Interview de François Spiero, du Cnes : « La première motivation d’un retour sur la Lune est politique »

François Spiero, du Cnes. © P. Henarejos/C&E
Pour François Spiero, responsable des orientations stratégiques du Cnes, une nouvelle course à la Lune est en train de commencer. Au-delà des annonces faites par la Maison Blanche, les principales agences spatiales réfléchissent à la manière d’envoyer durablement des astronautes dans l’environnement lunaire. Entretien.

Ciel & espace : L’administration américaine, par la voix du vice-président Mike Pence, a déclaré vouloir envoyer des hommes et des femmes sur la Lune avant la fin de 2024. Est-ce réaliste selon vous ?

François Spiero : Je ne peux que donner des éléments de réponse. Le premier nous ramène au début des années 1960, quand le président Kennedy a dit que les États-Unis enverraient un homme sur la Lune avant la fin de la décennie. Très peu de gens y croyaient et ça s’est réalisé. Si Mike Pence le dit aujourd’hui, beaucoup de gens sont sceptiques, mais les États-Unis ont montré à de nombreuses reprises que s’ils veulent mettre le paquet, ils le font et, souvent, ils y arrivent.

Mais, bémol important, il faut mettre le paquet. Sur le plan financier, bien entendu, et sur le plan des défis techniques. Ceux-ci sont absolument majeurs. Certes, le SLS et Orion [NDLR : la future fusée géante et la future capsule de la Nasa] sont en fin de phase de développement, mais avec des retards… Il y aura une accélération du programme lunaire habité américain, mais pour 2024 : point d’interrogation.

Quel serait le scénario pour se poser sur la Lune dans les cinq ans ?

Le SLS va envoyer la capsule Orion, avec un module de service européen, pour acheminer quatre astronautes en orbite lunaire. Une possibilité est un scénario Apollo revisité, sachant que la station orbitale Lunar Gateway va se faire. Nous en avons longuement parlé au sein de l’ISECG, qui est le forum de coordination d’une quinzaine d’agences spatiales, où l’on réfléchit depuis une douzaine d’années à une approche graduelle de l’exploration habitée vers la Lune et vers Mars. C’est dans ce cadre que la Lunar Gateway a été montée sur le plan international. On a envisagé l’atterrissage sur la Lune depuis la station orbitale. Cela milite pour ce scénario. Mais on ne peut pas ignorer une seconde option qui consiste en un voyage direct. C’est la vision d’Elon Musk lorsqu’il a présenté sa Big Falcon Rocket. Si les Américains veulent maintenir la date de 2024, ce sera probablement le premier scénario.

La Lunar Gateway est déjà en phase de production ?

Elle est en phase de préproduction. La configuration générale est à peu près actée et a commencé une phase d’analyse approfondie. Je rappelle qu’à la conférence interministérielle européenne de novembre prochain, il y aura parmi les décisions à prendre, un engagement de l’Europe sur tel ou tel élément de la Gateway qui, comme l’ISS, sera un projet international. On verra bien quel chèque nos ministres vont sortir en novembre 2019. C’est cela qui dimensionnera la participation européenne à la station lunaire. Mais comme pour la station spatiale internationale (ISS), ce sont les États-Unis qui restent très largement leaders.

Vue d’artiste du projet de station orbitale lunaire. © Lockheed-Martin

Pourquoi la Lune est-elle la destination que tout le monde envisage aujourd’hui ? Pendant des décennies, on n’a entendu parler que de Mars…

La première motivation d’un retour sur la Lune est politique. Depuis quelques années, les Chinois affichent clairement la couleur : ils veulent aller sur la Lune. Pour l’instant avec des sondes, officiellement. Mais l’envoi d’astronautes est juste l’étape d’après. Et qui dit « Chine sur la Lune » dit automatiquement réaction américaine. Ce n’est pas le contexte de la guerre froide des années 1960, mais c’est quand même un contexte de rivalité économique et politique. Une autre motivation, liée à la première, réside dans l’aspect militaire. Il se passe des choses en orbite terrestre —par exemple, l’approche récente d’un satellite français par un satellite russe. Ces aspects vont se déplacer, petit à petit, vers la Lune.

Il y a sur la Lune trois grands enjeux propres. L’un est scientifique. J’ai animé pendant plusieurs années le groupe scientifique de l’ISECG et nous avons publié il y a deux ans les opportunités des missions d’exploration. On peut objecter que de nombreuses sondes ont déjà été envoyées sur la Lune. C’est vrai, mais elles ne font pas tout. Une mission humaine leur apporterait un complément indéniable.

Le deuxième enjeu se situe quelque part entre l’industrialisation et l’économie. Il y a des minerais intéressants sur la Lune, mais on sait très bien qu’ils sont dispersés et difficiles à extraire. Mais la faible gravité lunaire (un sixième de celle de la Terre) pourrait bénéficier à certains processus industriels. Il y a aussi probablement un volet touristique significatif. L’écosystème humain, qui a toujours été égal à l’écosystème terrestre, va commencer à s’élargir. On ne sait pas encore où la rentabilité va se trouver, mais je pense que tôt ou tard, cela se fera.

