La Nasa renonce à la Gateway pour envoyer ses astronautes sur la Lune

Crédit : Nasa/C&E
Un administrateur de l’agence spatiale américaine a annoncé que la mission Artemis 3 devrait se dérouler sans rendez-vous avec la station circumlunaire Gateway, dont le développement aura du retard. Une décision destinée à garder possible un atterrissage sur la Lune en 2024. Mais cela sera-t-il suffisant ?

Les prochains astronautes américains à se poser sur la Lune feront-ils, comme prévu, une escale dans la future station Gateway en orbite autour de notre satellite naturel ? Finalement, non, à en croire Doug Loverro, administrateur de la Nasa responsable de l’exploration humaine de l’espace. Le 13 mars 2020, au cours d’une rencontre avec la presse, celui-ci a clairement douté de la probabilité que la Gateway soit prête à temps pour qu’elle soit utilisée lors de la première mission d’Américains vers la surface lunaire, avant la fin de 2024. Les modules de propulsion électrique et d’alimentation en énergie ont pris trop de retard.

Résultat : Doug Loverro a tout simplement exclu la Gateway de l’architecture du premier vol lunaire habité, Artemis 3. Il l’a confirmé en expliquant ensuite que cette station n’allait pas être abandonnée pour autant : « En retirant la Gateway du chemin obligatoire pour un atterrissage sur la Lune en 2024, je crois que nous allons en faire un bien meilleur programme ». Autrement dit, la Nasa et ses partenaires privés et internationaux (qui devaient être informés de cette nouveauté le 16 mars 2020) feront mieux, mais plus tard.

Pas de station mais des instruments scientifiques

L’annonce de Doug Loverro intervient un jour après que la Nasa a diffusé un communiqué dévoilant quels étaient les deux premiers instruments scientifiques sélectionnés pour être embarqués dans la Gateway. Il s’agit du Radiation Instrument Package, développé par l’Agence spatiale européenne (ESA), et du Space Weather Instrument Suite, fourni par la Nasa. Tous les deux auront pour mission d’étudier le vent solaire et les radiations émises par le Soleil (notamment parce qu’elles peuvent mettre les astronautes de la Gateway en danger).

Un module lunaire à revoir

L’une des conséquences de cette décision concerne le module lunaire. Ce vaisseau spécialement conçu pour atterrir sur la Lune était jusque-là imaginé en trois parties qui devaient s’assembler en orbite lunaire grâce à la Gateway. Compte tenu de l’orbite très elliptique de la station, le module devait comporter un étage de transfert destiné à véhiculer l’équipage sur la bonne orbite en vue de l’atterrissage. Ensuite, cet élément devait se séparer, soit pour retourner à la Gateway en vue d’y refaire le plein de carburant, soit pour s’écraser sur la Lune. Grâce à un étage de descente, le module lunaire pouvait alors décrocher de l’orbite pour se poser sur la surface. Une fois la mission terminée, seul un étage de remontée regagnait la station.

Cette architecture complexe ne se justifiait que par l’existence de la Gateway et de son orbite très spéciale. Elle était d’ailleurs très critiquée, notamment par Buzz Aldrin, deuxième homme à avoir marché sur la Lune lors de la mission Apollo 11 en 1969. Elle n’a donc plus lieu d’être. Doug Loverro, sans le dire explicitement, l’a même considérée comme risquée car elle impliquait de développer des systèmes qui n’avaient jamais été faits. « Nous voudrions essayer d’éviter de faire des choses que nous n’avons jamais faites auparavant », a-t-il justifié.

Un National Space Council maintenu

Cette nouvelle orientation devrait être débattue lors du prochain Conseil national de l’espace (National Space Council) qui doit se réunir le 24 mars 2020. Malgré l’épidémie de coronavirus, celui-ci, présidé par le vice-président des Etats-Unis, Mike Pence, n’a pas été reporté. À ce jour, il a simplement été déplacé de Cleveland à Washington. Ce conseil, qui réunit des experts du spatial, des sociétés privées et des militaires, est le lieu où l’exécutif américain donne les objectifs à atteindre et où les moyens sont discutés. Mike Pence, qui jusque-là s’en était servi comme d’une tribune pour montrer à la Nasa un cap ferme à tenir (un atterrissage sur la Lune avant la fin de 2024), suivra-t-il Doug Loverro ? Plus encore, actera-t-il du retard prévisible du programme lunaire Artemis ?

Artemis toujours en difficulté

Ce n’est désormais plus un secret pour personne, les plans américains pour envoyer des astronautes sur la Lune avant fin 2024 ont du plomb dans l’aile. Malgré les annonces très volontaristes de Mike Pence, le lanceur géant Space Launch System (SLS), qui doit propulser vers la Lune les vaisseaux Orion contenant les astronautes continue d’accumuler des retards. L’étage central du premier exemplaire, actuellement au centre spatial Stennis, dans le Mississippi, devait subir un « Green run test » entre fin février et début mars 2020. Or, selon nos informations issues de la Nasa, cet essai qui consiste à réaliser une mise à feu de ses quatre moteurs RS-25 pendant près de 9 minutes, n’aura pas lieu avant l’été 2020… Or, il est envisageable que l’épidémie de coronavirus vienne ajouter un nouveau retard à ce planning.

L'étage central du SLS, fin janvier, en cours d'installation sur le banc d'essai du centre Stennis,
dans le Mississippi.
© Nasa.

Ce fait n’est qu’un révélateur de la situation globale du programme. Le 10 mars, le Bureau de l’inspecteur général de la Nasa (Office of Inspector General, OIG) a rendu public un état de la situation. Le SLS devrait avoir coûté 18 milliards de dollars au moment de son premier lancement, qui n’interviendra pas maintenant avant la fin de 2021, soit 2 milliards de plus que prévu. Mais cela ne devrait pas s’arrêter là. Selon l’OIG, des problèmes techniques (notamment sur la tour mobile de lancement qui coûte 308 millions de dollars de plus que prévu en raison d’incessantes modifications), des changements de sous-traitants et les retards pourraient faire s’élever la facture à 23 milliards de dollars en 2023.

Vers une nouvelle architecture de mission

Avec l’abandon de la Gateway pour tenter de tenir la date de 2024, le profil de la mission Artemis 3 va forcément changer. La fusée SLS dans sa version initiale (appelée Block 1) n’aura pas les capacités d’embarquer à la fois la capsule Orion avec son équipage et un module lunaire composé de deux étages (comme le module d’Apollo). Et pour l’instant, son évolution vers ses versions les plus puissantes (Block 1B, puis Block 2, capables d’emporter un module lunaire) a été écartée par la Maison Blanche dans ses propositions de budget.

Il est donc vraisemblable que le module lunaire sera lancé par une autre fusée déjà opérationnelle (Falcon Heavy ou Delta IV Heavy) et que l’équipage d’Orion s’amarre à lui en orbite lunaire. Ce scénario était déjà envisagé, mais avec un rendez-vous autour de la Gateway. La nouvelle architecture se rapprochera donc davantage de celle des vols Apollo, en plus cher et toujours un peu plus complexe…

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