Internautes, vous savez parler extraterrestre !

Si E.T. appelle la Terre, saurons-nous le comprendre ? © Wayne England
Et si, à force de tendre nos antennes vers les étoiles, nous recevions un message en provenance d’une civilisation lointaine, saurions-nous le décrypter ? Possible, grâce à la puissance d’Internet.

Avez-vous vu Premier contact ? Dans ce très subtil film de Denis Villeneuve, les autorités font appel à une linguiste afin d’entrer en communication avec des céphalopodes extraterrestres venus en paix sur la Terre. La chercheuse s’efforce de décrypter les cercles noirs vaporeux qui constituent leur langage et parvient finalement à leur parler. Et si c’était vrai ? Si des extraterrestres débarquaient sur Terre, ou s’ils nous envoyaient un message depuis leur lointaine planète, saurions-nous seulement les comprendre ?

À l’heure où les astronomes détectent des milliers de planètes extrasolaires et estiment que plus de dix milliards de mondes habitables peuplent la Galaxie (1), à l’heure où des engins puissants comme le Square Kilometre Array seront bientôt à même de capter des signaux semblables à nos plus puissants radars sur des dizaines d’années-lumière, la question mérite d’être posée.

Et la réponse est : c’est fort possible… grâce à Internet. Des internautes ont en effet récemment décrypté un message extraterrestre. L’expéditeur n’était pas (hélas!) une créature exotique depuis une autre planète bleue naviguant autour d’une étoile voisine du Soleil, mais un chercheur — aussi humain que vous et moi — spécialiste des exoplanètes, depuis son bureau du Max Planck Institute, à Gottingen (Allemagne). Pour le dépaysement, on repassera, mais l’expérience est riche d’enseignements.

Le 26 avril 2016, René Heller lance sur Facebook et sur Twitter le « Seti Decrypt Challenge », invitant qui le souhaite à décrypter une étrange série de près de 2 millions de 0 et de 1, soit environ 1000 fois plus que n’en contenait le message envoyé depuis l’antenne d’Arecibo en 1974.

Le message est aussi disponible en version audio.

Le chercheur accompagne son défi de l’énoncé suivant :

« Imaginez qu’un télescope terrestre reçoive une série de pulses depuis une source fixe située au-delà du Système solaire. La source est une étoile à 50 années-lumière de la Terre. Les pulses sont sous la forme de signaux longs et courts et sont reçus à la fréquence de 452,12919 MHz. Un algorithme identifie la nature artificielle des pulses, qui portent un message en langage binaire. Supposez maintenant que vous soyez chargé de le décrypter. Si vous y parvenez, vous devriez être capable de répondre aux questions suivantes :

  1. Quelle est la taille moyenne de nos amis interstellaires ?
  2. Quelle est leur durée de vie moyenne ?
  3. Quelle est la taille de l’engin qu’ils ont utilisé pour transmettre ?
  4. Depuis quand communiquent-ils à l’échelle interstellaire ?
  5. Sur quel objet vivent-ils ?
  6. Quel est l’âge de leur système stellaire ?

Il n’y a aucune restriction de collaborations, les discussions ouvertes (sur les réseaux sociaux, etc.) pour les solutions possibles sont fortement encouragées et, sur requête, trois indices peuvent être révélés. […] Date limite pour soumettre la solution : 3 juin 2016. »

Des réponses très rapides

« J’ai été stupéfait par le nombre de participants et par la rapidité de certains qui ont résolu l’énigme en seulement quelques jours, raconte René Heller. En un mois, j’ai reçu plus de 300 messages, dont 66 contenaient la bonne solution. La moitié des vainqueurs ont décodé le message de manière totalement indépendante, l’autre moitié, grâce aux discussions publiques en ligne qui diffusaient parfois des spoilers [des révélations, NDLR] ».

Les cracks en informatique version alien ont compris que le message était composé de sept pages contenant principalement des images.

Six de sept images qu’il fallait découvrir dans le Seti Decrypt Challenge. La septième image correspondait à
une liste de nombres, dont des nombres premiers. © R. Heller

« Si les civilisations extraterrestres ont développé une quelconque perception sensorielle, ils doivent être sensibles aux images, argumente René Heller. Envoyer un message qui ne contient que des mathématiques ou des symboles est limité. Après tout, le langage parlé et écrit s’est développé assez tard dans l’évolution des hominidés. En communication ET, les images sont donc sans doute incontournables. » 

En décryptant le message, les internautes ont pu répondre aux six questions : les extraterrestres fictifs de René Heller font 2,45 m en moyenne, ils ont une espérance de vie de 180 ans, utilisent une antenne de 100 km de diamètre pour envoyer leur message, communiquent à travers les étoiles depuis dix mille ans, vivent sur une planète ou un satellite situé à 0,26 unité astronomique de son étoile, elle-même vieille de 6 milliards d’années.

De l’avis de René Heller, « cette expérience illustre la puissance d’Internet pour interpréter un éventuel futur message extraterrestre, mais aussi pour tester l’intelligibilité de nos propres messages interstellaires. »

Ce n’est pas la première fois qu’une expérience de cette nature est réalisée. L’astronome américain Frank Drake lui-même, le fondateur du projet Seti de recherche d’une intelligence extraterrestre, a par exemple soumis un message crypté à ses collègues lors d’une conférence à Green Bank en 1962. Bernard Oliver, l’un des pionniers de Seti et cofondateur d’Hewlett Packard, réussit à le décrypter : il s’agissait — les chasseurs d’ET ont de l’humour — de l’image d’une olive sur un verre de Martini.

