Coronavirus : les grands observatoires ferment

Crédit : DR
Alors que la pandémie se propage dans le monde entier, les plus grands observatoires prennent des mesures drastiques, les uns après les autres.

Les astronomes professionnels ne profiteront probablement pas d’un ciel dégagé des trainées de condensation produites par les avions de ligne. L’épidémie du coronavirus est en effet en train de se propager jusqu’au sommet des montagnes où sont situés leurs grands télescopes. Déjà, un certain nombre de ces hauts lieux de l’astronomie mondiale ont fermé leurs portes.

Les Américains ferment leurs observatoires au Chili

« Nous avions des observations prévues sur le télescope de 4 m Victor Blanco la semaine prochaine, et elles sont annulées », regrette Emmanuel Jehin, astronome à l’université de Liège (Belgique). Il s’agit du plus gros télescope de l’observatoire du Cerro Tololo, au Chili, et il est géré par l’institution américaine NOAO, tout comme les deux géants de 8 m Gemini Sud et de l’observatoire Verra Rubin (le LSST), situé juste à côté au sommet du Cerro Pachon.

L'observatoire Vera Rubin, au sommet du Cerro Pachon. DR

Dès le 18 mars 2020, le chercheur a été prévenu par un mail de Steve Heathcote, directeur du Cerro Tololo : « La situation au Chili évolue rapidement, nous devons réagir. Lundi, le gouvernement a officiellement annoncé que le Chili était entré dans le stade 4 de la pandémie (une communauté incontrôlée propage le virus). Le président chilien a déclaré l’état d’urgence pour une période de 90 jours. Les frontières nationales ont été fermées la nuit dernière. Dans ces circonstances, notre priorité est la santé et la sécurité de nos personnels. Nous avons donc décidé de cesser les activités à l’observatoire du Cerro Tololo et à l’observatoire du Cerro Pachon. L’essentiel de notre personnel a quitté la montagne, laissant derrière eux une équipe réduite pour assurer la sécurité. »

« C’est du jamais vu »

L’observatoire de Las Campanas, plus au nord, est dans la même situation avec une cessation d’activité pour au moins 14 jours depuis le 17 mars 2020. Il abrite les télescopes Magellan (deux instruments de 6,5 m de diamètre) et le chantier du Giant Magellan Telescope (GMT). Depuis ce sommet, on peut voir l’observatoire européen de La Silla, à une trentaine de kilomètres de là. Il est géré par l’ESO, et là encore, les activités sont sur le point de cesser. « Ils ferment lundi, mais laissent le courant et internet sur les sites. Nous pouvons ainsi surveiller nos installations. Toutefois, ils demandent de ne pas observer, même avec nos télescopes automatisés », indique Emmanuel Jehin.

La fermeture la plus marquante est celle d’un autre observatoire géré par l’ESO : le Very Large Telescope (VLT), au sommet du Cerro Paranal. Implanté au nord du Chili, en plein cœur du désert d’Atacama, il s’apprête lui aussi à arrêter toute activité. Emmanuel Jehin, qui pilote les quatre télescopes robots Speculos installés au Paranal, a reçu le 20 mars un message de Maxime Boccas, directeur du département de maintenance et d’ingénierie : « J’ai le regret de vous informer que nous avons décidé de cesser toute opération à partir du 24 mars. » Sont donc impactés les quatre télescopes de 8,2 m du VLT et tous les télescopes annexes de l’observatoire (le VLTI, VISTA et VST).

Sur un sommet voisin se construit l’Extremly Large Telescope européen (un 39 m), il dépend lui aussi du Cerro Paranal. La construction est donc stoppée. « Du jamais vu », souligne Emmanuel Jehin.

Le réseau d'antennes Alma. DR

Encore plus au nord, à 5000 m d’altitude, un consortium international (Europe, Japon et Etats-Unis), pilote le radiotélescope Alma, un imposant réseau de 64 antennes. L’annonce est officielle et déjà effective : la dernière observation a eu lieu le 19 mars.

