Le premier vol habité de la capsule Crew Dragon est-il historique ?

La capsule spatiale Crew Dragon, conçue par la société privé Space X. © Nasa
Des astronautes américains envoyés dans l’espace par une société privée : cet événement inédit mérite que l’on s’interroge sur sa portée. Plus qu’une performance technologique, il est avant tout le signe d’un changement dans les rapports entre la Nasa et ses contractants.

« Ceux qui ont vu ce décollage spectaculaire et inoubliable ont vu plus qu’un moment d’histoire. Nous avons vu un moment d’héroïsme. » Le 30 mai 2020, peu après le lancement réussi de Demo-2, la première mission habitée d’une capsule Crew Dragon, le président américain Donald Trump ne tarit pas d’éloges envers la Nasa et la société privée Space X. Les deux astronautes, Douglas Hurley et Robert Behnken, qui viennent de quitter le centre spatial Kennedy à bord du nouveau vaisseau juché au sommet d’une fusée Falcon 9, sont décrits comme les représentants « du pur génie et courage américains ».

Ce lancement, auquel le président vient d’assister, il le qualifie de « premier grand message vers l’espace en 50 ans ». De fait, les médias du monde entier, ont relayé en direct les images fournies par Nasa TV et Space X. Tout le monde a pu voir les astronautes arriver au centre spatial Kennedy, en Floride, à bord de voitures Tesla aux couleurs de la Nasa, s’attarder au bas de leur fusée haute de 70 m pour l’admirer, monter dans l’ascenseur de la tour de lancement, s’installer dans la capsule Crew Dragon, et attendre les deux dernières heures du compte à rebours en tapotant sur leurs écrans tactiles en guise de tableau de bord. L’ascension de la fusée, la séparation et le retour de son premier étage qui s’est posé délicatement sur une plateforme postée en mer, et l’insertion des astronautes sur orbite ont aussi eu droit à leurs images en direct sous divers angles. Ce suivi médiatique continuera un peu moins de 24 heures plus tard, pour l’arrivée du vaisseau en vue de la station spatiale internationale (ISS) et son amarrage impeccable avec, en point d’orgue, une petite cérémonie d’accueil des deux astronautes par l’équipage de l’ISS.

Comme le vaisseau russe Soyouz depuis 20 ans

Cette première phase de la mission Demo-2 — qui doit se poursuivre jusqu’à la fin juillet ou au début août — s’est déroulée sans la moindre anicroche, signe d’une parfaite maîtrise technique de la part de Space X. Mais au fond, le nouveau vaisseau, le septième mis au point aux États-Unis si l’on compte le module lunaire d’Apollo, a simplement gagné l’orbite basse et rejoint l’ISS. Exactement comme le font les Soyouz russes depuis deux décennies sans bénéficier d’une aussi large couverture médiatique. Alors, ce lancement de Crew Dragon, est-il vraiment historique ? Et si oui, à quel titre ?

La capsule Dragon a rejoint l’ISS à quelque 400 km d’altitude… comme le font les vaisseaux Soyouz depuis longtemps. © Nasa

Pour les États-Unis d’abord, la source de fierté réside dans le fait d’avoir, enfin, un moyen d’accès indépendant à l’orbite terrestre. Depuis l’arrêt des navettes spatiales en 2011, la Nasa devait acheter des places pour ses astronautes à bord des Soyouz russes. Et les États-Unis n’ont jamais supporté longtemps de dépendre d’une autre puissance pour envoyer des humains dans l’espace ; question de souveraineté nationale. Or, neuf ans, cela commençait à sembler un peu long (entre le dernier vol Apollo et la première navette spatiale, il ne s’était écoulé que six ans). D’autant que le développement de Crew Dragon avait pris du retard et que le 28 septembre 2019, Jim Bridenstine, l’administrateur de la Nasa, s’était fendu d’un tweet à l’adresse de Space X pour rappeler que le programme était « des années en retard » et qu’il était « temps de livrer ». Demo-2 a donc mis fin à une insupportable situation d’infériorité stratégique, voire géopolitique, des États-Unis.

Si cet aspect revêtait une importance particulière outre-Atlantique, ce qui intéressait le reste du monde était la nature de ce vol : pour la première fois, des humains étaient envoyés dans l’espace à bord d’un vaisseau entièrement construit par une entreprise privée. La fusée, mais aussi la capsule, une partie des installations de lancement, jusqu’aux combinaisons des astronautes ont été conçues par Space X. En outre, ce vol était assuré grâce à des engins qui présenteraient une rupture technologique inspirée par l’inventif — mais clivant — patron de Space X : Elon Musk. Qu’en est-il réellement de ces deux points ?

