Aurélien Barrau : « Pour diffuser une idée, l’engagement de personnalités est bienvenu »

L’astrophysicien Aurélien Barrau. © A. Barrau/C&E
Le 3 septembre 2018, l’astrophysicien Aurélien Barrau publiait une tribune dans le quotidien « Le Monde », forte des signatures de 200 personnalités. Il raconte comment il a mobilisé au-delà du cercle des scientifiques et revient sur les motivations de sa démarche.

Pouvez-vous nous dire comment vous, un astrophysicien, avez réussi à réunir 200 personnalités, dont la plupart sont extérieures au monde scientifique, pour signer cette tribune sur l'environnement parue dans Le Monde ?

Aurélien Barrau : Il est clair que la question écologique a pour moi toujours été centrale. Et même vitale. Mais le « timing » semble n’être jamais propice : quand j’étais enfant, on me reprochait de m’intéresser à cette cause marginale ; aujourd’hui, on me reproche de m’intéresser à cette cause trop à la mode. Tout cela n’a aucune importance en fait : il faut juste faire gagner ces idées, c’est une question de survie. Et le fait est que, pour diffuser une idée, l’engagement de personnalités connues ou reconnues est bienvenu. Prenant prétexte de la démission de Nicolas Hulot, j’ai donc demandé leur soutien à des amis ou collègues scientifiques de haut vol. Plusieurs professeurs au Collège de France et membres de l’Académie des sciences ont immédiatement répondu positivement. J’ai également prospecté des amis écrivains et philosophes qui se sont montrés enthousiastes. Et enfin, parmi les artistes et acteurs, j’ai contacté Juliette Binoche que j’ai rencontrée avec Robert Pattinson sur le tournage du film High Life de mon amie la réalisatrice Claire Denis. Juliette a été formidable ! Non seulement elle a pris à bras le corps l’initiative, mais elle a utilisé son carnet d’adresses. Grâce à elle, nous avons réuni, par exemple, Patti Smith, Pedro Almodovar, Jane Birkin, Laeticia Casta, David Cronenberg, Kristen Stewart, Catherine Deneuve... pour n’en citer que quelques-uns.

Naturellement, ces « stars » n’ont aucune légitimité particulière pour se prononcer sur le sujet qui nous intéresse. Mais j’ai voulu les mêler à d’autres, nettement plus crédibles scientifiquement, comme le climatologue Jean Jouzel (également signataire), pour montrer que c’est un appel de toute la société. Il n’est pas nécessaire d’avoir un prix Nobel de biologie pour dire : « Nous ne voulons pas de la fin du monde ». Il faut obliger le pouvoir politique à faire de la sauvegarde de la vie sa priorité absolue. Comment est-ce que ça pourrait ne pas l’être ?

On m’a parfois reproché d’avoir réuni des gens qui n’étaient pas toujours exemplaires. C’est vrai. Mais, justement, qu’ils signent un texte qui appelle des mesures claires, éventuellement impopulaires et coercitives (auxquelles ils seront soumis) pour mettre fin à la fuite en avant, me semble être du meilleur augure.

Vous êtes astrophysicien. Est-ce que votre discipline scientifique a joué un rôle dans votre investissement envers la préservation de l’écosystème de la planète ? Ou bien cette démarche est-elle totalement indépendante de votre sujet d'étude, simplement faite en tant que citoyen ?

Aurélien Barrau : Mon intérêt pour les animaux, ma fascination pour la forêt, mon amour des espaces vierges sont antérieurs à ma passion pour l’astrophysique. Le désir de respecter les autres êtres vivants et le devoir de faire son possible pour éviter l’immense catastrophe déjà bien amorcée ne requièrent aucune compétence professionnelle. C’est en tant que membre de la grande tribu des vivants que je me positionne sur cette question, pas en tant que physicien.

Pour autant, il est exact que les connaissances scientifiques ne peuvent plaider que dans ce sens. C’est évidemment vrai de l’éthologie (l’étude des comportements) qui montre chez les animaux des attitudes infiniment subtiles, délicates, inventives. Beaucoup d’espèces nous semblaient idiotes simplement parce que les manières dont nous les sondions n’avaient aucun sens pour elles ! C’est évidemment vrai de l’écologie qui montre que la situation de notre planète est extrêmement critique à tous les niveaux : dérèglement climatique, pollution, atrophie des espaces de vies pour les non-humains. Et c’est vrai aussi de l’astronomie, qui ne cesse de nous enjoindre à un émerveillement infini face à la singularité fragile de ce qui se joue ici.

Avez-vous échangé avec la plupart des personnalités signataires (peut-être avec toutes ?), et si oui, pouvez-vous dire les raisons qui les ont poussées à une prise de conscience du problème et à cet engagement ?

