Enquête : le difficile parcours des femmes astronomes en France

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En France, les femmes astronomes sont victimes d’inégalités pour l’accès à des postes permanents, montre une enquête publiée au printemps. « Quand on est une femme issue d’une formation universitaire, on a 4 à 5 fois moins de chance d’être reçue à l’ensemble des concours pour devenir astronome que si l’on est un homme diplômé d’une grande école », résume Olivier Berné, auteur de l’étude.
Olivier Berné. DR

« C’est amusant de constater que, quand on présente un travail en astrophysique dans une conférence, certains collègues sont très tatillons sur les faits démontrés (résultats, barres d’erreur…), alors que, lorsqu’on met en lumière des problèmes de société avec la même méthode scientifique, l’opinion est reine pour ces mêmes personnes, et les faits n’ont plus droit de cité. » Olivier Berné, de l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (IRAP) ne fait que relater son expérience. Celle qu’il a vécue quand il a présenté dans un congrès le résultat quelque peu embarrassant de son enquête, publiée le 7 avril 2020 dans la revue Nature Astronomy : en France, les femmes astronomes sont victimes d’inégalités pour l’accès à des postes permanents. « J’ai fait face à de nombreuses réactions de repli. Mais il faut souligner aussi que beaucoup de gens, notamment parmi les jeunes et les étrangers, ont réagi avec bienveillance et intérêt », ajoute-t-il.

Sous l’égide de la SF2A, le chercheur a interrogé les jeunes scientifiques ayant obtenu un doctorat en astronomie entre 2007 et 2017. Ses questions portaient notamment sur : leur cursus prédoctorat, leur statut professionnel actuel, leurs tentatives fructueuses ou non d’obtenir un poste permanent, et la perception qu’ils avaient de leur carrière. Aidé d’Alexia Hilaire, stagiaire à l’IUT de statistique et informatique décisionnelle de Pau, Olivier Berné a analysé les 301 réponses reçues (soit le tiers des docteur.es en astronomie durant cette décennie), dont 97 ont été envoyées par des femmes.

Plutôt un homme d’une grande école qu’une femme de l’université

Résultat : le taux d’admission à un poste fixe varie considérablement en fonction de deux paramètres, imbriqués l’un dans l’autre : le cursus académique et le genre. Les candidat.es issu.es des grandes écoles, type École normale supérieure ou Polytechnique, ont trois fois plus de chances d’obtenir un poste permanent en astronomie que ceux issus d’une formation universitaire. De plus, parmi les diplômés des grandes écoles, les hommes ont deux fois plus de chances d’être recrutés à ces mêmes postes que les femmes. « Bref, en France, quand on est une femme issue d’une formation universitaire, on a 4 à 5 fois moins de chance (7 % versus 31 %) d’être reçue à l’ensemble des concours pour devenir astronome que si l’on est un homme diplômé d’une grande école », résume Olivier Berné.

En 2018, il avait déjà jeté un encombrant pavé dans la mare de l’astronomie française avec un article publié dans Nature. Il y notait que les 500000$ du prestigieux prix de cosmologie Gruber, attribué en 2018 à l’équipe du satellite européen Planck, ont été distribués uniquement à des hommes. Une moitié est revenue aux deux directeurs scientifiques, Jean-Loup Puget et Nazzareno Mandolesi. Et l’autre moitié, à une sélection, strictement masculine, de 43 membres « seniors » de la collaboration Planck. Ce, alors même que les femmes constituent le cinquième de cette équipe de quelque 300 personnes. « C’est remarquable qu’une telle situation puisse exister en 2018 », écrivait le chercheur en introduction de son article.

« Les responsables du prix avaient confié aux deux directeurs scientifiques la tâche de sélectionner les chercheurs qui se partageraient la somme, raconte Jean-Loup Puget, l’un de ces directeurs scientifiques. Ce n’était vraiment pas un cadeau : la collaboration compte des centaines de personnes, au niveau d’implication très différent. Il nous fallait définir des critères de choix objectifs. Nous avons finalement fait notre sélection selon la participation des gens aux différentes instances de la collaboration (co-investigateurs, responsabilité d’un sous instrument, participation aux tests, au comité éditorial des articles scientifiques…). Deux femmes figuraient dans cette première liste. Certains responsables de l’équipe Planck ont considéré qu’elles avaient surtout participé aux articles scientifiques, alors nous les avons retirées. J’ai eu tort de céder, je n’en suis pas fier. Ceci dit, même si je les avais laissées, ça ne faisait jamais que deux femmes sur 43. Ce qui montre bien qu’il y a une vraie sous-représentation des femmes dans les postes à responsabilité dans le domaine spatial », note l’astrophysicien.

