La date de Pâques est-elle fausse cette année ?

La date de Pâques est traditionnellement fixée au dimanche qui suit la première Pleine Lune de printemps. Cette année, Pâques devrait donc avoir lieu le 24 mars. Pourtant, c’est le 21 avril qui a été retenu. Deux milliards de chrétiens s’apprêtent-ils à fêter la résurrection du Christ à contretemps ?

Il a prévenu le pape il y a déjà presque trois ans, par une lettre qu’il lui a fait remettre en main propre, mais Howard Crowhurst n’a toujours pas reçu de réponse. Pourtant l’échéance approche ! « Cette année, la date de Pâques qui a été fixée par l’Église ne respecte pas la règle traditionnelle, qui veut que cette fête de la résurrection ait lieu le premier dimanche qui suit la première Pleine Lune de printemps », explique le Britannique.

Passionné de calendrier et chercheur indépendant en mégalithisme, son alerte répercutée par Le Télégramme, puis France Inter a semé le trouble. C’est qu’il suffit d’ouvrir un calendrier pour s’en convaincre : l’équinoxe de printemps ayant lieu cette année le 20 mars, et la Pleine Lune le 21, Pâques devrait avoir lieu le dimanche 24 mars 2019. Or, sa date officielle est le 21 avril... « Tous les efforts que les fidèles doivent faire pour préparer Pâques, notamment le carême, ils vont les faire trop tard ! Et tout ça parce que, pour cette année, l’algorithme de l’Église bugge », souligne Howard Crowhurst.

Une date réglée par la mécanique céleste

L’algorithme ? C’est le comput grégorien, la méthode de calcul qu’applique le Saint-Siège depuis 1582 pour fixer la date de Pâques, et par conséquent, une bonne partie du calendrier liturgique : Mardi Gras, la Semaine sainte, l’Ascension, Pentecôte, etc. « Elle est compliquée parce qu’elle suit à la fois un critère solaire et un critère lunaire », explique Bernard Meunier, du laboratoire Histoire et sources du monde antique du CNRS. « La date de Pâques a toujours été un sac de nœuds », au point que pour comprendre le problème qui se pose cette année, il faut remonter au temps des pharaons...

Pâques est en effet hérité de la pâque juive, Pessa’h. Cette fête, qui commémore la libération d’Égypte des Hébreux par Moïse, est célébrée pendant sept jours à partir du « quatorzième jour » de nissan, mois printanier qui inaugure le calendrier hébraïque (« Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année », Exode 12). Celui-ci étant composé de mois lunaires, et les jours y débutant à 18 h, le 14e jour de nissan correspond à la Pleine Lune. Bien sûr, il y a 2000 ans déjà, Pessa’h était une fête très suivie à Jérusalem. C’est alors qu’il se préparait à la célébrer avec ses disciples que Jésus fut trahi puis crucifié. Et surtout, selon l’Évangile, qu’il ressuscita le surlendemain ! Et c’est ainsi que les chrétiens commencèrent à célébrer non pas la pâque, mais les pâques : celle du temps de Moïse et celle, évidemment plus importante à leurs yeux, du temps de Jésus...

Chacun ses Pâques !

Mais à quelle date fêtaient-ils Pâques ? « Les Églises anciennes (et pas seulement anciennes) n’ont jamais pu s’entendre toutes là-dessus », répond Bernard Meunier. Au IIe siècle, « certaines Églises d’Asie Mineure gardaient l’usage juif de célébrer Pâques le jour même de la première pleine Lune après l’équinoxe de printemps, c’est-à-dire le 14e jour du mois lunaire. Ce pourquoi on les appelait quartodécimans. » Les autres célébraient Pâques le dimanche qui suit ce 14e jour, mais en ne suivant pas tous le même calcul. On s’autorisait aussi, dans ces premiers siècles, quelques libertés…

