L’objectif Lune de Trump contesté par la Chambre des représentants

La Chambre des représentants conteste les plans lunaires de Trump. DR
La Nasa va-t-elle devoir encore renoncer à ses projets lunaires pour se consacrer en priorité à Mars ? C’est ce que préconise une proposition de la Chambre des représentants, qui vise à réorienter le programme Artémis. Coup de projecteur sur les manœuvres spatiales au sein du pouvoir législatif américain.

Une Américaine marchera-t-elle sur la Lune en 2024 ? La question se posait déjà depuis de nombreux mois sur le plan technique : la Nasa allait-elle être capable de développer tous les vaisseaux nécessaires à cet objectif fixé par l’administration Trump ? Désormais, elle se pose sur le plan politique. Le 24 janvier 2020, la Chambre des représentants a publié sa proposition de loi visant à autoriser le budget de la Nasa pour 2020. Certes, l’enveloppe financière accordée est conforme à celle demandée par la Maison Blanche en mai 2019, à savoir 22,6 milliards de dollars.

Mais la direction stratégique mise en avant par le Comité pour la science de la Chambre des représentants ne va pas du tout dans le sens d’un retour d’astronautes américains sur la Lune dès 2024 et d’une installation durable d’une base sur notre satellite ensuite. Bref, le Comité ne suit pas les objectifs présentiels pour le programme lunaire Artémis. Au lieu de cela, il remet l’exploration humaine de Mars sur le devant de la scène.

Un « Nasa Authorization Bill » d’une portée consultative

Bien sûr, l’avis du Comité est purement consultatif, et Donald Trump a encore tout le loisir de ne pas le suivre. Cependant, il révèle une défiance vis-à-vis des plans lunaires du président américain, car il est issu d’une discussion bipartite entre élus démocrates et républicains qui composent le Comité. La proposition de loi HR 5666 ne contraint pas la Nasa, ni en matière de financement (il faudra attendre pour cela les textes d’appropriation qui viendront à la fois de la Chambre des représentants et du Sénat), ni en matière d’orientation stratégique. Toutefois, elle est une indication importante sur la direction que représentants et sénateurs pourraient donner au programme spatial dans les prochaines années.

Apparition d’un programme « de la Lune à Mars »

Après avoir accordé le budget demandé au début du document de 102 pages qu’il a rendu public, le Comité aborde dès la page 10, sous le titre 2, « Exploration et opérations humaines dans l’espace », la question du programme Artémis, sans le nommer, en le titrant : « Programme de la Lune à Mars ». L’orientation donnée dans ce sous-titre est clarifiée quelques lignes plus loin : « L’objectif du programme de la Nasa de la Lune à Mars doit être de faire atterrir des humains sur Mars de manière durable dès que possible. Le programme de la Lune à Mars doit avoir comme but intermédiaire d’envoyer une mission avec équipage à la surface de la Lune en 2028 et d’une mission habitée en orbite autour de Mars en 2033. » Exit donc l’atterrissage d’astronautes sur la Lune en 2024. Et l’exploration humaine de Mars fait son retour dans les objectifs américains.

Une station « Gateway vers Mars »

Après avoir demandé la mise sur pied d’un plan de développement des capacités nécessaires pour aller sur Mars, le Comité poursuit en renommant la station spatiale lunaire du programme Artémis « Gateway to Mars » (la porte vers Mars), ignorant sa plus récente appellation de « Lunar Gateway » (la porte lunaire). Et de préciser, page 12, que la station devrait servir à tester les systèmes de transport vers Mars. En d’autres termes, elle ne devrait plus servir de relais sur le chemin de la Lune, tel que cela a été défini dans le programme Artémis. Ce point est d’ailleurs explicitement exposé page 18 : « La Gateway vers Mars ne doit pas être nécessaire pour la conduite de missions humaines d’atterrissage sur la Lune. » En cela, le Comité rejoint l’avis que Buzz Aldrin, deuxième homme à avoir marché sur la Lune, avait exprimé avec conviction en octobre 2019 lors du Congrès international d’astronautique, à Washington.

Vers un remake d’Apollo

Concernant les missions humaines vers la surface lunaire, le Comité de la Chambre des représentants ne se contente pas de repousser leur calendrier de 2024 à 2028. Il préconise également que leur architecture ressemble à celles des vols Apollo, en leur permettant de se dérouler en un seul lancement. La fusée Space Launch System (SLS), avec un étage supérieur plus puissant (qui était prévu dans les plans initiaux, mais pas développé jusqu’ici), emporterait donc à la fois le vaisseau Orion avec les astronautes, le module de service et un module lunaire destiné à l’atterrissage.

Cette proposition est cohérente avec le fait de ne pas utiliser la Gateway comme station de relais vers la surface lunaire. Mais elle implique que les missions lunaires n’auraient plus pour objectif l’installation durable d’une base à la surface de notre satellite. Les astronautes seraient ainsi contraints à de courts séjours, exactement comme cela a été le cas lors du programme Apollo. Le Comité suggère même que ces missions devraient se succéder au rythme d’au moins deux par an après le premier atterrissage sur la Lune réussi.

Au passage, les représentants expriment leur souhait de voir la Nasa « posséder entièrement » le module lunaire au lieu d’en confier la conception et la construction à plusieurs acteurs privés.

