Disparition de Roger-Maurice Bonnet, ancien directeur du programme scientifique de l’ESA

Roger-Maurice Bonnet. © International Space Science Institut
Roger-Maurice Bonnet a piloté le programme scientifique de l’Agence spatiale européenne (ESA) de 1983 à 2001. Il a été le chef d’orchestre de grandes missions d’exploration du Système solaire et de l’Univers : Giotto, Hipparcos, ISO, Soho, XMM-Newton, Huygens, Cluster… Il s’est éteint le 19 janvier 2026.

Le 4 juin 1996, Roger-Maurice Bonnet est à Kourou, en Guyane. Depuis le centre spatial où sont rassemblées toutes les équipes de lancement, il assiste à l’explosion de la première fusée Ariane 5 quelques instants après son décollage. Ce vol inaugural, qui devait être sans histoire, emportait les quatre satellites Cluster du programme scientifique de l’ESA dirigé par le Pr Bonnet. Le visage fermé, lors de la conférence de presse qui suit cet échec cuisant, Roger Bonnet annonce, déterminé : « Ce n’est pas fini. Nous allons les reconstruire à l’identique, les lancer et ce sera un succès. »

Quatre ans plus tard, en juillet 2000, la température frise les 50°C sur le cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan, quand une fusée Soyouz-Fregat place sur une orbite d’attente deux des satellites Cluster-2, bientôt rejoints trois semaines plus tard par les deux autres engins du programme destiné à étudier les interactions entre le vent solaire et la magnétosphère, le bouclier magnétique de la Terre. Roger-Maurice Bonnet est épuisé, mais son pari est gagné. Tel un Phénix des temps modernes, le programme des satellites qui volent en formation pyramidale sur une orbite polaire haute va pendant des années étudier la façon dont le vent solaire heurte les frontières magnétiques de notre planète bleue. Le père de ce programme, c’est lui.

Un homme lumineux

Le « professeur Bonnet », « Roger » pour ceux qui le connaissent bien. Un prénom qui signifie « message reçu » en anglais et un clin d’œil à cet homme lumineux qui vient de nous quitter à l’âge de 88 ans. Le programme scientifique le plus célèbre de l’Agence spatiale européenne (ESA) est imaginé par ce spécialiste du Soleil à son arrivée en 1983. « Horizon 2000 » a la prétention de mettre en œuvre une stratégie à long terme sur vingt ans, à laquelle adhèrent les pays membres de l’ESA, et surtout qu’ils soutiennent financièrement. Le travail est immense, les difficultés permanentes, mais l’homme est charismatique, enthousiaste et convaincant.

Avec des moyens relativement faibles par rapport à la Nasa, il parvient à marquer l’histoire spatiale avec des missions dont les noms sonnent encore comme autant de héros de l’exploration scientifique du Système solaire et de l’Univers : Giotto, Hipparcos, ISO, Soho, XMM-Newton, et Cluster. Ulysse et le télescope spatial Hubble sont aussi développés pendant son mandat, avec une forte participation européenne à ces programmes de la Nasa. Il définira même, avec plusieurs autres personnes, la stratégie de l’ESA pour l’observation de la Terre, le programme « Living Planet ».

Roger-Maurice Bonnet photographié au Centre spatial Kennedy lors du lancement d'Hubble en avril 1990.
Roger-Maurice Bonnet au Centre spatial Kennedy lors du lancement d'Hubble en avril 1990. © ESA

Le professeur Bonnet connaît tout le monde, parle avec tout le monde, dans un monde où les antagonismes sont marqués. L’URSS tout d’abord, pour le passage des sondes Véga en décembre 1985 près de la comète de Halley afin d’en fournir les premières photos, évènement qu’il suit à Moscou en compagnie de Roald Sagdeev, le directeur de l’IKI. Le survol de Halley par la sonde européenne Giotto, dans la nuit du 13 au 14 mars 1986, en sera grandement facilité. Avec les États-Unis aussi, à la Nasa et au JPL, où l’on regarde avec curiosité cet homme débutant sa matinée tôt par un jogging autour des centres spatiaux. Avec les Indiens, les Chinois encore, tous ceux qui, réunis au sein du Cospar (Comité pour la recherche spatiale) en admireront sa présidence affutée. À ses homologues européens, encore, qu’il doit entraîner dans sa suite pour que tous, au sein de l’ESA, s’allient et défendent, pays par pays, les intérêts du programme scientifique obligatoire.

Astrophysicien de formation

S’il est familier des scientifiques, il le devient aussi des industriels qui construisent les sondes de l’ESA. Toutes originales, toutes dédiées à des premières dans des conditions aux environnements extrêmes. Se poser sur Titan avec Huygens, observer l’Univers infrarouge et froid avec ISO, ou mesurer avec une précision inégalée la position des millions d’étoiles avec Hipparcos, est à chaque fois un défi et un succès technologiques dont Roger-Maurice Bonnet est l’une des clés de voûte. Il entraîne ses collaborateurs, suit avec une attention sans faille les plannings des industriels, place les scientifiques dans les clous des voies qui conduisent à tenir les échéances de fabrication des instruments, des lancements, là où les dérives coûtent si cher. Il est un architecte, un metteur en scène, un chef d’orchestre et un homme modeste.

La rédaction de Ciel & espace lui doit beaucoup. Comme d’avoir permis la publication de la première carte du ciel en 3D, des étoiles les plus proches, avec le satellite Hipparcos. Ou la diffusion dans la revue d’un CD d’images des missions Soho et Huygens. Pour que l’on puisse montrer les résultats de ces satellites scientifiques et ne pas, seulement, couvrir le lancement des programmes. Il fut l’un des premiers à comprendre que la diffusion des images et des connaissances acquises permet aux contribuables européens de s’approprier et de soutenir un programme d’exploration spatiale. Il fut aussi membre du conseil d’administration de l’AFA, partageant ses buts de promotion d’une culture scientifique populaire, et participa à nombre de Nuits des étoiles pour expliquer, toujours avec passion et pédagogie, les enjeux de ces missions exceptionnelles.

Roger-Maurice Bonnet était un homme délicieux, cultivé, discret, toujours souriant et attentif aux autres. Aimant la plaisanterie, pour le plaisir du bon mot et du rire qu’il déclenche, il fut de ces personnes qui comptent dans la vie de ceux qui eurent la chance de le fréquenter. Aimé de ses collaborateurs, de ses pairs, il nous manquera. Son rire et son sourire nous manqueront. Mais sa mémoire, associée au Soleil et aux étoiles, restera dans la lumière.

La rédaction de Ciel & espace, comme les administrateurs et salariés de l’AFA, présentent leurs sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

Recevez Ciel & Espace pour moins de 6€/mois

Et beaucoup d'autres avantages avec l'offre numérique.

Voir les offres

Nous avons sélectionné pour vous