Une capsule conventionnelle

Évacuons d’abord l’aspect technologique. Pour Christophe Bonnal, expert au Cnes, « c’est une capsule conventionnelle moderne ». En effet, elle reprend la philosophie des capsules Apollo : une forme conique, un bouclier thermique pour le retour sur Terre et un atterrissage sous des parachutes. Toutefois, les commandes de bord par écrans tactiles sont jugées « fascinantes » en raison de leur dépouillement par un ingénieur spatial européen, qui remarque aussi que ce type de dispositif existe déjà depuis longtemps en aviation. Christophe Bonnal observe, lui, que s’ils avaient les moyens de reprendre la main à tout moment, « les astronautes sont majoritairement restés les bras croisés » pendant le lancement et l’amarrage, ce qui signifie que tout s’est déroulé de manière automatique. Si le spectacle est bluffant, il ne diffère en rien de ce qui se passe pour les cargos automatiques russes Progress, japonais HTV ou européens ATV. Idem pour les Soyouz.

Les écrans tactiles du tableau de bord : une innovation dans un vaisseau spatial, mais déjà très uilisés dans l’aviation. © Nasa

Si innovation importante il y a sur la Crew Dragon, elle réside, selon les experts, dans son système de sauvetage. Au lieu d’une tour constituée de fusées à poudre situées au-dessus de la capsule, celui-ci est intégré au vaisseau. « C’est rusé, car en étant réutilisable, il permet de faire des économies », note Christophe Bonnal. L’avancée va même au-delà car initialement, Elon Musk souhaitait que ces moteurs Super Draco permettent à la capsule de se poser en douceur et avec précision sur la terre ferme sans le recours à des parachutes. Mais la Nasa a refusé ce système pour l’atterrissage. Crew Dragon, lorsqu’elle quittera l’ISS, amerrira donc sous ses quatre parachutes au large de la Floride. Et, autre différence avec Gemini, Apollo ou Soyouz, elle pourra être réutilisée pour une mission ultérieure. Sur ce plan, la difficulté résidait essentiellement dans le bouclier thermique, qui s’use à chaque rentrée atmosphérique. Mais Christophe Bonnal, qui cite l’expérience européenne en la matière (les engins IXV et ARD), tout en ignorant la recette utilisée par Space X, indique que certains matériaux s’usent très peu et peuvent repartir pour un vol.

Concernant la fusée Falcon 9, entrée en service en 2010, et qui n’en est pas à son vol d’essai, la grande innovation consiste là aussi en sa capacité à revenir sur Terre en douceur et à être réutilisée (pour le lancement de Crew Dragon, la Nasa avait exigé un étage neuf). Cette particularité est venue progressivement, mais était prévue dès sa conception initiale par Elon Musk. À ce sujet, Christophe Bonnal dit : « Musk est un super ingénieur, avec une grande intuition, de la vista et qui met en œuvre des solutions rusées. » Si le développement de la spectaculaire technique de récupération du premier étage est une réelle innovation, le pari est surtout économique (lire ci-dessous). En effet, celle-ci avait déjà été pensée par les agences spatiales dans les années 1970 mais pas tentée, car à l’époque, la fréquence des lancements ne la rendait pas rentable.

La Falcon 9 est réutilisable. Mais pour ce premier lancement d‘équipage, la Nasa a exigée une fusée neuve… © Nasa

Quant au mode de propulsion de Falcon 9, il est assez classique. Les carburants utilisés par les neuf moteurs Merlin, le kérosène et l’oxygène liquide sont identiques à ceux de la fusée lunaire Saturne 5 des années 1960. Leurs injecteurs à poussée variable, qui permettent d’optimiser l’ascension et de réussir le retour en douceur, sont dérivés de ceux du module lunaire d’Apollo. Space X les a améliorés et réalisés en plus grand (ce qui, de l’avis des experts, est compliqué) pour ses moteurs, eux-mêmes une évolution du Fastrac mis au point pour le programme X34 dans les années 1990 par la Nasa.« C’est un choix de simplicité et de robustesse dicté par le fait que Falcon 9 a été conçue dès le départ pour des vols habités », résume un ingénieur européen.

Chaîne de fabrication

Côté technique donc, avec son lanceur et sa capsule, Space X apporte clairement des innovations mais la rupture la plus importante n’est pas là. Elle se situe dans les méthodes d’industrialisation. Elon Musk maîtrise toute la chaîne de fabrication de ses fusées. Il ne fait appel à presque aucun sous-traitant, ce qui diminue la facture. Il mutualise la gestion des matières premières, comme l’aluminium, avec son autre société, Tesla. Si bien que l’assemblage des Falcon 9 et des Crew Dragon bénéficie d’une unité de lieu et de temps qui ont fait s’effondrer les coûts et les durées de fabrication. À tel point que les autres agences ont été contraintes de s’adapter.