Une vaste palette de cultures

« Toutes les tentatives précédentes étaient de portée limitée, dans la mesure où le message était diffusé dans une petite communauté, dont tous les individus partageaient peu ou prou la même culture que l’auteur de l’énigme, analyse René Heller. Mais Internet change la donne : le web touche tant de gens que la probabilité que quelqu’un ait une intuition clé augmente considérablement. Au-delà du nombre, le web rassemble une grande palette de cultures, dont certaines sont plus à même que d’autres de percer les secrets d’un tel message. Ce test montre que les internautes, même ceux qui ne sont pas coutumiers de Seti, seraient d’une aide précieuse pour décrypter un “vrai” message en provenance d’une civilisation intelligente. »

Le nombre et l’hétérogénéité culturelle ne suffiront peut-être pas. Si divers que nous soyons sur la planète, nous sommes tous de la même espèce. Or, « il est possible qu’un message soit constitué de telle sorte qu’il échappe totalement à la structure de notre cerveau », prévient Yvan Dutil. Avec son collègue Stéphane Dumas, ce chercheur canadien est l’un des gagnants du Seti Decrypt Challenge.

« Il est possible aussi que ledit message soit ambigu, sujet à plusieurs interprétations ou qu’il ne soit même pas conçu pour être interprété d’une seule et unique façon, accorde René Heller. Quoi qu’il en soit, cette expérience démontre que le web offre un forum actif et une vaste palette d’expertises pour déchiffrer un message venu d’ailleurs. Depuis 1989, l’Académie astronautique internationale recommande qu’ “une détection confirmée d’intelligence extraterrestre devra être partagée rapidement, ouvertement et largement via les canaux scientifiques et les médias publics”. En conséquence, tout message devrait être diffusé sur le web dès réception. Ce serait le moyen le plus efficace de le décrypter, et cela offrirait une opportunité sans précédent de réunir les humains autour d’un même effort scientifique et culturel. En attendant de recevoir une carte postale d’E.T., ce genre d’exercice peut nous aider à concevoir le message le plus compréhensible que l’on puisse envoyer à nos cousins galactiques. »

Envoyer des messages, signaler notre présence dans l’infini et ne plus se contenter d’écouter, c’est l’objet de la branche dite « active » du programme Seti. Depuis 1974 et l’envoi d’un message vers l’amas globulaire Messier 13 depuis l’antenne d’Arecibo, le fameux message d’Arecibo, les humains n’ont jamais cessé d’émettre. En tout pas moins de 31 bafouilles ont ainsi été adressées à d’autres systèmes stellaires. D’ailleurs, l’un de ces messages, celui envoyé en 1983 vers l’étoile Altaïr, est parvenu à destination en 2017…

Le message d’Arecibo est un message radio émis en 1974 par l’antenne d’Arecibo en direction de l’amas d'Hercule. © DR

Pourtant « Active SETI » suscite un vif débat. En 2010, l’astrophysicien britannique Stephen Hawking avait ainsi déclaré : « Ne tentons surtout pas de contacter les extraterrestres. S’ils nous rendaient visite, nous nous retrouverions dans la même situation que les Indiens lorsque Christophe Colomb a débarqué en Amérique. » L’auteur de SF David Brin, un temps très impliqué dans les réflexions autour de SETI, avait même proposé à la fin des années 2000 un moratoire immédiat sur l’envoi de messages.

Au mépris des Cassandre, des messages ont continué d’être émis depuis la Terre. Le dernier en date a d’ailleurs été élaboré avec le concours d’Yvan Dutil, l’expert canadien en communication extraterrestre. À l’occasion des 25 ans du mythique festival de musique Sonar, une missive particulièrement longue a été adressé en trois parties, d’octobre 2017 à mai 2018, à la planète potentiellement habitable Luyten b, située à 12,4 années-lumière de la Terre. Ce, au moyen de l’antenne EISCAT, à Tromso, en Norvège et en collaboration avec l’Institut d’études spatiales de Catalogne, ainsi que la collaboration Meti (Messaging Extraterrestrial Intelligence).

La première partie du message n’est autre qu’un genre de « Hello! », soit des informations de base sur les humains, destinées à attirer l’attention d’aliens potentiels, expliquant que le signal n’est pas produit par un phénomène astronomique, mais par notre civilisation. Les présentations faites, elles ont été suivies d’une leçon de musique, basée sur des principes mathématiques devant servir d’outils aux récipiendaires pour comprendre la troisième partie de ce tryptique interstellaire : une quarantaine de morceaux de musique spécialement composés par 35 artistes associés au festival.

De l’avis des concepteur, le message de Sonar « par sa puissance, sa cadence, son encodage, son caractère pédagogique et sa cible-une planète potentiellement habitable-, accroît nos chances d’être entendus par d’éventuels êtres intelligents ».

Arrivée à destination prévue: 2030. Si nous avons été suffisamment clairs, si leurs linguistes nous comprennent et s’ils sont motivés à nous répondre, nous pourrions recevoir une réponse d’ici 2042. Amis internautes décodeurs d’ET, tenez-vous prêts.

 

(1) Dans l’article https://arxiv.org/abs/1501.01623 de Dressing & Charbonneau (2015), les auteurs estiment qu’il y a 12 milliards de planètes de type terrestre autour des étoiles naines M. Dans l’article https://arxiv.org/abs/1506.04175, Burke et al considèrent qu’il y a probablement 1 milliard de ces mondes hospitaliers autour des étoiles de type solaire (G) et 900 millions autour des étoiles K (légèrement moins chaudes que ne l’est le Soleil). Soit un total de planètes habitables de 14 milliards.

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