Comment Kubrick s’est retrouvé sur Charon

Charon, le plus gros satellite de Pluton. © Nasa
Trois ans après avoir été visités par la sonde New Horizons, les premières formations géologiques de Charon, le plus gros satellite de Pluton, ont été baptisées. Mais qui propose les noms et comment sont-ils choisis ?

Depuis avril 2018, le cinéaste Stanley Kubrick, le capitaine Nemo ou encore Dorothy du « Magicien d’Oz » sont officiellement associés à une structure géologique du lointain Charon. Leur point commun ? Dans leur domaine, ils ont tous été des visionnaires ou des explorateurs. L’exploration est en effet le thème choisi pour baptiser les reliefs du plus gros des cinq satellites de Pluton par l’Union astronomique internationale (UAI) — le « Parlement des astronomes », seul organisme autorisé à nommer officiellement les corps célestes.

Un hommage à la sonde New Horizons, la première à atteindre le système plutonien après une épopée de plus de 6 milliards de kilomètres à travers l’espace... Depuis qu’elle a survolé en juillet 2015 Pluton et sa grosse lune, ces mondes autrefois inaccessibles se sont couverts de bassins, cratères, montagnes et autres formations géologiques qui ne demandaient qu’à être classifiées.

Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke au sommet

Même si l’UAI impose le thème général, ce sont les scientifiques ayant travaillé sur la mission New Horizons qui ont sélectionné douze noms pour Charon parmi des contributions faites par le public. Avant de devenir officielles, les propositions sont étudiées par un groupe de dix personnes chargées de vérifier si elles sont recevables. Le nom suggéré doit évidemment correspondre au thème imposé par l’UAI, mais pas seulement…

Les douze premiers noms officiellement attribués aux structures géologiques de Charon. L’exploration est le thème retenu
pour cette nomenclature. © Nasa/Johns Hopkins University Applied Physics Laboratory/Southwest Research Institute

Tout d’abord, des géologues identifient la structure géologique : est-ce un chasma (large canyon), une montagne ou un cratère ? Car la future dénomination est liée à la forme géologique qu’elle désignera. Les canyons sont souvent baptisés d’après un navire légendaire, comme l’Argo, le bateau de Jason et ses Argonautes. Les cratères évoquent des personnages associés aux profondeurs, à l’image de Nemo, le célèbre capitaine du roman de Jules Verne, « Vingt mille lieues sous les mers ». Deux figures incontournables de la science-fiction sont, quant à elles, érigées au rang de montagnes sur Charon : Stanley Kubrick, réalisateur de « 2001 », et le romancier Arthur C. Clarke, coauteur du scénario, tiré d’une de ses nouvelles.

Jeanne Baret honorée

Toutes les mythologies et cultures doivent également être représentées. Ainsi, sur Charon, le cratère Revati fait référence à un héros du Mahabharata, récit épique hindou datant de 300 av. J.-C. et qui évoque pour la première fois le voyage dans le temps. Un chasma porte le nom du bateau transportant le dieu égyptien Ra à travers les cieux, le Mandjet. Ce dernier est souvent cité comme la première mention d’un vaisseau spatial dans l’humanité.

Parfois, ce sont des aspects plus inattendus, comme l’orthographe, qui donnent du fil à retordre au groupe de contrôle. Le nom de l’exploratrice Jeanne Baret a été proposé pour une montagne plutonienne, mais l’acolyte de Bougainville écrivait son nom de plusieurs manières différentes : Baré, Barret ou encore Barer. Lequel choisir ? « C’est Baré qui avait été soumis mais j’ai proposé Baret car l’accent peut poser problème à l’international », confie Athéna Coustenis, membre du groupe de contrôle pour les classifications de Pluton et de Charon.

D’autres critères doivent être respectés, comme la longueur du nom qui ne doit pas dépasser 16 caractères ou encore l’absence de référence politique ou militaire. Tout cela assure de longues sessions de discussion au groupe de l’UAI où chaque membre commente la proposition et échange avec les autres jusqu’à arriver à un consensus. Si le nom est modifié, la contre-proposition est soumise à son investigateur, qui accepte généralement : « Personne n’a encore refusé une contre-proposition », affirme Athéna Coustenis. Le groupe transmet les dénominations retenues à la tête de l’UAI, qui donne son accord final. La nomenclature est alors officialisée et utilisée dans les futures publications scientifiques.

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