Interview : le numéro 2 de la Nasa dévoile les prochaines missions d’exploration

Thomas Zurbuchen, le numéro 2 de la Nasa. © WCJS2019Lausanne/H. Kenyon
Rapporter des échantillons de Mars, explorer Titan, déployer le télescope spatial James Webb, retourner sur la Lune… Les défis ne manquent pas pour la Nasa. Ce qui n’est pas pour déplaire à Thomas Zurbuchen, son responsable scientifique.

Administrateur associé et responsable de la science à la Nasa, Thomas Zurbuchen est le n° 2 de l’agence spatiale américaine, juste après l’administrateur Jim Bridenstine. Originaire de Suisse, il a mené une carrière de chercheur en science solaire aux États-Unis, participé activement à plusieurs missions de la Nasa consacrées au Soleil et à Mercure, avant de prendre ses fonctions actuelles en octobre 2016. Sur le site Internet de l’agence, il est décrit comme « ayant réussi à créer un environnement dans lequel les équipes travaillent ensemble pour atteindre des objectifs ambitieux, excellent bien au-delà du résultat escompté ». Lors de l’interview qu’il a accordée à Ciel & espace, en marge de la conférence mondiale des journalistes scientifiques qui s’est tenue à Lausanne, il nous a en effet confié son goût pour les missions ambitieuses et risquées (mais pas trop !). Il fait le point, entre autres, sur le retour d’échantillons martiens, le quadricoptère qui devrait voler sur Titan, et le futur télescope spatial James Webb (JWST) qui lui donne des sueurs froides…

La Nasa est actuellement en discussion avec l’Agence spatiale européenne (ESA) pour une mission de retour d’échantillons martiens. Quel est le statut de cette mission dont le coût est aujourd’hui estimé à 5 milliards de dollars ?

Thomas Zurbuchen : C’est une mission qui promet d’être vraiment historique : ce sera le premier aller-retour vers une planète. Nous venons d’en préciser la configuration : le Sample Fetch Rover, qui doit récupérer les échantillons collectés par la mission Mars 2020, sera pris en charge par l’ESA, de même que l’Earth Return Orbiter, qui devra intercepter sur orbite la capsule contenant les précieux échantillons. Ce sera donc une réelle collaboration entre l’ESA et la Nasa. On ne met pas en place de telles coopérations parce que c’est plus simple (c’est en fait bien plus complexe), mais parce que cela nous permet de faire plus de choses, d’être plus ambitieux, selon le proverbe africain « Seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin ». Et cette mission conjointe commence dès le lancement de Mars 2020, qui décolle l’été prochain.

Nul ne sait encore à quoi ressemblera précisément la mission de retour d’échantillons martiens, mais elle fait partie des priorités de la Nasa au-delà de 2020. Illustration : © ESA/ATG Medialab

Que ferez-vous des échantillons, une fois qu’ils seront revenus sur Terre ?

Nous sommes justement en train de réfléchir à la stratégie. Il est important que l’ESA et la Nasa aient exactement la même vision à ce sujet. Lors des missions Apollo, la Nasa a partagé les pierres lunaires rapportées par les astronautes, envoyant des échantillons partout dans le monde. Nous voulons procéder exactement de la même manière. Avant cela, il faudra suivre une procédure stricte : les échantillons arriveront dans le désert de l’Utah, enfermés dans des capsules. Nous allons récupérer une centaine de grammes de matériau, répartis dans une vingtaine de petites flasques. Nous les distribuerons en priorité aux contribuables européens (pour l’ESA) et américains (pour la Nasa). Puis, après cette première phase, tous ceux qui en feront la demande pourront en recevoir. Ces boîtes contiendront du matériau d’une valeur inestimable. Nous serons donc preneurs de toutes les bonnes idées, d’où qu’elles émanent, sur la meilleure façon de les exploiter.

Comment allez-vous gérer leur potentielle dangerosité ?  

Tout comme l’avons fait pour Apollo, nous considérerons a priori ces pierres, dont nous ne connaissons rien, comme du poison. Comme si, scénario du pire, elles pouvaient tuer l’humanité toute entière. Peut-être que je ferai le test moi-même, et que j’irai les lécher, pour voir [rires]. Ceci étant dit, il n’y a aucune chance de ramener de la vie martienne. En surface, rien ne peut survivre au froid et à l’extrême sécheresse, et la mission Mars 2020 n’ira pas prospecter dans les « régions spéciales », là où de l’eau est susceptible de couler en surface…

Tous ces efforts pour rapporter des échantillons provenant de sites peu ou pas intéressants pour la vie ?

