Le TMT s’éloigne un peu plus d’Hawaï et se rapproche des Canaries

Vue d'artiste du TMT, le futur télescope de 30 m américain. TMT Corp.
Le futur télescope de 30 m de diamètre, embourbé dans un conflit qui bloque sa construction à Hawaï, pourrait finalement être implanté sur l’île espagnole de La Palma.

Officiellement, le sommet du volcan Mauna Kea est à ce jour le seul lieu où le Thirty Meter Telescope (TMT), le futur télescope géant américain de 30 m, dispose d’une autorisation de construction. Mais de fait, depuis l’été 2019, celle-ci ne peut pas commencer. Car les opposants au projet bloquent toujours la route d’accès au chantier. « Voilà trois mois que l’accès est bloqué, confirme Christophe Dumas, directeur scientifique du TMT. Les chercheurs et les techniciens travaillant sur les autres télescopes peuvent tout de même venir au sommet maintenant, mais personne d’autre. »

Et surtout pas les ouvriers censés faire sortir de terre ce fleuron de l’astronomie mondiale. Une situation qui n’est que l’aboutissement de recours juridiques déclenchés sur plusieurs années par les opposants. Malgré les décisions de justice autorisant la construction, celle-ci ne semble pas se profiler à l’horizon…

Une situation historico-politique très complexe

 « Les problèmes auxquels le gouvernement hawaïen fait face sont bien au-delà du TMT, qui est en fait utilisé comme moyen de communication pour faire entendre des revendications de la part de la population hawaïenne native pour une plus ample autonomie politique et plus de pouvoir de décision dans la gestion des ressources de l’île, en particulier la gestion du Mauna Kea, analyse Christophe Dumas. Le TMT — et le futur de l’astronomie à Hawaï — est en fait prisonnier d’une situation historico-politique très complexe, et l’espoir de voir le TMT se construire au Mauna Kea s’amenuise de jour en jour. »

L’espoir de construire le TMT à Hawaï s’amenuise de jour en jour, constate son directeur scientifique, Christophe Dumas. Courtesy C. Dumas/TMT Corp.

Face à ce blocage de fait, les partenaires qui ont lancé le projet de télescope de 30 m dans l’hémisphère Nord regardent ailleurs, et plus précisément du côté des Canaries, sur l’île de La Palma, où se trouve déjà le Gran Telescopio de Canarias, de 10 m de diamètre. Cette solution de secours, qui ne date pas d’hier, revient aujourd’hui sur le devant de la scène, comme l’explique Rafael Rebolo, le directeur de l’Institut d’astrophysique des Canaries (IAC), censé accueillir le TMT : « Après une compétition internationale, le conseil du TMT a choisi en 2016 l’observatoire du Roque de Los Muchachos, à La Palma, comme site alternatif au Mauna Kea pour le TMT. En raison de la situation complexe sur l’île d’Hawaï par rapport à cette construction, La Palma a une réelle possibilité de recevoir ce télescope. »

Le permis de construire est demandé à La Palma

Une réelle possibilité, oui, mais à quel point ? Rafael Rebolo précise : « Depuis le 15 octobre 2019, l’IAC a une concession officielle pour utiliser le terrain pour l’installation du TMT, avec une validité de 75 ans. Le 16 octobre, les délégués techniques du TMT ont sollicité le permis de construire du TMT auprès des administrations compétentes sur l’île de La Palma. Cette demande est traitée par les administrations qui connaissent déjà très bien le projet et on peut espérer que le permis sera délivré dès le mois de novembre. À partir de ce moment, les agences financières du TMT et son conseil de directeurs seront en mesure de prendre la décision d’implanter le télescope à La Palma. »

Un site est déjà choisi pour le TMT à l’observatoire de La Palma, aux Canaries. Crédit : DR

Côté espagnol, il existe bien, également, quelques opposants au projet. Notamment, un groupe formé dans les années 1980, qui se nomme Ben Magec et qui a lutté contre le développement du tourisme aux Canaries. Il argue du fait que trois sites archéologiques contenant des pétroglyphes se trouvent sur le terrain où doit être construit l’instrument de 30 m. Toutefois, aux Canaries, il n’y a plus d’autochtones depuis longtemps ; les Guanches, premiers habitants de l’archipel, ont été tout simplement éliminés lors de la colonisation espagnole au XVe siècle. Et, comme le souligne Rafael Rebolo, Ben Magec est « un groupe réellement petit ».

Tapis rouge pour le TMT

Surtout, le projet astronomique peut compter sur un soutien extrêmement fort de toutes les institutions concernées : « Le gouvernement canarien l’a déclaré projet stratégique pour l’archipel et le parlement des Canaries appuie son installation à La Palma à l’unanimité de tous les parlementaires, insiste Rafael Rebolo. Un appui unanime est rarissime. De plus, le Congrès des députés d’Espagne a fait une déclaration officielle de soutien, également à l’unanimité, ce qui est absolument exceptionnel en Espagne. »

Rafael Rebolo, directeur de l’Institut d’astrophysique des Canaries (IAC). © IAC/DA

En d’autres termes, l’Espagne fait un pont d’or au TMT. Et elle met toutes les chances de son côté en tâchant de ne pas négliger les aspects écologiques. « Le TMT a l’obligation d’avoir un impact minimal sur le milieu ambiant, précise Rafael Rebolo. L’étude détaillée de cet impact, effectuée par le TMT, a été approuvée par l’administration du milieu ambiant du gouvernement des Canaries. Elle regroupe toutes les mesures nécessaires que le TMT devra suivre. Par exemple, il a déjà engagé des experts biologiques pour étudier les possibles nids d’oiseaux dans la zone et les protéger. Seront également protégés tous les vestiges archéologiques découverts sur les lieux. Jusque-là, seules ont été trouvées quelques inscriptions sur la roche de petite taille que l’on pourra préserver de l’érosion météorologique en les emmenant au musée archéologique ou au centre des visiteurs de l’observatoire où, de plus, ils pourront être vus. Le TMT devra produire zéro déchet : aucun résidu de son activité ne devra rester dans l’observatoire. Et une fois ses opérations scientifiques terminées, dans 75 ans, le site sera démantelé. Le terrain sera remis dans son état initial et replanté. »

En l’absence de solution concrète à Hawaï, les promoteurs du TMT ont donc une issue de secours clé en main aux Canaries. Même si le site se trouve moins en altitude (2250 m au lieu de 4200 m) et est donc moins favorable aux observations dans certaines fenêtres de l’infrarouge proche, mieux vaut avoir un télescope géant que rien… Christophe Dumas souligne : « Il est évident que les partenaires du TMT considèrent très sérieusement l’option alternative de La Palma. » Dénouement, vraisemblablement, dans quelques jours…

Recevez Ciel & Espace pour moins de 6€/mois

Et beaucoup d'autres avantages avec l'offre numérique.

Voir les offres

Nous avons sélectionné pour vous