Ailleurs dans le monde

Jusqu’au milieu du Pacifique, l’épidémie a fait son chemin : 26 cas ont été recensés à Hawaï. Au sommet du Mauna Kea, les observations ralentissent sans cesser totalement. C’est l’un des plus grands observatoires du monde avec notamment les deux télescopes Keck de 10 m de diamètre, et le Canada-France-Hawaï (CFHT) de 3,5 m. Jean-Charles Cuillandre, du CEA, a longtemps travaillé avec ce télescope et se tient informé de la situation : « Les nouvelles que je reçois du CFHT et Keck, indiquent que les télescopes passent a une suite réduite d'instruments (deux pour le CFHT sur les cinq, par exemple). Cela permet de réduire les opérations lourdes, et tout passe en mode service au Keck. »

En mode service, cela signifie que les astronomes ne se déplacent pas pour observer ; leur programme est exécuté par des opérateurs sur place. « Le CFHT fonctionne déjà ainsi depuis très longtemps, car il a été totalement automatisé. Donc on continue d'observer car rien ne l'interdit à ce stade, poursuit l’astronome. En revanche, à terme, si l’équipe technique de jour ne peut plus faire les contrôles de base réguliers au sommet, ce sera plus difficile d'assurer les observations. »

Mesures de précaution aux Canaries...

D’autres télescopes dans le monde restent ouverts pour le moment. C’est le cas de ceux situés aux Canaries. « Les observatoires des îles Canaries fonctionnent encore aujourd'hui, mais avec de sévères restrictions en raison du Covid-19, indique Rafael Rebolo López, directeur de l’Institut d’astrophysique des Canaries. Les astronomes ne sont pas autorisés à se rendre sur place pendant environ une semaine, mais la plupart les télescopes sont opérationnels grâce au personnel des établissements responsables résidant sur les îles et l’Institut des astrophysique des Canaries. Le télescope de 10,4 m GTC, le 3,5 m TNG, le 2,5 m PAS et plus de dix télescopes robots (y compris le 2,2 m Liverpool) sont opérationnels. Seule l’équipe du télescope anglais Isaac Newton ont décidé d'interrompre les opérations astronomiques, mais leur télescope de 4,2 est actuellement en maintenance. »

... et en Espagne

Sur le territoire espagnol, selon Rafael Bachiler, directeur de l'observatoire astronomique national, "tous les centres de recherche sont en télétravail" et "toutes les activités qui nécessitent des voyages ont été annulées". Pour les télescopes, si la fermeture n'a pas encore été décidée, le travail s'effectue avec d'importantes restrictions : "Les observatoires ont suspendu toutes les visites mais essaient désespérément de maintenir les télescopes en opération et, quand c'est possible, de faire des observations avec des équipes minimales de personnel, ou sans personnel, à distance. Dans ce mode réduit d'opérations, la priotié maximale est de conserver la sécurité des personnels et la continuité des instllations de haute technologie. On fait des observations scientifiques uniquement dans ce cadre restrictif. Si un télescope nécessite une intervention technique, on essaie de résoudre le problème par le déplacement d'une seule personne. S'il se produit un problème qui demande l'intervention de plusieurs personnes, même les observations à distances devront s'arrêter."

Un impact jusque dans l’espace

Les répercussions de la crise touchent également les programmes spatiaux. Les astronomes de la communauté internationale ont par exemple reçu la notification suivante concernant le James Webb Space Telescope (JWST) : « Vu les circonstances, nous avons décidé de retarder au 27 mai 2020 la date limite de dépôt des demandes de temps d’observation pour le premier cycle du JWST. » Ce télescope de 6,5 m, souvent présenté comme le successeur de Hubble, sera spécialisé dans l’Infrarouge et devrait être lancé en 2021 par une fusée Ariane 5.

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