Laïka et la véritable histoire des animaux astronautes

Ils avaient le pelage des héros ! Avant et après Laïka – le premier être vivant ayant fait le tour de la Terre, dont nous fêtons le vol historique ce 3 novembre – de nombreux animaux ont été envoyés dans l'espace. Leur conquête spatiale ignorée a même souvent précédé la nôtre ! De la Terre... à la Lune.

Il y a soixante ans tout juste, le monde fasciné apprenait le lancement d'une chienne soviétique autour de la Terre. Moins d'un mois après Spoutnik, premier satellite artificiel dont les bip bip avaient sidéré la planète, l'URSS réalisait un nouvel exploit scientifique et technologique. Et prenait une belle avance dans la course à l'espace...

En guise d'hommage à Laïka – mais aussi à ses prédécesseurs et ses successeurs, de la Terre à la Lune –, nous republions intégralement notre enquête de décembre 2008, publiée à l'occasion de la parution d'Animals in Space, le remarquable ouvrage de Chris Dubbs et Colin Burgess.

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En décembre 1960, les Soviétiques ont voulu envoyer en orbite les chiennes Kometa et Shutka. Mais la fusée a eu un problème et au lieu d'être satellisées, les deux chiennes ont eu droit à un vol suborbital incontrôlé, qui s'est fini par un crash dans une région reculée de Sibérie. À cette époque, les Soviétiques équipaient leurs capsules d'un mécanisme d'autodestruction, afin qu'elles ne tombent pas dans des mains étrangères. L'équipe de récupération n'avait que soixante heures pour retrouver la capsule avant son explosion ! Il s'en est suivi une course contre la montre dans le blizzard, par -40°C, qui s'est finalement terminée par le désamorçage in extremis de la capsule Vostok. A l'intérieur, les chiennes avaient survécu aux 20 g de leur chaotique réentrée atmosphérique et à trois nuits passées en Sibérie !

Chris Dubbs a un faible pour cette anecdote. Avec son collègue australien Colin Burgess, tout comme lui féru d'histoire de l'espace, l'auteur américain a passé quatre années à fouiller le passé des puissances spatiales. Objectif : faire le point sur l'implication réelle des animaux dans la conquête de l'espace. De cette enquête pointue à travers les articles savants et les archives officielles — à travers les coupures de journaux et la mémoire des derniers témoins, aussi —, ils ont tiré un ouvrage de référence, Animals in space. Truffé d'anecdote et d'histoires méconnues, l'ouvrage est d'abord un hommage à Albert, Ham, Félicette et les autres. « Ces remarquables, bien qu'involontaires pionniers de l'espace », comme le souligne Colin Burgess.

Laïka, premier être vivant à avoir fait le tour de la Terre. Crédit : DR

Albert, ou la dynastie sacrifiée

Au début de la conquête spatiale, on cherche surtout à savoir si le cœur peut résister aux accélérations des fusées. Après quelques mouches expédiées à 110 km d'altitude grâce aux V2 confisqués aux nazis pendant la guerre, les Américains tentent leurs premiers vols de macaque rhésus en juin 1948. Bardés d'enregistreurs cardiaques et respiratoires, des singes de 3 à 4 kg sont anesthésiés, glissés dans des coiffes de quelques dizaines de centimètres, et propulsés vers l'inconnu. Le 11, Albert I meurt avant même d'avoir décollé du pas de tir de White Sands, au Nouveau-Mexique. Trois jours plus tard, Albert II s'envole à 136 km d'altitude, retombe en chute libre, puis subit un freinage de plus de 10 g dans l'atmosphère. Le cœur tient. Le parachute, lui, lache. Le premier primate ayant jamais atteint l'espace termine sa vie dans un cratère de 3 m de diamètre...

Décidément pas au point, l'armée américaine perdra ensuite les macaques Albert III, IV, V et VI. Ce dernier, aussi connu sous le nom de Yorick, survivra à son atterrissage mais pas à la chaleur du Nouveau-Mexique, l'équipe de récupération tardant à arriver.