L’érudit belge Paul GrosJean raconte ainsi cette anecdote dans un article de Ciel & Terre publié en 1962 : « Prosper d’Aquitaine, écrivain sérieux et contemporain, qui vivait à Rome, marque dans sa Chronique, à l’année 444, sous le pontificat de Léon le Grand, que Pâques fut célébré le 23 avril. Le Vendredi saint au 21 avril entraîna ce jour-là l’annulation des jeux du cirque pour l’anniversaire de la fondation de Rome. Il est à croire que le peuple romain supporta mal la privation de fêtes auxquelles il était d’autant plus attaché que la gloire antique de la ville s’estompait davantage depuis le sac de 410, sans parler du transfert de la résidence impériale à Byzance, la Nouvelle Rome. Toujours est-il que plus un pape n’osa insister sur une célébration qui entraînait pareils inconvénients : d’une façon ou d’une autre, on s’arrangea pour justifier une autre date pascale quand le jeu normal des calculs conduisait à ce jour de réjouissances populaires. »

Le calcul de Denys le Petit

Ce n’est en fait qu’en 525, sur la commande du pape Jean Ier qui voulait faire cesser ce désordre, que le moine Denys le Petit met au point le calcul unifié qui dès lors sera gravé dans le marbre. Le calcul de Denys (comput dyonisien) fait intervenir le cycle métonique de la Lune — du Grec Méton qui au Ve siècle av. J.-C. avait compris que les phases de la Lune se reproduisaient les mêmes jours de l’année tous les 235 cycles lunaires — et le cycle dominical selon lequel les jours de la semaine se reproduisent aux mêmes dates tous les 28 ans.

Au passage, il fixe la date de naissance du Christ au 25 décembre 753 de la fondation de Rome et instaure l’usage de l’ère chrétienne (on comptera désormais les années à partir de cette date, et non plus de la fondation de Rome). Mais surtout, assure le moine, il respecte scrupuleusement la règle selon laquelle Pâques doit être fêtée « le dimanche qui suit le quatorzième jour de la Lune qui a atteint cet âge au 21 mars ou immédiatement après. Ou bien le dimanche d’après si le quatorzième jour de la Lune tombe un dimanche. » Une règle, selon lui, qui a été fixée exactement deux siècles plus tôt par les Pères de l’Église, au concile de Nicée (actuelle Iznik, en Turquie).

L'empereur Constantin et les évêques du concile de Nicée.

En réalité, s’il a bien été question de la date de Pâques au concile de Nicée, réuni par l’empereur Constantin, nous ne possédons aucun document attestant qu’il y ait été question de la date de l’équinoxe ou du dimanche qui suit le quatorzième jour de la Lune. « Nous n’avons que très peu de documents officiels de Nicée, les archives conciliaires s’étant mises en place à partir du Ve siècle », explique Bernard Meunier. Des témoignages qu’il nous en reste, il apparaît que son objectif était surtout de signifier aux chrétiens d’Orient qu’ils devaient se démarquer de l’usage juif. En particulier, l’Église d’Antioche avait pour coutume de célébrer Pâques le premier dimanche qui suivait Pessa’h. Désormais, elle devait se conformer à l’usage de Rome et d’Alexandrie. Leurs calculs étaient en effet indépendants des juifs et reposaient sur le même principe : ils tenaient explicitement compte de l’équinoxe de printemps.

L'équinoxe à la dérive

Le problème est que même Rome et Alexandrie ne suivaient pas exactement des règles identiques ! On tenait l’équinoxe pour fixe à Rome — et daté du 25 mars, selon la détermination réalisée par Sosigène d’Alexandrie pour Jules César en -45. Mais elle était considérée comme mobile à Alexandrie, où l’on faisait confiance aux plus récentes observations des astres. C’est pourquoi, même après le concile de Nicée, il arrivât pendant plus d’un siècle qu’on fêta Pâques à des dimanches différents sur les rives du Nil et du Tibre… Et c’est pourquoi le comput dyonisien de 525 eut une si grande importance pour l’Église. Grâce à lui, à partir du VIIIe siècle, tous les chrétiens vont enfin fêter Pâques le même jour : le premier dimanche suivant la première Pleine Lune après l’équinoxe de printemps.

