Buzz Aldrin torpille les plans de la Nasa pour retourner sur la Lune

Buzz Aldrin, taillant en pièces les plans lunaires de la Nasa le 20 octobre 2019 à Washington. © P. Henarejos
Lors de l’ouverture du 70e congrès de la Fédération astronautique internationale, à Washington, le deuxième homme à avoir posé le pied sur la Lune a clairement indiqué qu’il trouvait absurde la manière dont la Nasa envisageait de renvoyer des astronautes sur notre satellite naturel.

En l’espace de 24 heures, l’ancien astronaute Buzz Aldrin, qui a marché sur la Lune le 21 juillet 1969 avec Neil Armstrong, a dit et répété qu’il ne souscrivait pas aux plans de la Nasa pour 2024. Tout au moins d’un point de vue technique.

Cela a commencé le dimanche 20 octobre 2019, lors du comité de l’International Academy of Astronautics (IAA), la veille du congrès de la Fédération internationale de l’astronautique (IAC). Dans une salle du Convention Center de Washington garnie d’environ 150 personnes, Buzz Aldrin devait évoquer le passé, le présent et le futur de l’exploration humaine de l’espace. Ce qu’il a fait.

Pour une « Alliance pour l’exploration spatiale »

Après avoir rappelé brièvement les motivations géostratégiques qui avaient déclenché le programme Apollo, ainsi que les retombées technologiques de ces missions historiques vers la Lune (jusque dans nos smartphones), Buzz Aldrin a appelé à la création d’une véritable agence spatiale internationale : « Nous devons penser sur le plan international. Nous devons créer des coopérations internationales, des alliances. » De cette « Alliance pour l’exploration spatiale », il n’exclut aucun pays : « On doit avoir un plan d’exploration spatiale mené par la Nasa, mais avec une très proche intrication avec l’ESA, la Russie, la Jaxa, le CNSA [NDLR : l’agence spatiale chinoise]. » Aldrin n’inviterait les sociétés privées que dans un deuxième temps, car elles ne poursuivent pas les mêmes buts que les nations et qu’il ne les croit pas capables de changer radicalement la situation.

« Nous n’irons pas sur la Lune avec la SLS »

Quant aux moyens de retourner sur la Lune, le héros d’Apollo 11 l’a dit tout net : « Je ne suis pas un grand fan de la Gateway [NDLR : la station orbitale autour de la Lune imaginée par la Nasa]. Je ne crois pas que nous ayons besoin d’une structure orbitale permanente autour de la Lune. Je ne crois pas non plus que nous ayons besoin d’une structure orbitale permanente autour de la Terre, sauf pour la recherche faite actuellement sur l’ISS. » Et d’avancer une contre-proposition : « Ce dont nous avons besoin est d’un système de transport de l’orbite basse terrestre jusqu’à l’orbite lunaire, et inversement. J’appelle cela un vaisseau transorbital. » Il est même allé jusqu’à le surnommer malicieusement le Buzzcraft.

Le 20 octobre 2019, Aldrin lors du comité de l’International Academy of Astronautics (IAA). © P. Henarejos.

Mais la charge contre la Gateway ne s’est pas arrêtée là : « Vous et moi savons très bien que nous n’irons pas sur la Lune avec la fusée SLS (Space Launch System). J’ai honte de dire qu’il y a 50 ans la Saturne 5 a emporté le module lunaire, le module de commande et trois d’entre nous sur la Lune. Et en orbite, nous nous sommes séparés, nous avons atterri, exploré, décollé, nous sommes réunis et sommes revenus. Aujourd’hui, la fierté de l’Amérique, la SLS, est d’envoyer Orion en orbite lunaire sans qu’il ait la moindre capacité à manœuvrer. Et c’est pourquoi nous avons cette orbite absurde. Une orbite de sept jours, des milliers de miles au-dessus de la Lune… C’est un compromis ! Il faut ensuite un transport pour atteindre une orbite lunaire basse. »

Les pieds (dans le plat) d’Aldrin, dans des chaussettes aux couleurs du drapeau américain, le 20 octobre 2019, en marge de l’IAC. © P. Henarejos

Une phrase de Buzz Aldrin juste après un discours de Mike Pence

Moins de 24 heures plus tard, ce 21 octobre 2019, lors de la cérémonie d’ouverture du 70e IAC, le vice-président des États-Unis, Mike Pence a fait le déplacement pour venir marteler, dans un discours d’une petite vingtaine de minutes, sa satisfaction de voir son pays redevenir le leader des nations spatiales. Peu après, l’équipage d’Apollo 11 a reçu le prix de l’IAC. Et Buzz Aldrin est invité à monter sur scène, cette fois devant des milliers de participants au congrès. Il a d’abord chaleureusement rendu hommage à Neil Armtrong, avant de poursuivre par une courte allocution dans laquelle il a fait allusion à ses déclarations de la veille : « J’ai dépensé tant de mon énergie pour améliorer le programme Artemis. Et je dis cela parce que certains d’entre vous ici réalisent que je n’accepte pas toujours la manière dont il a été fait [rires]… » Il a terminé en réitérant son invitation : « C’est un profond honneur de travailler avec vous tous à une Alliance pour l’exploration spatiale. »

Une architecture de vol complexe et risquée

La position d’Aldrin, en brèche contre l’architecture SLS/capsule Orion/station lunaire Gateway, ne manque pas de pertinence. Il n’est d’ailleurs pas le seul à pointer la complexité opérationnelle liée à la présence de la station orbitale lunaire, qui contribue à multiplier les lancements, les vaisseaux et les rendez-vous dans l’espace. Or, chacune de ces étapes constitue un risque supplémentaire d’échec d’une mission. Quelques minutes avant lui, Jim Bridenstine, administrateur de la Nasa, avait réitéré sa détermination à faire marcher une Américaine sur la Lune en 2024. La critique du vieil astronaute (Aldrin aura 90 ans dans deux mois) ne manque pas d’arguments pour jeter un doute de plus sur cette date.

Une coopération internationale « derrière » les États-Unis ?

Quant à l’appel d’Aldrin à une véritable alliance internationale visant un effort d’exploration, il est entré en collision avec le discours de Mike Pence, qui a surtout vanté le fait que les États-Unis revenaient à la place de leader du spatial mondial. Si le vice-président a évoqué la collaboration avec d’autres pays, c’était surtout sur le mode : les États-Unis mènent, décident, et les autres peuvent venir les aider ensuite. Pas vraiment une invitation à une alliance. Et pas un mot sur la Chine, qui reste exclue (y compris à l’IAC, où l’absence des Chinois est flagrante).

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