La « nation spatiale » d'Asgardia couronne son roi

L'intronisation du chef de l'état d'Asgardia a lieu ce 25 juin à Vienne. Fondée en 2016 par le scientifique et entrepreneur russo-azerbaïdjanais Igor Ashurbeyli, ce « royaume spatial » autoproclamé compte déjà plus de 200 000 membres à travers le monde. Enquête.

« Nous, peuple d'Asgardia, ferons tout notre possible pour assurer la prospérité de la nation spatiale que nous avons créée ; pour sauvegarder notre terre natale – la planète Terre ; et pour assurer le développement de toute l'humanité dans l'espace. Nous ne sommes pas les meilleurs, nous sommes l'avenir. Une humanité – une unité. » Nul doute que ces mots très solennels résonneront ce 25 juin 2018 à Vienne sous les ors du palais de la Hofburg. Pour la « première fois dans l'histoire de l'humanité » — comme le souligne avec emphase le carton d'invitation adressé à des personnalités du monde entier —, un « royaume spatial » éclora aux yeux de tous. Asgardia intronisera son chef.

Domaine des dieux

Asgardia ? C'est la vision d'un scientifique et entrepreneur russe originaire d'Azerbaïdjan qui, depuis 2016,a déjà séduit plus de 200 000 personnes à travers le monde. Un État indépendant, situé dans l'espace, dont le nom inspiré du domaine des dieux de la mythologie nordique symbolise le rêve d'une humanité pacifiée quittant enfin son « berceau terrestre » – selon le mot de Tsiolkovski. En mars 2018, dans une interview donnée à l'intention de ses concitoyens, Igor Ashurbeyli expliquait l'origine du projet : « L'idée de créer un état indépendant, différent de tous les autres, m'est venu il y a plus de dix ans. Mais une nation a besoin d'un territoire et sur notre planète il n'y avait plus de biens fonciers à partager […]. En 2016, alors que j'assistais à Montréal à une conférence sur la loi de l'espace, je me suis dis : pourquoi ce nouvel État indépendant ne serait pas un État spatial ? » Aussitôt dit, aussitôt fait. Le 12 octobre de la même année, à Paris (« la ville de la liberté » selon Igor Ashurbeyli), il annonce la création d'Asgardia... dont il est élu chef de l'État trois mois plus tard.

Igor Ashurbeyli, le dirigeant d'Asgardia, est agé de 54 ans. © asgardia.space

Asgardien de la première heure (« J'ai rejoint Asgardia peu de temps après en avoir entendu parler sur un forum d'astronomie, à l'automne 2016 »), Florian Mathieu avoue qu'il connaît mal le chef de l'État, qu'il perçoit comme « un scientifique, un humaniste ». Mais pour lui, peu importe. Comme sans doute beaucoup de ceux qui ont demandé la nationalité d'Asgardia, c'est surtout le projet d'une humanité unifiée autour de la défense de l'espace et de la Terre qui l'a séduit.

Pas de place dans l'espace pour les conflits terrestres

« L'idée que des gens de tous les pays se rassemblent pour que l'espace ne reste pas aux mains de quelques agences spatiales seulement, ça me plaît. Je suis astronome amateur, passionné depuis tout petit, et je pense que l'espace doit appartenir à tout le monde. Pour moi d'ailleurs, ça va de pair avec la protection de la Terre. Je ne suis pas le seul. Lorsque je lis ce qui s'écrit sur le forum d'Asgardia, j'ai l'impression qu'il y a beaucoup de scientifiques ou en tout cas de gens qui ont une approche scientifique, qui s'intéressent à la nature » explique le jeune trentenaire. Et puis il y a un slogan qui l'a « beaucoup marqué » : « “Asgardia a pour vocation de laisser les conflits de la Terre sur la Terre.” C'est le principe de base ; nous sommes tous des Terriens, et on laisse le reste de côté. »

Tel que le présente Igor Ashurbeyli, le royaume spatial s'articule en fait autour de trois axes. L'un est philosophique, l'autre juridique, et le troisième scientifique ou technologique. Son essence même, sa raison d'être affichée, c'est la paix dans l'espace et la prévention du transfert des conflits terrestres en orbite et au-delà. Cela passe entre autres, selon l'entrepreneur russe, par une numérisation de la noosphère pour former dans l'espace comme un miroir de l'humanité, mais sans distinction entre États, religions ou autre...

