Exploration martienne : la Nasa veut assouplir ses règles anti « pollution planétaire »

Les règles actuelles empêchent de chercher la vie dans les régions les plus intéressantes sur Mars. © Nasa
C’est la grande ambiguïté de l’exploration spatiale : comment chercher la vie ailleurs tout en s’interdisant de poser nos sondes sur les zones les plus prometteuses en matière d’exobiologie ? À mesure que l’objectif d’un débarquement humain sur Mars se précise, la réglementation s’assouplit.

La situation était devenue ubuesque. D’un côté, la Nasa multiplie les projets estampillés « recherche de vie » : elle lance cet été vers Mars le robot Perseverance censé y traquer « des signes de vie microbienne passée », prévoit de rapporter sur Terre vers 2030 les échantillons que le rover aura collectés, et envisage pour la même échéance la première mission habitée vers la planète rouge. De l’autre, le Bureau de la protection planétaire (Office of planetary protection, ou OPP) de l’agence spatiale américaine interdit l’accès à toutes les régions martiennes intéressantes du point de vue de l’exobiologie. À moins de faire subir aux sondes une stérilisation extrême, tellement coûteuse qu’elle n’a jamais été effectuée depuis les missions Viking en 1975.

Ces dernières années, plusieurs voix s’étaient élevées pour pointer du doigt cette réglementation ultrastricte au nom de laquelle aucune véritable mission d’exobiologie n’a été envoyée sur Mars depuis Viking, c’est-à-dire depuis 45 ans. L’été 2019, Thomas Zurbuchen, administrateur associé et responsable de l’exploration scientifique à la Nasa, nous avait confié avoir entamé des démarches pour que l’OPP lâche du lest sur cette contraignante protection planétaire.

Ces démarches commencent à aboutir : le 9 juillet 2020, l’agence américaine a publié de nouvelles « directives temporaires » qui, pour la première fois en plus de 50 ans, assouplissent légèrement les règles du jeu de la conquête spatiale. Non seulement pour Mars, mais aussi pour la Lune, sur laquelle l’agence américaine promet d’envoyer à nouveau des hommes dès 2024.

Le risque de la contamination

Ces règles du jeu avaient été établies à l’initiative du Committee on Space Research (Cospar). Créé durant la guerre froide, le Cospar veille depuis des décennies à ce que toute activité spatiale soit non seulement pacifique, mais aussi respectueuse de l’environnement dans lequel elle se déroule. Pas question, recommande l’instance, de contaminer les mondes explorés avec des micro-organismes terrestres. Si d’aventure ils étaient suffisamment coriaces pour survivre au voyage spatial, ils pourraient proliférer à l’arrivée et, de ce fait, empêcher les exobiologistes de faire la différence entre une forme de vie purement extraterrestre et un cousin importé de la planète bleue. Pas question non plus de rapporter sur Terre d’éventuels virus made in Mars (ou Encelade, ou Titan…) susceptibles de déclencher une pandémie cataclysmique à côté de laquelle la crise de la Covid 19 passerait pour un non-événement.

C’est pour suivre ces directives que la Nasa a mis en place son bureau de la protection planétaire (OPP). Au fil des années et des découvertes, l’OPP a catégorisé les corps du Système solaire du grade 1 à 5 en fonction de leur probabilité d’abriter la vie, et donc du degré de précautions qu’il convient de prendre avant d’y poser la moindre roue, d’y enfoncer la moindre foreuse. La Lune a ainsi été classée catégorie 2 (risques faibles, mais existants, qu’une sonde contamine la surface et ainsi compromette les futures missions) et Mars, catégorie 4 (risques significatifs) .

