Il faut sauver le Léviathan, télescope historique irlandais

Le Léviathan, télescope de 1,83 m construit en 1845, est visible à Birr, en Irlande. © P. Henarejos/C&E
En 1845, le télescope Léviathan construit au centre de l’Irlande était le plus grand du monde. Détrôné seulement au début du XXe siècle par le 2,5 m du mont Wilson, en Californie, il nécessite aujourd’hui des travaux de rénovation.

On dirait un énorme tonneau. Un fût disproportionné et exagérément long, avec ses douelles en bois cerclées de métal, incliné entre deux hautes murailles en pierre taillée. Dans le vaste parc de 55 hectares du château de Birr, au centre de l’Irlande, à un peu moins de deux heures de route de Dublin, c’est à cela que ressemble ce qui fut le plus grand télescope du monde.

Le plus grand télescope du monde jusqu’en 1917

Avec son miroir en bronze de 1,83 m de diamètre, ce télescope de Newton construit par William Parsons, troisième comte de Rosse, est devenu en 1845 l’instrument le plus en pointe de l’astronomie. Grâce à lui, Parsons a revisité les objets des catalogues de Messier et de Herschel (le fameux New General Catalog, ou NGC) et a découvert la structure en spirale de la galaxie M51 ou encore l’aspect filamenteux de la nébuleuse M1. Deux objets célestes qui, sous l’œil du comte irlandais féru d’innovations techniques, ont acquis leur surnom de Tourbillon et de Crabe.

Le bois qui constitue le tube du télescope a besoin d’entretien, tout comme le miroir principal qui se trouve à l’intérieur, fabriqué en 1999,
et dont la réflectivité est de l’ordre de 50% (identique à celle du miroir d’origine en bronze).
© P. Henarejos/C&E

Le télescope de lord Rosse ne sera détrôné qu’en décembre 1917, quand, aux États-Unis, entrera en service le télescope Hooker, de 2,5 m de diamètre, installé au mont Wilson, sur les hauteurs de Los Angeles. Mais à cette date, l’instrument irlandais n’est déjà plus utilisé. Il commence même à être en partie démantelé. Il faut dire qu’il n’est guère facile à manipuler. Celui que l’on nomme rapidement le Léviathan — en référence au gigantesque monstre marin décrit dans la Bible — est un véritable colosse de 16,5 m de long, qui pèse 12 tonnes (dont 3 pour son seul miroir). Il nécessite au minimum deux personnes pour le manœuvrer.

Le grand télescope de Lord Rosse est implanté entre deux murs parallèles séparés de 7 m, selon un axe nord-sud.
Il ne peut observer les astres que lorsqu'ils passent à leur culmination dans le ciel.
DR

Sa conception fait son originalité autant que sa difficulté d’utilisation. Le tube en bois, posé sur un cardan, se trouve enchâssé entre deux murs parallèles de 12 m de haut qui constituent… sa monture ! Tout un système de poutres, de cordes et de poulies équipe ces murailles, afin de lui permettre de se mouvoir. Quant aux observateurs, ils accèdent à l’oculaire par d’étranges escaliers en arcs de cercle fixés au sommet des murailles. Mais pas question d’observer dans n’importe quelle direction. Les deux murs matérialisent le méridien (l’axe nord-sud) et le télescope ne peut saisir les astres que pendant un temps limité, lorsqu’ils approchent de leur culmination. Enfin, cela, c’était au début, quand le télescope était en état de marche…

Une restauration interrompue

Aujourd’hui, l’instrument historique, qui suscite la curiosité des promeneurs venus en premier lieu admirer le magnifique parc du château, fait plutôt bonne figure. Il y a une raison à cela : « Le Grand Télescope a été rénové en 1996 et en 1997, et a été utilisé en premier par sir Bernard Lovell, après l’installation d’un nouveau miroir, en 1999 », précise Peter Gallagher, astronome au Trinity College de Dublin et conservateur de l’instrument. L’astrophysicien, qui est aussi conseiller de la direction scientifique de l’ESA, a repris le flambeau de sir Bernard Lovell, fondateur de l’observatoire de Jodrell Bank, qui, avec le vulgarisateur britannique de l’astronomie Patrick Moore, avait, dans les années 1970, entrepris la première restauration du télescope, alors totalement à l’abandon.

Et en 1996, c’est le descendant direct de William Parsons, Brendan Parsons, septième comte de Rosse, qui a poursuivi en rendant l’instrument à nouveau opérationnel (lire l’article paru dans Ciel & Espace n°391 de décembre 2002).

Le miroir qui équipait le Léviathan de lord Ross faisait 72 pouces, soit 1,83 m de diamètre.
Il est exposé au Science British Museum, à Londres
DR

Mais depuis 2001, le nouveau miroir en aluminium et en nickel fabriqué l’University College de Londres n’a plus revu la lumière des astres. Car même si le système de pointage a été doté d’un mécanisme hydraulique, faire fonctionner le télescope reste une aventure à laquelle peu de gens se risquent. Et au fil des ans, l’instrument est resté au repos, comme en témoigne Peter Gallagher : « Malheureusement, il ne peut plus être utilisé dans son état actuel. J’ai travaillé à Birr sur plusieurs projets pendant les douze dernières années, et je ne l’ai vu être bougé qu’une seule fois par un technicien qui l’entretenait. Et je n’ai jamais regardé dedans. »

Recherche de financement

Alors, certes, le Léviathan ne tombe pas en ruine, mais il est à nouveau en train de se dégrader lentement. « Il est nécessaire d’investir des fonds pour laver le miroir, aligner les optiques, le grand tube en bois et remplacer quelques interrupteurs, précise Peter Gallagher. J’aimerais le voir utilisé à nouveau et j’espère que nous pourrons lever des fonds dans les années à venir. Imaginez juste que nous puissions y fixer une caméra CCD et observer à nouveau la galaxie du Tourbillon et la nébuleuse du Crabe… »

Des passerelles en bois permettaient l'accès à l'oculaire quand le tube du télescope est pointé vers le ciel. © P. Henarejos/C&E

Quand on demande au chercheur s’il existe des projets pour rénover une nouvelle fois ce monument historique et l’ouvrir au public, la réponse est : « Pas pour le moment. Nous espérons changer cela au cours des cinq prochaines années. » Entretenu jusqu’ici par le Bureau des travaux publics du gouvernement irlandais, le Léviathan attend donc un nouveau souffle. Son protecteur, membre de la Birr Scientific and Heritage Foundation (à qui appartient le télescope), le considère, à juste titre, comme « un patrimoine astronomique mondial ».

Visite du Léviathan : consultez le site de Birr Castle
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