Le troisième enjeu est l’installation à la surface de la Lune. Et pour cela, le pôle Sud est le site désigné. Car, au fond de cratères qui ne voient jamais la lumière solaire, on a découvert de l’eau glacée ; dans les roches lunaires (et pas seulement au pôle Sud), il y a de l’oxygène captif, et au sommet des cratères du pôle sud, il y a de la lumière quasi permanente. Il y a donc de l’eau, de l’oxygène et une source d’énergie, qui sont tous les ingrédients pour une base habitée permanente.

On s’éloigne donc fortement de la philosophie Apollo qui était d’aller planter un drapeau, ramasser quelques cailloux et repartir. L’idée sera d’établir des bases pérennes qui permettront de développer tout ce dont nous avons déjà parlé : de la science et l’économie. Mais la Lune est aussi le marchepied pour aller plus loin. On va y tester des tas de technologies et de processus opérationnels qui vont nous servir pour les missions habitées martiennes. On peut décoller de la Lune plus aisément que sur Terre, en raison d’un puits de gravité plus faible, vers différentes destinations.

Toutes les agences spatiales visent le pôle Sud ?

Pas forcément. Ailleurs, il y aura toujours de l’oxygène dans les roches, l’énergie solaire sera par intermittence, et l’eau pourrait y être acheminée de la Terre — comme pour l’ISS — ou du pôle Sud. Mais il est certain que dans le moyen ou long terme, cela a plus de sens de s’installer au pôle sud.

Ne risque-t-il pas d’y avoir un embouteillage ? Avec, à la clé, des querelles de voisinage ? Car les surfaces intéressantes au pôle Sud sont quand même très réduites…

Eh bien, bienvenue au Far West ! Cela s’apparente à la conquête de l’Ouest américain au XIXe siècle : le premier qui est arrivé a construit un enclos et a dit « C’est à moi ». Est-ce que cela risque d’être la même chose dans le petit espace du pôle Sud ? Peut-être. C’est d’ailleurs un des sujets de réflexion de l’observatoire français de prospective spatial Space’ibles qu’anime le Cnes.

Faut-il préparer une mise à jour du Traité de l’espace de 1967, qui apparaît déjà de plus en plus dépassé par les nombreux vides juridiques qu’il laisse ?

Si je peux faire un parallèle, la communauté des nations a fait depuis des décennies toute une série de lois, de règles, de traités sur la régulation du changement climatique — Rio, Kyoto, la COP 21 — que tout le monde a signés. Il n’y a aucun problème pour signer. Mais dans la mise en œuvre, c’est une autre paire de manches. Sur la Lune aussi, on pourra signer trente-six traités ou accords, mais il y aura la réalité. L’humain étant ce qu’il est, on ne peut rien exclure… Et on revient à la question militaire. Faudra-t-il une police, des forces de sécurité, pour ces futurs habitats lunaires ? Quand on connaît la nature humaine, ce sont de vraies questions. Tout est en progrès sauf la psyché humaine !

Avec les projets d’installation autour de la Lune et sur la Lune, que va devenir l’ISS ?

On ne peut pas faire les deux à la fois sauf si Donald Trump est un nouveau Kennedy et qu’il augmente significativement le budget spatial américain. Sinon, il y aura un point de bascule entre les frais de fonctionnement de l’ISS et le développement des infrastructures lunaires. Mais nous sommes encore loin de ce point ! Les investissements américains pour la Lune augmentent, mais tant que l’ISS sera en exploitation, on ne pourra pas aller très loin.

La fin d’exploitation de l’ISS est prévue pour 2024, mais il y a de plus en plus de propositions pour une extension jusqu’à 2028 ou 2030. Cela fera l’objet des discussions de la conférence interministérielle de l’ESA de l’automne prochain. Il n’y a pas de décision ferme qui a été prise sur ce point, mais il y a une inclinaison à prolonger l’ISS. Il y a aussi l’échéance de l’élection présidentielle américaine, dans un an et demi. Je rappelle que, quand Obama a été élu, il a annulé le programme d’exploration Constellation de son prédécesseur. Donc difficile de faire des prédictions.

Les États-Unis refusent toute collaboration avec la Chine. Or l’Europe collabore avec la Chine, mais aussi avec les États-Unis. Comment cela peut-il fonctionner, à long terme, dans un futur programme lunaire ?

Je vous renvoie à l’époque du général de Gaulle et de la guerre froide. Quand le Cnes a démarré, dans les années 1960, c’était la même situation, mais avec l’Union soviétique. De Gaulle et le Cnes de l’époque, et ce, pendant des années, ont fait avec les uns et avec les autres. Même chose aujourd’hui. C’est vrai à la fois pour la France et pour l’Europe. Nous avons beaucoup d’accords en cours ou à venir avec les Chinois. Tôt ou tard, il y aura des astronautes européens qui vont voler vers la future station chinoise. Il y a cette volonté.

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