Juridiquement, Asgardia milite pour une nouvelle loi de l'espace – universelle et non pas seulement internationale – qui devrait à la fois protéger les individus et les nations des menaces venues de l'espace, et permettre le partage auprès de tous les Terriens des bénéfices liés à la création de nouveaux biens et de nouveaux services issus du secteur spatial. « L'astropolitique doit remplacer la géopolitique » se plaît-on à dire.

Scientifiquement enfin, Asgardia prône un usage pacifique de l'espace et des technologies spatiales, pousse au développement de mécanismes de défense contre les menaces venues de l'espace – des astéroïdes aux rayons cosmiques –, et propose de créer dans l'espace une base de connaissances scientifique gratuite pour tous, en particulier pour les pays en voie de développement qui n'ont pas encore accès à l'espace.

La trajectoire du satellite Asgardia-1, superposée à la distribution des Asgardiens sur Terre. © asgardia.space

Une utopie ? Pas pour le porte-parole qui a accepté de répondre à nos questions : « Pour nous, Asgardia est la prochaine étape logique dans le développement de l'humanité. L'idée d'humains vivants dans l'espace n'est pas nouvelle. Asgardia cherche simplement à transformer cette idée en une réalité. » Pas non plus pour Florian Mathieu : « Lorsque j'ai découvert Asgardia, l'idée était plutôt prise à la rigolade sur les forums d'astro. Et aujourd'hui encore, elle est assez dénigrée. Pourtant, les amis à qui j'en ai parlé, les astronomes amateurs avec qui j'observe, ils sont pour la plupart assez d'accord avec les principes d'Asgardia. Mais ils pensent tous que ça ne peut pas marcher. Alors que regardez Elon Musk. Au départ, personne n'y croyait non plus ! »

Un territoire de 2000 centimètres cubes

Depuis l'année dernière, l'utopie possède un calendrier, une monnaie, et même un territoire. C'est ainsi que, en Asgardia, l'intronisation d'Igor Ashurbeyli n'aura pas lieu le 25 juin 2018 mais le 8 Asgard de l'an 2 ! L'année asgardienne compte en effet 13 mois de 28 jours, le 13e mois, Asgard, venant s'intercaler entre juillet et août. À la question de savoir si ce changement de calendrier a un intérêt, il est répondu que, si Asgardia doit intégrer dans ses fondations le meilleur des sociétés humaines, « elle doit aussi initier un mouvement vers l'espace, s'éloigner de la Terre. » Le développement d'un nouveau calendrier fait partie de ce mouvement...

La création d'une crypto-monnaie — le solar — s'inscrit apparemment dans le même geste. Le solar devra être échangeable contre toutes les principales monnaies de la Terre. Mais ses contours sont encore flous. « Les mécanismes régissant le solar seront annoncés plus tard. Lorsque notre monnaie sera disponible, on pourra commercer avec, comme pour tout autre monnaie », précise le porte-parole du jeune État spatial.

Quant au territoire d'Asgardia, il fait quelques milliers... de centimètres-cube. Il s’agit d'Asgardia-1, un cubesat lancé en orbite basse le 12 novembre 2017 qui contient des textes, photos ou vidéos envoyées par les citoyens de l'État spatial. Comme une première présence hors de la Terre. Mais bien sûr, « Asgardia-1 n'est qu'un début », précise-t-on. D'autres satellites seront envoyés pour former une constellation, et un jour Asgardia sera une véritable arche spatiale, dotée d'une gravité artificielle, où pourrons vivre les humains et pas seulement leurs données dématérialisées...

Asgardia-1, une nation qui tient dans la main... © asgardia.space

Fort bien, mais qui paiera pour tout cela ? « Depuis ma demande de nationalité, je n'ai jamais reçu aucune demande d'argent. Il y a une possibilité de faire des dons, mais ce n'est pas du tout une obligation », précise Florian Mathieu. Sur le site du royaume spatial, le donateur de l'année est... Igor Ashurbeyli. De fait, celui qui fut PDG de SPA et président du conseil d'administration de Socium — l'une étant une entreprise de R&D militaire basée à Moscou, l'autre une holding de 10000 employés du secteur des sciences et de la technologie — assure pour le moment le développement d'Asgardia. Mais cela ne devrait pas durer au-delà de cette année. Aurait-on affaire à un monarque autocrate sur le point de se lasser de son jouet ?