Seulement 22 % des postes permanents en France

« Ce n’est pas parce que nous sommes des chercheurs que nous sommes des “purs esprits” et que les inégalités de la société ne nous touchent pas. Il y a une réelle inégalité entre les hommes et les femmes dans l’astronomie française aujourd’hui. C’est une réalité que certains collègues ne veulent pas reconnaître, mais Olivier Berné l’a très bien pointée du doigt. Et les chiffres ne mentent pas », reconnaît Benoît Mosser, président de la section 17 Système solaire et univers lointain du CNRS.

C’est via cette section que sont recrutés la très grande majorité des astrophysiciens affiliés CNRS. En France, deux autres instances nationales recrutent des astrophysien.nes à des postes permanents : le Conseil national des astronomes et physiciens (CNAP) et l’université, via la section Astrophysique du Conseil national des universités (CNU). Aujourd’hui en France, les femmes n’occupent que 22 % des postes permanents attribués par ces trois instances.

Pourquoi ? L’autocensure de nombreuses femmes est souvent invoquée par ceux que nous avons interrogés. « Cela tient au fait qu’en général, les femmes ont moins d’ego que les hommes, sont moins douées pour la prise de parole en public, sont moins attirées par le “leadership”, ont moins confiance en elles et ce, à partir de la puberté, estime Édith Falgarone, physicienne à l’ENS et membre de la collaboration Planck. Je dis “en général”, car il y a des femmes qui ont un ego monumental, et des hommes qui ne ressentent pas la nécessité impérieuse de nourrir leur ego pour exister (il y en a même beaucoup, heureusement !) »

Pour l’astrophysicienne Thérèse Encrenaz, il y a des constructions sociales qu’on a du mal à faire évoluer. © B. Eymann/Académie des sciences

« Les collègues femmes peuvent ressentir un complexe d’illégitimité, imposé par la société, et de fait, ont tendance à moins se mettre en avant. On l’observe sur les demandes de primes et d’encadrement doctoral, pour lesquels il y a un rapport de 1 à 15 entre les femmes et les hommes ! », ajoute Benoît Mosser. « Le mot autocensure n’est peut-être pas le bon, mais ce sont là des réflexes pris dès l’enfance depuis des générations, des constructions sociales que l’on a du mal à faire évoluer », estime pour sa part Thérèse Encrenaz, astronome à l’observatoire de Paris (dont elle a été vice-présidente). Et puis il y a une autre raison forte qui explique le plafond de verre auquel les femmes sont souvent confrontées : il est très difficile pour elles de concilier carrière et maternité. »

La famille au détriment de la carrière

La maternité et la charge de famille, des données qu’Olivier Berné et Alexia Hilaire n’ont pas manqué de regarder à la loupe. L’une des questions posées par leur sondage était en effet :  « Considérez-vous qu’avoir des enfants constitue un frein à votre carrière ? » Bien plus de femmes que d’hommes ont répondu : « Oui, probablement / certainement ». Un sentiment corrélé aux faits : parmi les docteurs qui ont répondu, 27,3 % des hommes avaient des enfants, contre 15,6 % des femmes. Faut-il en déduire que les femmes qui entament une carrière en astronomie le font au détriment de la maternité ?