Truffes en apesanteur

Les Soviétiques, pendant ce temps, entraînent le meilleur ami de l'homme. Aux singes, jugés hystériques, le pays de Pavlov préfère nettement les chiens. Mais ceux-ci n'ont évidemment rien du chihuahua ou du bichon maltais ! Chris Dubbs souligne : 

Hébergés à l'institut de médecine aéronautique de Moscou, la plupart des chiens du programme spatial venaient des rues de la ville.

Véritable prolétaire, le cobaye soviétique a l'avantage de bien résister au froid et à la faim... « Comme ils devaient être filmés durant le vol, dans leur habitacle sombre, on les sélectionnait aussi selon la clarté de leur robe », précise l'historien. Et pour l'entraînement, le médecin Oleg Gazenko et ses collègues de l'institut vont jusqu’à demander conseil au célèbre cirque Durov...

Le 22 juillet 1951, Tsygan et Dezik sont les premiers animaux supérieurs (oublions les mouches) à revenir sain et sauf d’un voyage extra-atmosphérique. Dans la coiffe de leur fusée R-1V – elle aussi dérivée du V2 –, ils montent à 110 km d’altitude et vivent 3 minutes d’apesanteur. Dix-neufs autres vols suivent jusqu'en 1957 (avec trois échecs). Bien sûr, nos amis à quatre pattes ne font alors que des vols suborbitaux. Les coiffes de leurs fusées suivent d’immenses trajectoires paraboliques dans l'espace mais ne se satellisent pas. Reste que c'est suffisant pour comprendre les effets de l'accélération, puis de l'apesanteur, sur le système cardiovasculaire ou la concentration en vol. En 1957, le programme spatial habité est rodé. À tel point qu'à la suite du succès de Spoutnik (4 octobre 1957), lorsque Kroutchev demande à Korolev si un second lancement est possible pour l'anniversaire de la révolution russe, le 7 novembre, celui-ci répond sans hésiter qu'il peut faire mieux : emporter un passager dans ce second satellite. Ce sera Laïka.

Chienne de vie

Laïka ou Muttnik, ainsi que la baptisent les journaux américains en combinant mutt (bâtard) avec Spoutnik ? « Kudryavka de son vrai nom », répondent Colin Burgess et Chris Dubbs dans leur livre. Le 3 novembre 1957, la chienne devient le premier être vivant en orbite. A l'annonce de l'exploit soviétique, le monde est fasciné. Milou est bien allé sur la Lune trois ans plus tôt, mais même les enfants ont remarqué que c’était pour de faux. Rintintin a beau passer en boucle à la télé US, sa popularité de mascotte hollywoodienne est éclipsée ! Le seul problème, c’est que Laïka est condamnée à une mort atroce. À cette époque, il n’existe encore aucune façon de ramener un satellite sur Terre. Qu’a donc fait l’Homme de son « meilleur ami » ? « Le premier cadavre en orbite », s'indignent les associations de protection des animaux.

Pendant plusieurs jours, les Soviétiques font croire que Laïka est bien vivante. En réalité, comme le révèlera Oleg Gazenko en 1993, la chienne est morte 5 à 7 heures après le lancement. De chaud, probablement. Et pour la petite histoire, ce n'est pas elle qui aurait dû effectuer ce vol historique. « Albina était la meilleure », soulignent Colin Burgess et Chris Dubbs. Cette chienne avait déjà volé deux fois et se comportait admirablement bien en vol. Mais Albina venait d'avoir des petits et elle était la préférée de l'équipe : personne ne voulait la voir sacrifiée !

Le 20 août 1960, l'URSS réussit finalement l'exploit de ramener deux êtres vivants de l'orbite terrestre : Belka et Strelka. Strelka donnera naissance à des chiots dont l'un, Pushinka, sera offert en 1961 à Jackie Kennedy par Nikita Kroutchev. Après avoir passé une radio pour détecter un éventuel mouchard ou engin de destruction massive, ce transfuge grandira à la Maison-Blanche.