Pas si l'on en croit les termes de la Constitution – approuvée par 72,5% des Asgardiens et effective depuis septembre 2017. Selon son article 32, le chef de l'État d'Asgardia est élu pour cinq ans seulement. Surtout, son pouvoir n'est pas illimité : Asgardia possède aussi un parlement, de 150 membres, qui vote les lois et est lui aussi élu par ses 200 000 citoyens. L'exécutif compte par ailleurs douze ministres : information et communication, justice, science, citoyenneté, affaires étrangères, finances, commerce, jeunesse et éducation, sécurité, équité et ressources, affaires administratives, industrie.

À ce stade, on peut se demander pourquoi Asgardia est un royaume plutôt qu'une république... Pour Florian Mathieu, cela n'a guère d'importance. « Ce qui est important, c'est qu'il y ait un parlement. Asgardia est une démocratie. J'ai voté aux élections parlementaires », témoigne-t-il. Chez les officiels, on explique qu'il est très difficile de dire quelle forme de gouvernement exactement est la meilleure. « Si nous avions adopté une république, comment aurions-nous pu être sûrs qu'il n'aurait pas mieux valu une fédération ? Si une république avait été choisie dès le début, il y a fort à parier qu'une modification de ce modèle aurait été difficile. Nous pensons qu'un royaume laisse plus de possibilités de changement, si cela s'avérait nécessaire. Si les jeunes gens d'Asgardia – ceux qui verront la nation se développer – en viennent à la conclusion que le modèle de gouvernance doit changer, ils auront la possibilité de le faire. »

Quant à l'interdiction des partis à Asgardia, elle est justifiée par l'observation que « le plus souvent, la compétition entre partis politiques de bords opposés entre en contradiction avec l'intérêt général. Asgardia cherche vraiment à mettre l'intérêt de ses citoyens au cœur de sa politique, aussi les membres de notre parlement sont-ils pleinement redevables de leur position auprès de leurs seuls administrés. »

Une réaction aux ambitieux du New Space ?

Résumons. Dotée d'un peuple, d'un gouvernement, d'un territoire — certes minuscule, et dans l'espace —, que manque-t-il à Asgardia pour devenir réellement un nouvel État ? Évidemment, une reconnaissance officielle par les pays du globe... « Sur le forum d'Asgardia, que je consulte souvent, c'est la principale préoccupation en ce moment », confirme Florian Mathieu. À chaque dirigeant nouvellement élu sur la planète, Igor Ashurbeyli ne manque d'ailleurs pas d'adresser sa lettre de félicitations, glissant par la même occasion une demande de reconnaissance officielle... « Asgardia est actuellement en discussion avec plusieurs nations et espère une reconnaissance mutuelle d'ici quelques années », affirme un porte-parole. L'objectif étant d'avoir au moins une ambassade sur chaque continent d'ici 25 ans.

Le blason d'Asgardia. © asgardia.space

Mais le royaume spatial existera-t-il encore en 2043 ? Il faut avouer qu'avec ses solars indexés sur la Lune et le Soleil, son calendrier de 13 mois, son blason, sa couronne, ses douze langues officielles et son territoire pas plus gros qu'une bouteille de soda, Asgardia a tout d'une utopie folklorique sans grand avenir. D'un autre côté, il n'est pas inutile de remarquer que l'initiative est apparue au moment même où, de l'autre côté de l'Atlantique – mais aussi en Europe –, les milliardaires du New Space alignaient leurs pions (et leurs avocats) pour faire sauter les digues juridiques qui les empêchaient d'aller exploiter la Lune ou les astéroïdes... Le rêve universaliste de l'entrepreneur russe est-il une réaction à l'impérialisme économique de ses confrères yankees ? Comme un début de réponse, on notera simplement le nom – dans l'état-major d'Asgardia – du professeur de droit spatial Ram Jakhu, de l'université McGill, au Canada. L'un de ses derniers ouvrages a pour titre : L'exploitation minière dans l'espace et sa régulation.

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