, contemporain de Shakespeare, lui a-t-il soufflé ses œuvres ? © DR

Il s’agit d’un certain John Florio (1553-1625), linguiste anglais d’ascendance italienne, grand voyageur polyglotte, lexicographe, traducteur de Montaigne, courtisan, ami des puissants de son époque. Un érudit tombé dans l’oubli, sauf peut-être pour les étudiants de la langue anglaise qui compulsent toujours son dictionnaire riche de 200 000 entrées.

Le jeu de piste remontant jusqu’à lui est constellé d’indices venant se télescoper avec la prose du barde. Si bien qu’un jour, les astres se sont alignés pour Jean-Patrick Connerade : John Florio est celui qui se cache sous le masque de William Shakespeare, cet administrateur de théâtre pâlot, fils de gantier de province ayant si peu voyagé — à Londres oui, mais jamais en Italie, où se déroulent pourtant seize de ses pièces —, ne possédant pas de bibliothèque propre, n’ayant pas fait d’études…

Tycho Brahé dans le texte

Jean-Patrick Connerade. © P. István

« L’astronomie est la clé », avance Jean-Patrick Connerade, physicien et professeur émérite à l’Imperial College de Londres. En 2016, date du 400e anniversaire de la mort de Shakespeare, il s’est plongé pour les besoins d’une manifestation de l’EuroScience Open Forum dans l’œuvre du dramaturge. Son objectif : y répertorier les références à la science des astres, « une discipline en plein essor à l’époque élisabéthaine ». Giordano Bruno, Tycho Brahé, Johannes Kepler sont contemporains de cette période.

« J’avais en tête de chercher si Shakespeare était plutôt ptolémaïque [la Terre est au centre de l’Univers, NDLR] ou copernicien [le Soleil est au centre], explique-t-il. Mais c’était tomber dans une opposition sommaire. Entre ces deux théories, il y en avait une autre, astucieuse, celle de Tycho Brahe (1546-1601) qui permettait de faire passer l’idée copernicienne dans un modèle qui ne déplaisait pas à l’Église. »

Le Danois, savant le plus célèbre de son époque, développe un système géohéliocentrique qui place la Terre au centre de l’Univers. Le Soleil tourne autour d’elle et les autres planètes tournent autour du Soleil. « Ce modèle n’a pas duré longtemps, et on ne le retrouve que chez de rares auteurs, dont William Shakespeare », précise Jean-Patrick Connerade. Notamment dans Troïlus et Cressida, pièce de 1602 dans laquelle Ulysse décrit le Soleil en usant des termes : « Planet Sol » (le Soleil considéré comme une planète qui tourne autour de la Terre). « Cette expression m’avait intrigué. »

Dans le système imaginé par Tycho Brahé, la Terre reste au centre du monde, le Soleil tourne autour d'elle, et certaines planètes orbitent autour du Soleil.
Un compromis entre la vision géocentrique soutenue par l’Eglise et la thèse héliocentrique de Copernic.© DR

Sur ce, le physicien apprend l’existence du livre John Florio alias Shakespeare, paru en anglais en 2008 (et traduit en 2016 aux éditions Le Bord de l’eau), signé par Lamberto Tassinari, philosophe et enseignant de littérature italienne à Montréal. Ce dernier a comparé les textes des deux hommes. Il a ainsi constaté une proximité troublante dans le vocabulaire employé, notamment dans l’usage de néologismes communs aux deux auteurs (plus d’un millier). Jean-Patrick Connerade le contacte. « Lamberto Tassinari n’avait pas pensé à regarder du côté des sciences pour étayer sa théorie. Mais quand il a constaté, début 2018, que cette même curieuse expression “Planet Sol” apparaissait dans le dictionnaire de Florio, qui était donc lui aussi tychonien, ça a fait tilt. »

Vanité et ressemblances

Tychonien par défaut probablement, explique Jean-Patrick Connerade. En réalité, John Florio aurait d’après lui spontanément penché pour le modèle de Copernic. Sans doute parce qu’il a noué des relations étroites avec Giordano Bruno (1548-1600), côtoyé pendant plus de deux ans à l’ambassade de France à Londres, avant que le philosophe dominicain ne soit arrêté par l’Inquisition en Italie et conduit au bûcher pour avoir défendu la vision copernicienne. « On retrouve, dans La Tempête de Shakespeare, trace de l’œuvre de Bruno. Mais comme Florio s’est rendu compte qu’être copernicien était risqué, il a opté pour Brahé », expose le physicien.

