Avec le projet StartRocket, la publicité menace-t-elle d’envahir le ciel ?

Simulation d’une publicité spatiale. © Startrocket
Après avoir envahi l’espace public, la télévision, les journaux et même Internet, la publicité pourrait désormais s’inviter dans le ciel. C’est en tout cas le projet de l’entreprise russe Startrocket qui compte déployer un essaim de nanosatellites diffusant des messages publicitaires.

Mai 2025, au crépuscule, quand vous levez les yeux pour contempler les dernières lueurs du jour, des messages défilent soudain devant vous : Coca-Cola, KFC, McDonald’s, etc. Les grandes marques ont envahi le ciel et vos photos de soleil couchant ont désormais une allure bien différente. 

Ce futur à la Blade Runner, c’est celui imaginé par Vladilen Sitnikov, chef du projet Orbital Display, qui compte envoyer dans l’espace les premiers satellites publicitaires en 2021. L’objectif de la start-up russe est de déployer en orbite basse une constellation de CubeSat (nanosatellites cubiques) qui formera une matrice permettant de composer des messages lumineux. À cet effet, chaque satellite sera équipé d’une bâche d’environ 9 m de diamètre. De forme carrée comme un pixel géant, celle-ci reflétera les rayons du Soleil à l’heure du crépuscule. Il suffira alors de déployer les toiles réfléchissantes voulues pour former un message visible depuis le sol.

Déploiement des nanosatellites (vue d'artiste). © Startrocket
Chaque petit satellite déploie une bâche réfléchissante. © Startrocket

Vladilen Sitnikov, qui a répondu à Ciel & espace par mail, se voit comme l’inventeur d’un nouvel espace médiatique. Pour lui, ce projet pionnier va permettre d’ouvrir un peu plus l’accès à l’espace. Pour ce faire, son entreprise a lancé une collecte de fonds qui doit s’achever en octobre 2019, avec un objectif de 25 millions de dollars. « Pour le moment, nous avons reçu des demandes de vingt investisseurs potentiels », indique Vladilen Sitnikov. Même si aucun accord documenté n’a été formulé, le directeur de la start-up semble confiant : « Nous avons testé le matériel en l’envoyant  dans la stratosphère à l’aide d’un ballon d’hélium. Puis nous l’avons illuminé avec un spot (des lumières au xénon, proches de la température du Soleil) et nous avons pu confirmer que la lumière réfléchie était visible depuis le sol. » 

Une publicité trop envahissante pour ses détracteurs

Partout dans le monde, le projet provoque une levée des boucliers chez les passionnés du ciel. Leur crainte principale ? La pollution lumineuse engendrée par ce type d’affichage. Face à cette critique, le directeur de Startrocket répond : « L’image publicitaire ne sera visible que 6 minutes par jour au crépuscule. Cela laisse juste le temps aux astronomes de faire une pause café », plaisante-t-il. « De plus, la trajectoire orbitale des satellites devrait les amener là où ils seront le mieux visibles, c’est-à-dire au-dessus des grandes villes, et donc très loin des lieux d’observation astronomique. »

Cependant, il n’y a pas que la pollution lumineuse qui dérange. Nombreux sont ceux qui souhaitent échapper aux publicités omniprésentes. Comme Marc Ollivier, directeur de l’Institut d’astrophysique spatiale d’Orsay (IAS) : « Le principal problème réside dans le fait que nous allons devoir subir ces publicités. À l’image d’un fumeur et d’un non-fumeur dans la même pièce. Si le fumeur allume une cigarette, le non-fumeur subit sans avoir d’autre choix que de quitter l’endroit. Or, on ne peut pas quitter la planète… » Avant d’ajouter : « Tout objet envoyé dans l’espace devrait avoir au moins un intérêt d’ordre scientifique ou public. »

Quid des déchets spatiaux engendrés par cette multitude de petis satellites ? (capture d’écran d’une vidéo de promotion. © Startrocket)

L’autre difficulté soulevée par le directeur de l’IAS, ce sont les déchets spatiaux engendrés par le projet. En effet, les toiles réfléchissantes ont une durée de vie limitée (environ un an et demi), du fait de leur fragilité et des conditions rudes de l’espace (micrométéorites, chaleur du Soleil). Remplacer un CubeSat endommagé de la flotte par un autre est un vrai défi technique ; il paraît peu probable que ce sera la stratégie adoptée par la start-up. « Ils vont probablement se contenter de remplacer toute la matrice, laissant une myriade de satellites derrière », commente Marc Ollivier. Ce que craint l’astrophysicien, c’est que l’orbite terrestre, déjà très encombrée, devienne une véritable déchetterie et qu’à l’image du plastique dans les océans, les bonnes mesures ne soient prises que trop tard.

Un projet difficile à stopper

Le projet de Vladilen Sitnikov peut paraître un peu fou. En effet, envoyer des nanosatellites et les aligner les uns par rapport aux autres est une gageure. Les satellites doivent être lancés en orbite à la même vitesse et à des écarts d’altitude très faibles (la vitesse diffère selon l’altitude). « Des systèmes de propulsion seront sûrement intégrés aux nanosatellites pour corriger leur position en effectuant des micropoussées », note Marc Ollivier, qui pense cependant que le projet est réalisable.

Dans cette éventualité, seule la législation pourrait représenter un obstacle pour la start-up. Certains pays pourraient interdire la diffusion du message publicitaire sur leur territoire. Vladilen Sitnikov assure que ce n’est pas un problème puisque les bâches réfléchissantes pourront être repliées pendant le survol du pays. Mais que faire si le message est visible depuis deux pays qui ont une législation différente ? Malgré ces questions qui restent en suspens, Vladilen Sitnikov est confiant : « Je pense que le progrès est inéluctable. Les luddites brisaient les machines, mais c’est déjà de l’histoire ancienne, n’est-ce pas ? » répond-il à ses détracteurs. 

Ses détracteurs, c’est-à-dire la communauté scientifique, ou les simples badauds, sont désemparés par ce projet. Marc Ollivier s’est entretenu il y a peu avec un astronome amateur qui, effaré par le projet, souhaitait lancer une pétition [NDLR : Une pétition Preserve our Night Skies a d’ailleurs été lancée par un astronome amateur américain, Shane Grogan]. « Nous sommes des amoureux du ciel. C’est notre environnement. Forcément, nous avons un regard critique sur toute personne qui tente de le changer », confie Marc Ollivier.

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