Ophir Chasma, l’une des vallées au nord de Valles Marineris, présente des ravines baptisés gullies, possibles indices de la présence d’eau. © Nasa/JPL/USGS

Le bureau a par ailleurs établi, pour la planète rouge, une liste de « régions spéciales » carrément interdites à l’exploration à moins d’une extrême stérilisation. Ces zones interdites sont les suivantes :

  1. Les poches d’eau liquide en subsurface, pure ou sous forme de saumure ;
  2. Les points chauds géothermiques : geysers, sources chaudes… (dont l’existence n’a pas encore été prouvée) ;
  3. Les glaces souterraines ;
  4. Les terrains souterrains riches en glace ;
  5. L’eau liquide profonde située en deçà des glaces souterraines ;
  6. Certains gullies, ces ravines de débâcle où de l’eau liquide semble avoir coulé de façon soudaine et éphémère ;
  7. Les écoulements saisonniers d’eau à flanc de collines.

Plus généralement, toutes les régions où la température dépasse –20°C et/ou celles où il y a une activité aquifère durant plus de 100 ans sont interdites.

Où chercher la vie sur Mars ?

Sauf que si les zones les plus susceptibles d’abriter ou même d’avoir abrité la vie sont inaccessibles, alors ni la Nasa ni l’ESA n’ont les moyens de leurs ambitions affichées : dénicher une quelconque forme de vie martienne ! Par ailleurs, si toute la planète est classée catégorie 4, ce qui requiert un niveau d’aseptisation intense, alors impossible d’y envoyer des humains… que l’on ne peut évidemment pas stériliser. Voilà qui est embarrassant, non seulement pour la Nasa et l’ESA, mais aussi pour tous les nouveaux acteurs qui ont Mars dans le viseur : les agences spatiales chinoise, indienne, émiratie et bien entendu Space X, qui, par la voix de son dirigeant Elon Musk, a tout bonnement l’intention d’installer la première colonie martienne

« La Nasa n’a bien sûr pas autorité sur les entreprises privées ou les autres agences gouvernementales, précise Ursula Rick, de la division stratégique de la Nasa. Mais dès lors que ces derniers utilisent nos services, ou travaillent en collaboration avec nous, ils doivent suivre nos protocoles. Ils ont donc également intérêt à ce que ceux-ci soient simplifiés. »

Nouveaux joueurs, nouvelles règles du jeu, donc. Courant mai 2019, la Nasa a mis en place un comité indépendant sur la protection planétaire, le Planetary Protection Independent Review Board (PPIRB), chargé faire des recommandations en vue d’une modernisation de la protection planétaire. Présidé par Alan Stern, le directeur de la mission New Horizons et ancien chef de la science à la Nasa, le PPIRB était composé de 11 experts, dont quatre provenant d’entreprises du spatial privé : Blue Origin, Lokheed Martin, la Commercial Spaceflight Federation et Space X.

En octobre 2019, le comité des 11 a rendu une copie encourageant clairement la Nasa à soutenir ces entreprises et à leur faciliter les démarches pour respecter les règles « tout en minimisant autant que possible les coûts et les contraintes que cela implique ».

Parmi ses 77 recommandations figure par exemple celle de ne plus catégoriser (de 1 à 5) les corps dans leur globalité, mais d’effectuer un classement plus fin, par région. Inenvisageable dans une zone contenant des saumures ou des glaces souterraines par exemple, une mission habitée martienne pourrait en revanche se dérouler au fond d’un cratère uniquement tapissé de basalte, impropre à la vie.

« Amen » a répondu en substance Jim Bridenstine, l’administrateur de la Nasa, lors du webinar « Dialogues lunaires » organisé le 9 juillet 2020. « Nous devons revoir ces politiques parce que nous ne pouvons pas envoyer des astronautes sur Mars si […] nous ne pouvons pas avoir de substances microbiennes avec nous. Ce n’est tout simplement pas possible », a-t-il alors déclaré.