L’astronome danois Tycho Brahé. DR

Tycho Brahé justement, chassé du royaume du Danemark par le roi Christian IV et réfugié en Allemagne, avait fait graver et envoyer son portrait « aux hommes de lettres de tous les pays d’Europe en leur réclamant de célébrer ses découvertes par des poèmes », explique Jean-Patrick Connerade dans A3, une publication du CNRS, à l’été 2017.

Un certain Thomas Savile, du Merton College à Oxford (université également fréquentée par John Florio), en reçoit quatre exemplaires accompagnés d’un mot à destination de Thomas Digges, astronome de l’entourage de Florio et qui connaissait Shakespeare. Sur le portrait du vaniteux savant danois, deux noms : Gyldenstierne et Rosenkrantz, deux étudiants qui ont, comme Tycho Brahé, effectué leur parcours à l’université de Wittenberg, en Allemagne. Deux noms que l’on retrouve dans Hamlet : Rosencrantz et Guildernstern y sont les deux amis du prince.

Autre troublante proximité entre les deux hommes relevée par Jean-Patrick Connerade : pour exprimer sa réticence très tychonienne envers l’astrologie et fustiger les superstitions, Shakespeare emploie « le style et le ton de Montaigne… du moins tel que l’a traduit Florio, dont la traduction des Essais fait toujours autorité. »

Ami ou nègre ?

On peut toujours arguer que John Florio et William Shakespeare devaient bien se connaître et échanger régulièrement. Que l’absence d’études suivies par le dramaturge a été compensée par son génie incomparable et sa capacité d’écoute et d’imprégnation, dans les tavernes comme à la cour. C’est la théorie ultramajoritaire chez les spécialistes de Shakespeare, qu’on appelle les « stratfordiens ». Mais voilà : « Même eux conviennent désormais que l’homme de Stratford devait être influencé par Florio », se félicite Jean-Patrick Connerade. « Le plus probable étant que ce soit Florio qui ait tenu la plume », pose-t-il. Ce dont ce proche de la cour ne pouvait se prévaloir, car les dramaturges n’y étaient pas portés en haute estime. 

William Shakespeare, un génie qui a su absorber toutes les influences ou un prête-nom ? La question agite les spécialistes depuis deux siècles. DR

« John Florio est en effet un personnage intrigant et trop souvent négligé. Il est très probable que Shakespeare le connaissait. Peut-être même tire-t-il de lui sa connaissance de la culture italienne, et il a certainement lu sa traduction de Montaigne », convient Dan Falk, journaliste scientifique canadien, auteur en 2014 de The Science of Shakespeare (non traduit). « Cependant, cette nouvelle théorie anti-stratfordienne ne me convainc pas. L’homme de Stratford-upon-Avon était très probablement celui qui a écrit l’œuvre – une vision partagée par tous les experts du sujet », affirme Dan Falk.

Évidemment, cette hypothèse de Florio comme auteur de l’œuvre de Shakespeare reste à confirmer « par l’étude approfondie de ses écrits et de ses correspondances », précise Jean-Patrick Connerade. Résidant en Angleterre, le Français sait qu’il s’attaque à un totem. « Si vous arriviez en France en disant que le vrai Molière était espagnol, vous n’auriez pas beaucoup de succès. » Certes. Voilà peut-être pourquoi le scientifique, également poète, a choisi de publier sous son nom de plume, Chaunes, une pièce de théâtre intitulée Le Vrai Shakespeare (éditions Aux poètes français, 2018) pour « rendre au vrai dramaturge l'hommage qui lui est dû ».

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