La Nasa s’inquiète

L’administrateur de la Nasa, Jim Bridenstine, a réagi par un communiqué de presse dans lequel il se dit « inquiet que la proposition impose quelques contraintes significatives à notre approche de l’exploration lunaire ». En particulier, il désapprouve la préconisation de l’entier développement d’un module lunaire par l’agence gouvernementale : « L’approche établie par la proposition de loi inhiberait notre aptitude à concevoir une architecture flexible qui présente l’avantage de toute l’étendue des capacités nationales – des secteurs gouvernementaux et privés – pour accomplir les buts nationaux. »

L’administrateur de la Nasa, Jim Bridenstine, désapprouve la préconisation de l’entier développement d’un module lunaire par l’agence gouvernementale. © Nasa

Puis il met en garde les représentants : « Le Comité devrait savoir que l’exploration de Mars est un objectif très exigeant à la fois techniquement et en matière de ressources. Si nous devons atteindre cet objectif, nous aurons besoin de flexibilité pour développer rapidement une expertise en utilisant la Lune et pour nous engager avec des partenaires privés et internationaux. Nous pensons que la préoccupation du projet de loi à limiter les activités sur la Lune pourrait être contre-productive. »

Outre Jim Bridenstine, la Fédération pour les vols spatiaux commerciaux (Commercial Spaceflight Federation), qui regroupe plusieurs compagnies investies dans la conception d’un module lunaire, considère que le Comité, dans sa vision, se prive d’une architecture d’exploration durable en éliminant la participation d’entreprises privées aux programmes clés.

Grandes manœuvres

La presse américaine (notamment Ars Technica et Space News) a noté que cette réorientation du programme Artémis ressemblait à un coup de pouce à Boeing. En effet, cette entreprise qui réalise déjà la fusée SLS avait proposé à l’automne 2019 un module lunaire à emporter dans la SLS. Cela éviterait le recours à des lancements privés (pour expédier un module lunaire vers l’orbite lunaire) et ôterait toute utilité à la station Gateway.

L’hypothèse n’est pas exotique dans la mesure où Boeing est un poids lourd de l’industrie spatiale américaine bien implanté dans de nombreux États… d’où sont originaires les représentants. Le fait qu’un Comité composé pour moitiés égales d’élus démocrates et républicains (sensibles aux emplois fournis par l’industrie spatiale dans leurs États respectifs) publie une telle contre-proposition aux plans de la Nasa laisse songer à une relation de cause à effet.

À venir : la réconciliation avec le Sénat

Dans les faits, le « bill » de la Chambre des représentants va être confronté à son équivalent issu du Sénat (à majorité républicaine), qui a été publié en novembre 2019 et qui a déjà approuvé l’enveloppe budgétaire demandée par la Maison Blanche pour réaliser le programme Artémis en 2020. Et à l’issue de cette « réconciliation » obligatoire qui devrait intervenir autour du 15 février 2020, le Congrès (réunion des deux assemblées américaines) produira cette fois la loi de finance et d’orientation qui devra être appliquée. C’est là que l’on saura si l’enveloppe budgétaire demandée par la Maison Blanche est confirmée (cela devrait être le cas) et si le programme Artémis conserve ses objectifs présidentiels.

Un compromis issu de négociations difficiles

Dès le 29 janvier, lors d'une audience publique, la présidente du Comité de la Chambre des Représentants, la démocrate Kendra Horn, a calmé le jeu en précisant que le texte « n'a pas pour but de rejeter le programme Artémis ou de retarder l'arrivée d'humains sur la Lune jusqu’en 2028 ». Une déclaration aussitôt approuvée par Jim Bridenstine qui, fait assez rare, assistait à l'audience. Au cours de cette même séance, les républicains du Comité ont fait savoir qu'ils n’étaient pas favorables à ce texte, mais qu'ils ont préféré l’approuver afin d’arriver à un accord bipartite. Ce faisant, les deux parties confirment implicitement le fait  que les discussions au sein du Comité ont été âpres et longues. Au point que le « bill » est arrivé avec près de neuf mois de retard par rapport à sa date normale de publication. Mais les démocrates voulaient absolument aboutir à un consensus. D’où ce texte étrange, approuvé par la Chambre des Représentants le 29 janvier, et qui semble défier les objectifs lunaires du président Trump.

Télescopage avec 2021 et fin de l'histoire ?

En attendant, la Maison Blanche rendra publique le 10 février 2020 sa proposition de budget de la Nasa pour 2021. Et elle pourrait enfin préciser le coût total estimé du programme Artémis, un point crucial qui est resté en suspens jusqu’ici et qui a entraîné une grande réserve de la part de membres du Congrès faisant partie des comités scientifiques. Cette clarification permettrait aux parlementaires de débattre de l’avenir de l’exploration humaine de l’espace sur des bases plus solides que jusqu’à présent. Le texte de loi définitif du Congrès pour 2020, arrivant probablement après cette annonce, pourrait en tenir compte et restaurer pleinement les objectifs lunaires définis par l'administration Trump. Surtout si la facture globale du programme Artémis est enfin ouvertement affichée et qu'elle soulève l'adhésion des démocrates et des quelques républicains qui ont des doutes sur sa pertinence.

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