Alberto Fairén. DR

« Il est urgent d’explorer Mars avec des missions d’astrobiologie avant que les humains n’y posent le pied, répandent leur ADN et bactéries partout, et ainsi brouillent les pistes de la recherche de vie, insiste Alberto Fairén, astrobiologiste à l’université Cornell (États-Unis), qui exhorte depuis quelques années la Nasa à revoir ses positions sur la protection planétaire. Je suis très content que mes collègues se penchent enfin sérieusement sur ce problème et reconnaissent que, dès lors qu’il y aura des humains sur Mars, tout sera compromis en matière d’exobiologie. J’applaudis cette prise de position qui signe pour moi la fin d’une incohérence. »

Lors du webinar, Jim Bridenstine a ainsi annoncé la mise en place de deux « directives temporaires » inspirées des recommandation des experts :

– La première stipule que les zones de la Lune qui ne contiennent pas de glace d’eau souterraine (principalement les pôles) peuvent passer de la catégorie 2 à 1. Une mesure qui dispense les opérateurs de missions lunaires notamment d’effectuer un gigantesque inventaire de tout le matériel organique embarqué, leur faisant ainsi gagner du temps, et donc de l’argent.

– La seconde est plus une prise de position qu’une décision : l’agence affirme sa ferme intention de revoir aussi les règles en ce qui concerne Mars, afin qu’une mission habitée soit envisageable. « La difficulté, avec Mars, c’est que nous ne possédons pas encore assez d’informations fiables pour savoir où nous pouvons aller ou pas. Nous allons continuer à […] faire des ajustements pour que la planète devienne plus accessible », a promis Bridenstine.

« La directive est valable un an, ce qui nous donne le temps d’avancer encore sur la modernisation des règles de la protection planétaire, explique Ursula Rick. Le travail de mon équipe est d’analyser l’ensemble des 77 recommandations du PPIRB et de les intégrer au mieux dans la réglementation de la protection planétaire. Pour l’heure, rien ne change en ce qui concerne les prochaines missions sur le départ : ni pour Mars 2020 et son rover Perseverance, ni pour la mission de collecte d’échantillons. »

Le rover Perseverance, censé chercher des indices de vie sur Mars, ne bénéficiera pas d'un éventuel assouplissement des mesures de protection planétaire. © Nasa
Le rover Perseverance, censé chercher des indices de vie sur Mars, ne bénéficiera pas d'un éventuel assouplissement des mesures de protection planétaire. © Nasa

« Les échantillons seront en effet sélectionnés par Perseverance sur son site d’atterrissage, qui, comme toutes les sondes ces dernières décennies, n’a pas pu accéder aux zones les plus intéressantes, précise Alberto Fairén. Donc soyons clairs : il n’y a toujours aucune réelle mission de recherche de vie martienne au programme. La dernière en date, c’est toujours Viking. J’espère néanmoins que ces nouvelles prises de position vont en amener d’autres et que dans le futur, les robots finiront par avoir accès aux “régions spéciales”. Car si l’on veut chercher la vie avec de vraies missions d’exobiologie, il est crucial de le faire avant que les humains débarquent et ne brouillent tous les signaux… »

Protéger la Terre… aussi

Influencée peut-être par la crise sanitaire, la directive considère aussi que la protection la Terre contre une potentielle contamination martienne doit être la priorité numéro 1 de l’exploration de la planète rouge. « Je ne partage ni ne comprends ce point car je ne vois pas comment des micro-organismes évoluant séparément durant des milliards d’années pourraient posséder les outils moléculaires pour interagir les uns avec les autres, commente Alberto Fairén. Cela n’a aucun sens si l’on se réfère aux principes les plus simples de la biologie. Les éventuels microbes martiens auront bien du mal à envahir le microbiote des astronautes, ou les écosystèmes terrestres. C’est un scénario bon pour les mauvais films de science-fiction. »

Afin de poursuivre son travail de modernisation de la protection planétaire, la Nasa sera épaulée par l’Académie des sciences américaine, qui avait déjà approuvé le rapport des 11 experts, et par le Cospar. Celui-ci sera notamment chargé de faire accepter d’éventuelles nouvelles règles à l’échelle internationale et prévoit déjà de houleux débats. D’ubuesque, la situation a évolué en « compliquée ». Un progrès.

 

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