Nous ne cherchons pas de la vie actuelle, mais des formes de vie éteintes, peut-être apparues où de l’eau a un jour coulé. Mais vous avez raison, ces “régions spéciales” sont les plus intéressantes, et je ne serais pas étonné que nous ayons l’autorisation d’y aller dans un futur proche. Nous sommes justement en train d’étudier, en collaboration avec le Cospar [Committee on Space Research, organisme international pour promouvoir et organiser la recherche spatiale, NDLR], comment faire évoluer le règlement à ce sujet. Mais ce ne sera pas prêt pour cette mission.

Vous avez récemment approuvé Dragonfly, un drone quasi autonome qui ira explorer Titan. Quels sont les défis de cette future mission vers le plus grand satellite de Saturne ?

D’abord, il fallait s’assurer qu’un tel engin pouvait voler dans l’atmosphère de Titan, quatre fois plus épaisse que la nôtre. Nous avons épluché les données rapportées par la sonde Cassini, interrogé des experts indépendants, et la réponse est oui, sans hésitation. L’autre question importante, c’était : peut-on évoluer en autonomie (voler, se poser, décoller, voler encore…), avec une intelligence artificielle embarquée. Là aussi, les experts ont rendu un avis favorable. Nous avions peur également que les instruments, qui traqueront la présence de molécules complexes, briques élémentaires de la vie, ne puissent pas fonctionner au sol, comme c’est arrivé pour l’atterrisseur Huygens. Et là encore, nous avons levé les plus gros doutes, même s’il nous reste encore des solutions techniques à trouver.

Thomas Zurbuchen a pris seul la décision d’autoriser le lancement de la mission Dragonfly vers Titan. Celle-ci consiste en un drone qui volera
dans l’atmosphère du plus grand satellite de Saturne. © Nasa

C’est une mission complexe, très audacieuse. Trop risquée peut-être ?

La décision d’autoriser ou pas une mission n’est pas démocratique, elle est autoritaire : in fine, c’est le directeur de la science à la Nasa qui dit oui ou non. J’ai dit oui. D’abord parce qu’il faut savoir prendre des décisions osées, il faut savoir prendre des risques. En disant cela, je pense notamment aux managers des programmes Apollo, qui ont su paver le chemin de la réussite en prenant beaucoup de risques. Moi qui n’ai pas de souvenirs d’Apollo — j’avais 1 an quand Armstrong a marché sur la Lune —, je considère que continuer à prendre des risques, c’est une façon de rendre hommage à ces pionniers. Et puis, regardez le logo de la Nasa, c’est un cercle que l’on brise, comme pour dire : « Allons plus loin, faisons des choses que personne n’a jamais faites avant. » Pour revenir à Dragonfly, j’ai quand même pris des risques mesurés. J’ai écouté attentivement chacun des membres de chaque équipe afin de comprendre les problématiques, puis j’ai pris la décision stratégique d’attribuer immédiatement une année supplémentaire (de temps et de budget) à la mission, à envergure constante. Nous tenions pourtant le timing, et le budget, mais de cette façon, nous leur facilitons d’emblée la tâche. C’est un gage de réussite, une bonne façon de réduire les risques.

À propos de missions risquées, quelle est la situation du télescope spatial James Webb ?

En effet, le JWST est une mission risquée. C’est même la plus risquée que j’ai jamais eu à gérer. Je dois avouer d’ailleurs que j’aurais préféré qu’elle se soit envolée avant que je n’occupe ce poste ! Elle comporte 300 “points d’échec” différents, c’est-à-dire 300 étapes qui, si elles se passent mal, compromettent toute la mission. Rendez-vous compte : sur Curiosity, qui était déjà hautement risquée, il n’y avait “que” 80 points d’échec. Angoissant, n’est-ce pas ? Il nous reste encore des problèmes techniques à résoudre, et nous devons encore assembler le télescope avec son vaisseau et secouer le tout [afin de mener des tests de résistance, NDLR], mais dans l’ensemble, la situation est plutôt bonne : le lancement est prévu pour le 21 mars 2021. Et je serai content quand ce truc sera déployé dans l’espace…

« Le télescope spatial James Webb est une mission risquée. C’est même la plus risquée que j’ai jamais eu à gérer »

Le nouveau programme lunaire qui est en marche promet d’être extrêmement coûteux. Est-ce qu’il va empiéter, ou empiète déjà sur le budget de la science ?