Hélas, les astres ne se laissent pas si facilement dompter par les dieux et leurs fidèles, fussent-ils astronomes et mathématiciens ! L’algorithme de Denys fonctionnait dans le cadre du calendrier julien. Mis en place sous l’autorité de Jules César, ce calendrier introduisait une année de 366 jours tous les quatre ans pour se prémunir de la dérive des saisons. En effet, une année réelle dure 365,2422 jours. La fixer perpétuellement à 365 jours conduit donc à observer un équinoxe à une date un peu plus tardive chaque année. Avec le calendrier julien, qui revient à considérer qu’une année réelle dure 365,25 jours, le problème semblait réglé.

Une connaissance imprécise de la durée de la révolution de la Terre autour du Soleil a nécessité par deux fois une réforme majeure
du calendrier : sous Jules César en 45 av. J.-C., puis sous le pape Grégoire XIII en 1582.

Or, il ne l’était que temporairement, car 365,25 n’est pas égal à 365,2422. Un décalage se créé alors dans l’autre sens ! Ajustée au centième seulement sur l’année réelle, l’année du calendrier julien dérive d’environ une année par siècle. Si bien qu’au XVIe siècle, la situation était devenue intenable. L’équinoxe de printemps avait dérivé au 10 mars et, à ce rythme, on finirait un jour par célébrer Pâques à Noël !

Grégoire rattrape le temps perdu

Le 24 février 1582 donc, le pape Grégoire XIII impose une solution radicale : « Ainsi donc, que l’équinoxe de printemps, qui a été fixé au XII des calendes d’avril [21 mars] par les Pères du Concile de Nicée, soit replacé à cette même date. » Onze jours sont supprimés. Couchés le 4 octobre, les habitants de Rome se réveillent le 15 ! Ce coup de hache dans le calendrier restera le symbole de la réforme grégorienne — elle ne se fait pas sans douleur, certains se désolant de ne plus pouvoir calculer leur âge, d’autres réclamant de payer moins d’impôts... —, mais du point de vue de l’Église, elle marque surtout l’introduction d’un nouveau calcul de la date de Pâques.

Le nouveau comput pascal ou comput grégorien est toujours en vigueur aujourd’hui. Du moins au sein de l’Église catholique, car les orthodoxes ne l’ont jamais adopté, rouvrant la brèche refermée par Denys le Petit. Il s’agit d’un algorithme complexe où intervient aussi une Lune fictive, mais dont le cycle théorique est affecté d’épactes, de métemposes ou de proemptoses… Autant d’attributs de cette Lune ecclésiastique dont les phases peuvent se décaler de plus ou moins un jour par rapport à la lunaison vraie.

En 2019 justement, comme on peut s’en convaincre en refaisant soi-même le calcul (lire pages 7 à 13 de cet article très détaillé), « la Pleine lune ecclésiastique de mars tombe le 20 », explique Patrick Rocher, de l’Institut de mécanique céleste et de calcul des éphémérides. Par ailleurs, « dans le comput pascal, l’équinoxe est fixe et a toujours lieu le 21 mars, alors que l’équinoxe vrai peut tomber le 19, le 20 ou le 21 mars ». Conséquence : la première Pleine Lune du printemps, dans le calendrier ecclésiastique, est repoussée au jeudi 18 avril !

Et pourtant... « Si l’on s’en tient à une définition purement astronomique, cette année le premier dimanche suivant la Pleine Lune qui suit l’équinoxe est bien le 24 mars », confirme Patrick Rocher. L’équinoxe tombe en effet le 20 mars 2019, à 21 h 58 min 27 s TU, et la Pleine Lune vraie, le jeudi 21 mars à 1 h 42 min 52 s TU.