Isabelle Ristorcelli. DR

« Le parcours pour devenir astronome est très long ! » rappelle Isabelle Ristorcelli, de l’IRAP, qui étudie les premières phases de la formation des étoiles avec le satellite Planck. « Il faut d’abord obtenir un doctorat après de nombreuses années d’études, puis passer plusieurs années de postdoctorat à l’étranger, pile au moment, entre 30 et 35 ans, où beaucoup de femmes voudraient devenir mères », indique la chercheuse. « Autrefois, on entrait au CNRS juste après la thèse, se souvient Thérèse Encrenaz. Maintenant, c’est plusieurs années après, ça tue tout projet familial. »

Et pour celles qui ont obtenu un poste en étant mère, le conflit se poursuit bien après la grossesse et le congé maternité dans la mesure où se sont majoritairement les femmes qui assument les tâches familiales liées aux enfants, et où une carrière d’astronome demande de faire des sacrifices sur la vie privée. « Je n’ai pas souffert d’être une femme dans ma carrière, mais il est vrai que j’ai commencé à travailler vraiment sérieusement à 45, 50 ans, une fois que mes enfants étaient grands », confie Édith Falgarone.

Et les deux chercheuses d’énumérer plusieurs jeunes femmes de leurs équipes qui ont abandonné leur carrière pour faire des enfants ou parce qu’elles n’avaient pas l’énergie de se lancer dans une féroce compétition parmi des centaines de candidats (pour une poignée d’élus), quand il y a déjà tant à faire dans le cadre privé. « Au début des années 2010, on voyait encore de jeunes femmes arrêter de candidater à des postes permanents à thèse+ 4 [quatre ans après avoir soutenu leur thèse de doctorat, NDLR], alors que les jeunes hommes, au même stade de cursus, continuaient de postuler, note Benoît Mosser. Mais cela commence à changer : elles admettent d’avoir des enfants plus tard. » Puisqu’on ne leur facilite pas la vie, elles retardent, voire renoncent à leur maternité, donc.

« Comment améliorer la situation ? Voilà une question à laquelle je n’ai pas de réponse, admet Thérèse Encrenaz. Avec de la discrimination positive ? C’est cette méthode qu’ont appliquée les Américains, avec succès, il faut l’avouer. Je me souviens que dans les congrès de planétologie aux États-Unis dans les années 1970, sur 300 participants, il y devait y avoir trois femmes, dont deux Françaises, c’était choquant. Aujourd’hui, 30 % de leurs astronomes en poste sont des femmes, c’est mieux que chez nous. Mais la discrimination positive peut avoir pour effet pervers de discréditer les femmes en poste ». « Et puis même si les astronomes américaines sont en proportion plus nombreuses que chez nous, là-bas, femmes et hommes sont infiniment moins bien lotis, commente Édith Flagarone. Beaucoup de chercheurs ont des postes à durée limitée jusqu’à un âge avancé. Seule une infime minorité sont des « fonctionnaires » (ceux qui travaillent à la Nasa, par exemple). »

Faut-il plus de recruteuses parmi les recruteurs ?

Mais comment faire pour compter davantage de femmes dans le milieu protégé de la recherche astronomique française, sans aller jusqu’à la solution drastique de la discrimination positive, dont beaucoup d’intéressées ne veulent pas ? « Une solution évoquée çà et là pourrait émerger : ce serait d’avoir des postes d’au moins cinq ans immédiatement après la thèse (plus longs que les traditionnels postdocs), poursuit la chercheuse. Cela permettrait aux jeunes de faire leurs preuves, mais surtout de déterminer s’ils sont vraiment attirés par le métier de chercheur et se sentent armés pour se lancer. Vers 40 ans arriverait le vrai concours pour un poste permanent ».

En attendant que de telles réformes ne soient mises en place, pourquoi ne pas féminiser… les recruteurs ? C’est notamment le cas à la section 17 du CNRS, qui compte 10 femmes parmi ses 21 membres. « Depuis que notre équipe a pris ses fonctions fin 2016 [la composition des membres des sections du CNRS est régulièrement renouvelée, NDLR], nous avons embauché 18 chargés de recherche sur environ 600 candidats, parmi lesquels 9 femmes, détaille Benoît Mosser. Nous tâchons d’évacuer tous les biais, et à compétence égale entre un homme et une femme, nous privilégions le recrutement d’une femme. Mais dans d’autres instances, les inégalités à l’embauche sont encore très marquées, et les mentalités vont mettre du temps à changer. J’en veux pour preuve les messages qu’en tant que président, je reçois régulièrement censés m’avertir que tel ou tel membre de la section n’est pas compétent pour juger des recrutements. Les personnes désignées inaptes ont toujours le même profil : ce sont de jeunes femmes. »

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