La Cour des comptes juge qu’Ariane 6 sera rapidement dépassée

Vue d’artiste d’Ariane 6. © Arianespace
Dans son rapport annuel, publié le 6 février, la Cour des comptes consacre 30 pages à la politique des lanceurs spatiaux. Avec un constat : Ariane 6 ne peut être qu’une étape dans la course menée contre le concurrent – et leader des lancements commerciaux – Space X.

Pour la fusée européenne Ariane, le succès n’écarte pas l’inquiétude. Le 5 février 2019, en soirée, la 103e Ariane 5 décollait impeccablement de Guyane pour expédier deux satellites en orbite géostationnaire. Quelques heures plus tard, le 6 février à 9 h 30, la Cour des comptes rendait public son rapport annuel 2019, dans lequel elle met en avant plusieurs inquiétudes concernant l’avenir d’Ariane. Dans son discours, Didier Migaud, premier président de la Cour des comptes a en effet déclaré : « Ce lanceur ne constitue pas une réponse suffisante aux défis de la concurrence américaine. »

Présentation du rapport public annuel de la Cour des comptes, 6 février 2019. © P. Henarejos

En tout, le tome 1 du rapport, dans son chapitre sur les politiques publiques, consacre pas moins de 30 pages aux lanceurs spatiaux. La raison est simple : l’accès autonome à l’espace, pour la France et pour l’Europe, demeure d’une importance stratégique. Or, depuis 2017, l’Europe a perdu sa place de numéro un mondial en matière de lancements commerciaux, au profit de la société privée américaine Space X. Certes, la Cour des comptes attribue la forte concurrence exercée par Space X à un important effort financier public des États-Unis, mais elle pointe surtout le manque de compétitivité à moyen terme de la future Ariane 6.

Des constats inquiétants

Les difficultés pressenties pour le lanceur européen tiennent à plusieurs constats. D’abord, les États-Unis commandent chaque année un grand nombre de lancements institutionnels (la plupart militaires) à Space X, ce qui permet à la société privée de baisser ses prix sur le marché des lancements commerciaux. Ensuite, Space X elle-même est responsable d’avoir bousculé un « état stationnaire » dans le monde des lancements à la fois par ses procédés industriels visant à produire à la chaîne des moteurs dotés d’une technologie ancienne mais simple, et par son innovation (le fait d’avoir développé la technologie des étages réutilisables à laquelle, il y a quelques années, personne ne croyait en Europe). Enfin, la réponse européenne à cette nouvelle donne apparaît à la fois tardive et timorée.

Vue d’artiste d’Ariane 6. © Arianespace

Dès 2014, la Cour des comptes avait alerté sur l’insuffisance de compétitivité des lanceurs européens face à Space X. La réponse des partenaires européens, fruit d’un compromis avec les acteurs de l’industrie spatiale, avait été une Ariane 6 mise en œuvre rapidement avec une technologie éprouvée. Sauf que cette approche n’avait pas anticipé les évolutions réalisées depuis par Space X. Selon la Cour des comptes, ces nouvelles avancées (par exemple, la mise au point d’un étage pouvant être réutilisé dix fois) font planer sur Ariane 6 la menace de ne pas rester compétitive très longtemps après sa mise en service prévue pour 2020.

Des évolutions à envisager rapidement

La Cour des comptes préconise donc de faire évoluer Ariane 6 afin de lui permettre de rester dans la course avec son principal concurrent. Cela se traduit par l’allocation de budgets conséquents au développement d’une technologie d’étages réutilisables que l’Europe ne maîtrise pas encore. Il est clairement indiqué que la décision reviendra aux ministres européens qui doivent se réunir fin 2019 à Madrid en conseil d’administration de l’Agence spatiale européenne (ESA). La Cour des comptes invite aussi les États européens à renforcer leurs commandes de lancements institutionnels à Ariane Group en remplacement des actuelles subventions nécessaires au maintien de l’équilibre financier.

Une analyse déjà connue

Le rapport de la Cour des comptes aborde d’autres points à améliorer comme l’évolution du rôle du CNES sur le Centre spatial guyanais ou encore l’abandon de la pratique des arriérés de paiement de la France vis-à-vis de l’ESA. Mais concernant Ariane 6, les constats formulés dans le rapport annuel 2019 font furieusement écho à ce que déclarait Stéphane Israël, PDG d’Arianespace, dans une interview accordée à Ciel & Espace en mai 2018 (pdf).

À ce jour, nul ne sait — sauf peut-être Space X, qui dispose de ses propres données — si la technologie des lanceurs réutilisables sera rentable. Dans leur réponse commune au rapport de la Cour des comptes, les présidents d’Ariane Group et d’Arianespace l’avouent à demi-mots quand ils parlent de préparer une Ariane 6 Evolution pour 2025 « tout en préparant la réutilisation, si elle devait s’avérer adaptée au modèle des missions effectivement accessibles à Ariane 6 ».

La Cour des comptes considère, probablement à juste titre, qu’il vaut mieux se lancer dans cette technologie sans connaître sa rentabilité afin de se donner plus tard l’opportunité de faire face à la concurrence. Après le choc créé par Space X, l’immobilisme, en effet, n’est plus de mise.

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