Et c’est là où l’envol de Crew Dragon a une dimension inédite. Pour la première fois, un vaisseau conçu de A à Z par une société privée a emporté des astronautes dans l’espace. La première fois ? Vraiment ? Depuis ses débuts, en 1958, la Nasa, agence d’État, a passé des commandes à l’industrie privée. Quelques exemples : la fusée Saturne 5 a été réalisée par Rocketdyne, Boeing, North American Aviation et Douglas ; la navette a été confiée à Rocketdyne, North American Rockwell, Thiokol et Martin Marietta… Alors quelle est la différence cette fois ? La Nasa laisse maintenant toute liberté à ses contractants pour concevoir eux-mêmes les vaisseaux, selon les paroles de Jim Bridenstine peu après l’amarrage du Crew Dragon à l’ISS. « La Nasa a acheté un système clés en main, résume Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique. Elle ne regarde que la sécurité. Elle a diminué le nombre de ses points de contrôles de l’ordre de 1200 à 300. Le reste est laissé à la discrétion de la société privée. »

Le premier étage de la Falcon 9 revient se poser sur une barge en mer. © Space X

Ce changement de rapports entre le public et le privé a été amorcé en 2004 par le président George Bush, qui a signé le Commercial Space Launch Amendments Act. Ce texte légalisant les vols spatiaux privés est entré en vigueur deux ans après la fondation de Space X, nouvelle société différant sensiblement de ses aînées. Car par le biais de son fondateur, Elon Musk, Space X ne s’est pas bornée à vouloir obtenir des contrats de l’État ; elle a d’emblée proposé une vision. Son nom, raccourci de Space Exploration, dit tout de sa raison d’être : partir explorer l’espace. L’administration Obama, préoccupée par d’autres chantiers et minée par la crise financière de 2008, a poursuivi dans la voie ouverte par George Bush en exposant clairement que la Nasa devait viser des destinations lointaines et laisser à l’industrie privée la desserte de l’orbite terrestre. Un vrai tapis rouge déroulé sous les pieds de Musk.

Une société privée, mais des fonds publics

Même si d’autres entreprises sont entrées dans la danse, comme Boeing ou Blue Origin (du milliardaire Jeff Bezos), pour répondre à l’appel d’offres de la Nasa sur un système de transport des astronautes entre le sol et l’ISS, Space X a proposé un objectif. « Musk a une vision », rappelle Xavier Pasco. Avec ce récit futur (coloniser Mars), il soulève l’adhésion du public, exactement comme le président Kennedy et la Nasa l’avaient fait dans les années 1960 en pointant la Lune. Cette bascule signifie-t-elle une véritable privatisation de l’espace ? En termes financiers, pas encore. « Tous les fonds sont publics », martèle Xavier Pasco. Formellement, Space X vit en effet essentiellement de contrats passés avec l’État américain, que ce soit pour la desserte de l’ISS avec ses cargos Dragon et ses vaisseaux Crew Dragon (une bonne partie des 8,2 milliards de dollars dépensés dans le partenariat avec le privé par la Nasa depuis 2010 pour les vols habités), ou pour les lancements de ses Falcon 9 (avec de très nombreuses missions institutionnelles, essentiellement militaires). Une bonne partie des infrastructures au sol, situées au centre spatial Kennedy, sont issues de la Nasa, qui a aussi fourni au constructeur privé de la technologie et des moyens humains.

Il n’en reste pas moins que dans ce champ ouvert, Space X, animée par la vision d’Elon Musk, a tracé son chemin par l’innovation et une efficacité redoutable. La Nasa, empêtrée avec Boeing dans un développement compliqué — et à l’ancienne — de son lanceur lourd lunaire Space Launch System (SLS), profite de la vague Crew Dragon pour redorer son image. Mais ce qui a fait sa force à l’ère d’Apollo, son organisation administrative, est aujourd’hui devenu son principal handicap. Le succès de Space X, rendu possible par l’évolution des relations public-privé, pourrait bien, par contraste, mettre en évidence sa lourde bureaucratie et son absence de vision. La société de Musk ne se borne pas à être une cliente de la Nasa. Elle vole de ses propres ailes. Le fait qu’elle hébergeait le centre de contrôle du vol de Crew Dragon en lieu et place de l’historique Houston, en est le signe. En cela, cette mission pourrait bien rester dans l’histoire.

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