La première Pleine Lune de printemps a lieu le 21 mars, puisque l'équinoxe tombe le 20 mars cette année.
Et Pâques devrait être le dimanche suivant : le 24 mars, et non le 21 avril. © C. Arsidi/C&E

C’est bien cela qui est aberrant pour Howard Crowhurst : le calcul ecclésiastique, suivi à la lettre, ne respecte pas l’esprit qui a présidé à la datation de Pâques, fondé sur des considérations astronomiques ! « Le concile de Nicée a déterminé un principe, la méthode de calcul de la date de Pâques a été réformée au XVIe siècle afin de sauvegarder ce principe, mais cette année elle n’y parvient pas. Donc il faudrait revoir la méthode ! Le Saint-Siège doit-il s’y accrocher alors qu’elle est clairement dépassée ? L’Église se serait-elle coupée du ciel ? » martèle le Britannique. Avant d’avancer un début de réponse : « Même au sein du clergé, la plupart des gens ne savent pas du tout pourquoi Pâques change chaque année ni comment on est censé calculer sa date... Il faut dire que, depuis un demi-siècle, les prêtres ne font plus d’astronomie pendant leur formation. L’un d’eux m’a d’ailleurs écrit pour me dire qu’il avait signalé l’erreur de 2019 à ses supérieurs, sans recevoir la moindre réponse... »

La solution de Flammarion

Peut-être parce que l’épiscopat est las de ces récriminations à propos de la date de Pâques ? Il faut dire qu’elles ne sont pas nouvelles. « Des regrets fréquents ont été exprimés depuis longtemps sur la mobilité de la fête de Pâques, qui flotte d’une année sur l’autre avec une irrégularité d’aspect fantastique », notait déjà Camille Flammarion en 1913 dans L’Astronomie. Dix ans plus tôt, la Pleine Lune ecclésiastique tombant le 11 avril, Pâques avait été fixé au 12. Pourtant la vraie Pleine Lune était le 12 à 0 h 27 min, ce qui aurait dû repousser Pâques au 19. Un fait analogue s’était produit en 1780 : presque comme cette année, il avait fallu fêter Pâques le 23 avril plutôt que le 26 mars… Bien sûr, dans la France de 2019, cette volatilité pourrait être vue comme de guère importance. Mais en 1913, huit ans seulement après la loi de séparation des Églises et de l’État, sans doute Pâques était-il encore un enjeu de la laïcité : « Les vacances de Pâques règlent les écoles, la magistrature, les voyages de printemps, les usages mondains, etc. et jouent dans la vie un rôle d’une certaine importance pratique. On désire depuis longtemps sa fixité. »

Camille Flammarion en 1921. © Bibliothèque nationale de France

Flammarion proposait ainsi une réforme simple : « Puisque, depuis 1588 ans, on célèbre cette fête entre le 22 mars et le 25 avril, nous devons regarder ces deux dates comme limites extrêmes, prendre le milieu entre elles, et choisir le dimanche qui correspond à ce milieu. » Lucide tout de même, jugeant que la réforme du calendrier grégorien n’était « pas prête de se réaliser », il espérait qu’on parvienne au moins à contenir l’oscillation de la date de Pâques sur une amplitude de sept jours, du 5 au 11 avril. « Ce serait un commencement de simplification utile à tout le monde. »

« Aucune raison de changer »

Mais en 1924 encore, le Saint-Siège faisait savoir qu’il ne trouvait « aucune raison suffisante pour modifier ce qui fut l’usage constant de l’Église dans la détermination des fêtes ecclésiastiques et notamment la fête de Pâques, usage transmis par une tradition vénérable et sanctionné dès les temps anciens par les Conciles. » Plus précisément, il bottait élégamment en touche : « S’il était démontré que le bien général demande quelque changement à ces traditions, le Saint-Siège ne voudrait pas examiner la question sans le vœu préalable d’un concile œcuménique. »

Or, nous en sommes toujours là ! Si la date de Pâques est modifiée un jour, c’est parce que les Églises catholique et orthodoxe se seront mises d’accord... Dans les années 1970, Paul VI y semblait favorable. Et le pape François a récemment repris à son compte cette idée d’une date unique pour tous les chrétiens. Mais quelle sera la place de l’astronomie dans ces négociations hautement politiques ? Mystère...

 

 

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