Quelques vétérans des missions spatiales habitées soviétiques : Chernushka (à droite), Belka (derrière),
Zvezdochka (au centre) et Strelka (à gauche) entourée de ses chiots. Crédit : DR

Le pelage des héros

Les sept astronautes sélectionnés par la Nasa dès 1959 ont-ils appréciés ce cadeau un brin perfide – qui soulignait si habilement le retard américain sur les communistes ? Pas sûr... D'autant qu'en ce début d'année 1961, alors qu'ils se sentent l'étoffe des héros, près à conquérir l'espace, une autre bestiole leur vole la vedette ! Son nom ? Chang. Ou plutôt Ham, ainsi qu'il a été rebaptisé pour ne pas offenser les Chinois. Le 31 janvier, ce jeune chimpanzé de trois ans, sanglé dans un sarcophage hermétique, est installé dans la capsule Mercury. Son vol de 17 minutes est mouvementé : comme une valve injecte trop d'oxygène liquide dans le moteur, la fusée s'engage sur une trajectoire trop raide, avec une accélération beaucoup plus forte que prévue. Le petit singe est écrasé sous 9 fois son poids, survit à un choc à 17 g, puis « profite » ensuite de 5 minutes d'apesanteur avant de retomber dans l'océan – mais très loin de l'endroit prévu.

En janvier 1961, le chimpanzé Ham dame le pion à Alan Shepard, qui lui en gardera rancune. Crédit : DR

Il faudra trois heures aux équipages de la Navy pour récupérer la capsule, fendue, inondée, mais abritant un chimpanzé sain et sauf dans son sarcophage étanche. Qu'aura gagné Ham dans ce vol historique ? Une pomme. Et peut-être, aussi, la rancune d'Alan Shepard, qui lui succédera quelques mois plus tard et sera le premier (deuxième ?) Américain dans l'espace. « En 1983, quelques mois après la mort de Ham, il y eut une cérémonie en son honneur à l'International Space Hall of Fame d'Alamogordo, racontent Colin Burgess et Chris Dubbs dans leur livre. Alan Sheppard, alors amiral à la retraite, était cordialement invité. [...] Il déclina l'invitation, expliquant qu'il limitait ses apparitions “à une poignée d'occasions au bénéfice d'autres activités”. »

Félicette s'envole

Tandis que les astronautes américains rongent leur frein, les Français, eux, propulsent un rongeur en apesanteur. Le 22 février 1961, le petit rat blanc Hector s'envole à 110 km d’altitude depuis la base française d'Hammaguir, en Algérie. Il fait de la France la troisième nation a envoyer des animaux dans l'espace et devient le héros d'un conte musical (« Hector, le rat de l'espace »). Deux ans plus tard, les hommes du Cerma, en charge de ces vols expérimentaux, consacrent le premier, et sans doute le seul, chat cosmonaute de l'histoire : Félicette, recueillie sur le pavé de Paname, monte à 156 km ! Finalement, le 7 mars 1967, la guenon Martine atteint 228 km d’altitude dans la coiffe d’une fusée Vesta. Et Pierrette, le 13, dépasse les 230 km sur ce qui reste le dernier vol spatial biologique franco-français. Le 1er juillet, la base d'Hammaguir est en effet abandonnée au gouvernement Algérien, ainsi qu'il en avait été décidé en 1962.

Après son vol dans l'espace, Félicette a pris soin de remercier toute l'équipe ayant permis son succès. Crédit : DR

Deux tortues en tête de la course à la Lune

Plus que jamais, l'avenir du vol habité appartient donc aux deux superpuissances qui se regardent en chiens de faïence. Depuis plusieurs années déjà, elles visent la Lune ! Le 18 septembre 1968, deux tortues tiennent la corde dans cette course effrénée. Installées dans le vaisseau soviétique Zond 5, elles sont les premiers êtres vivants à faire le tour de notre satellite. Hélas, cette avance ne suffit pas... Le 21 juillet 1969, l'Américain Neil Armstrong leur dame le pion. C'est un petit pas pour l'homme, mais un grand pas pour les mammifères.

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