Regardons les faits. Le budget de la science à la Nasa aujourd’hui est de 6,9 milliards de dollars. À la fin de l’ère Obama, il était de 5,5 milliards. Je ne fais pas ici de politique, je m’en tiens aux faits : le gouvernement actuel soutient la science à la Nasa. Mon job, c’est de faire le mieux possible avec l’argent dont je dispose, et je tiens à dire que nous sommes très chanceux de cette situation.

Avec ce budget confortable, quelles sont les autres flagship missions (missions amirales) prévues pour les années à venir ?

La prochaine sur le départ, c’est WFIRST (Wide Field Infrared Survey Telescope) dont la communauté scientifique attend beaucoup. Ce Spitzer de nouvelle génération sensible au rayonnement infrarouge, aura la même précision que celle d’Hubble, mais avec un champ de vue 100 fois plus large. Il doit à la fois étudier l’énergie sombre, mesurer l’expansion cosmique, continuer le recensement des exoplanètes entamé par Kepler, faire une démonstration de technologie pour la caractérisation des atmosphères planétaires… Nous venons de passer avec succès un test clé pour la caméra. Voilà pour WFIRST.

Nous sommes aussi justement en train, avec la National Academy of Sciences, d’étudier les priorités en astrophysique pour les années 2020 (Astro2020 Decadal Survey). Pour l’instant, nous avons un problème de riche : nous avons énormément de propositions, trop même. Une de nos options serait de nous orienter vers un télescope spatial réellement capable de détecter des signatures de vie dans l’atmosphère d’exoplanètes. Mais je vous avoue que ce genre de mission me fait un peu peur : il faudrait construire un genre de JWST… sous stéroïdes ! Vu d’ici, je ne veux pas d’un projet dix fois plus complexe que le télescope James Webb…

Lors de votre intervention à la conférence mondiale des journalistes, vous avez dit que le nouveau programme lunaire se devait d’être plus durable que ne l’était Apollo. Que voulez-vous dire exactement ?

Le gouvernement ne pourra pas prendre en charge financièrement une longue série de missions habitées vers la Lune. Puisqu’il n’y a pas de course politique à la Lune, tôt ou tard, ces dépenses seront remises en question par le contribuable, ce qui est normal. On pourra difficilement obtenir un budget pour l’envoi de la mission numéro 5, 10, 20… Mais si des entreprises privées participent activement aux opérations, ce sera différent : elles sont évidemment beaucoup plus libres de dépenser leur argent. Comme vous le savez, ces acteurs sont déjà très impliqués dans le programme, ont déjà mis au point des technologies qui seront utilisées. C’est la meilleure stratégie qui soit. S’il se fait en partenariat avec le privé, le programme habité lunaire sera durable. Ce qui est une très bonne nouvelle pour la science !

Vous le dites vous-même : les contribuables remettent parfois en question les énormes budgets alloués aux missions spatiales. Que répondez-vous à ceux qui affirment que l’on ne peut pas se permettre d’explorer l’espace, encore moins d’envoyer des hommes sur la Lune, quand il y a tant de problèmes à résoudre sur Terre ?

Je leur réponds que le bien-être des humains et la santé de la planète sur laquelle ils vivent sont évidemment primordiaux, mais que certaines des solutions aux défis auxquels nous devons faire face viendront justement de l’exploration spatiale, des applications concrètes que le secteur suscite. Que nous ne pourrons pas résoudre nos problèmes uniquement en regardant par la fenêtre. Je leur répondrai surtout que l’exploration spatiale est importante simplement parce que les humains sont des explorateurs. Si nous nous tenons là aujourd’hui, c’est parce que des gens ont pris la décision d’embarquer sur des navires, de mener des expéditions très dangereuses, dans le seul but d’aller voir ce qu’il se passe derrière l’horizon. La version actuelle de ces entreprises folles, c’est l’exploration scientifique de l’espace, les missions habitées. À ces gens, je répondrais que j’aurais honte de faire partie de la génération qui rompt, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, avec cette tradition d’exploration, cette soif d’étendre notre sphère d’existence.

 

Cette interview a été réalisée en compagnie d’Olivier Dessibourg, de Heidi News.

 

Recevez Ciel & Espace pour moins de 6€/mois

Et beaucoup d'autres avantages avec l'offre numérique.

Voir les offres

Nous avons sélectionné pour vous