Aurélien Barrau : J’ai échangé avec certaines d’entre elles. Les motivations intimes étaient diversifiées, mais le constat est toujours le même : il faut lancer un appel solennel et radical au pouvoir politique. Nous voulions que ce soit bref et percutant. Certains ont jugé notre tribune un peu fade, mais elle ne l’est pas quand on la lit bien. Nous disons en substance que le sérieux est du côté de l’écologie. Nous disons que tout pouvoir ou parti politique qui n’en fait pas sa priorité est caduc et ne peut plus être considéré comme viable. Ce n’est pas rien. Mais nous comptons beaucoup sur l’effet d’emballement. Avant-hier, j’ai été contacté par un prix Nobel de chimie pour une action en ce sens. Hier, nous avons décidé de faire une version espagnole de la tribune. Elle associera (normalement) l’actrice Pénélope Cruz et un grand nombre des membres de l’Académie royale des sciences qui sont enthousiasmés pour la cause. Il faut mettre une pression maximale sur le pouvoir politique car la situation est gravissime.

D’autres démarches, parallèles à la mienne, ont été initiées. Je m’en réjouis évidemment et je les soutiens. Tout cela ne changera sans doute pas grand-chose. Restons humbles et modestes. Mais ne pas le faire serait pire encore. Soyons tous les « lanceurs d’alerte » de la pire catastrophe de l’histoire de l’humanité, et peut-être de l’histoire de la Terre.

Quelques jours avant la tribune dans Le Monde, vous aviez publié une autre tribune, plus longue, sur Internet, sur le même sujet. Le texte paru dans Le Monde en est-il directement inspiré ?

Aurélien Barrau : J’ai en effet publié quelques jours auparavant un texte dans Diacritik qui est plus approfondi que celui de la tribune et qui a joué le rôle de déclencheur. En particulier, j’essaye d’y expliquer qu’il ne s’agit pas de revenir à un passé fantasmé où nous étions en harmonie avec la nature : même à l’époque des chasseurs-cueilleurs, lorsque les humains colonisaient une partie du globe, il en résultait une extinction massive de la macrofaune. Il faut inventer un devenir radicalement autre et ce défi est immense. J’ignore s’il nous est possible de le relever.

J’essaye également d’argumenter que l’appel à la responsabilité individuelle ne suffit plus. Nous sommes faibles et l’autorégulation est extrêmement difficile à l’échelle individuelle. Cela semble inhérent à l’espèce humaine et on ne le changera pas. Mais nous sommes assez forts pour comprendre qu’il est souhaitable qu’un pouvoir politique – au sens noble, historique – impose une régulation devenue vitale. Cette exigence doit devenir la ligne de vie qui nous permettra d’échapper au « crime contre l’avenir » qui est aujourd’hui commis.

Vous admettez que certains signataires ne sont pas forcément les plus exemplaires en matière d'écologie (ou de bilan carbone). Justement, certains, sur les réseaux sociaux, ont émis cette critique quant à la portée de la tribune. Que leur répondez-vous ?

Aurélien Barrau : J’entends et je comprends ce reproche. Mais je pense que c’est précisément le sens de notre appel à des mesures collectives et légales. Je vais le dire simplement : pressés et au volant d’une voiture puissante, nous roulerions (presque) tous à 200 km/h sur l’autoroute si c’était autorisé. Nous sommes ainsi faits. Pourtant, nous sommes aussi assez sages pour être convaincus qu’il est préférable de limiter la vitesse car en roulant très vite, on met sa vie et celle des autres en danger (sans parler de la pollution). Pour moi, c’est un peu le sens que certaines « stars » donnent à leur signature. Elle signifie, je crois : « Certes, à ce stade, je ne suis pas exemplaire, mais je suis favorable à des lois de limitation auxquelles je serai bien obligé de me plier. » Dans un monde idéal, il serait préférable que chacun soit spontanément exemplaire, j’en conviens. Ce n’est pas le cas. Et, en l’état, voir des gens jouissant d’un haut niveau de confort se déclarer plus ou moins prêts à y renoncer en partie pour le bien commun me semble être plutôt réjouissant. Car les lois qu’ils appellent les concerneront aussi. Il ne s’agit pas de demander « aux autres » de faire l’effort, ce qui serait en effet un peu indécent.

Avec votre tribune, vous mettez la pression sur le gouvernement, lui enjoignant de légiférer, arguant du fait que la loi va s'imposer à tous et que c'est le meilleur moyen pour que les choses évoluent. Toutefois, ne serait-il pas plus impactant, en plus, de « montrer l'exemple » et de faire en sorte que les signataires s'engagent à réduire leur impact sur l'écosystème ?

Aurélien Barrau : C’est une bonne idée. À titre personnel, j’ai pris des décisions en ce sens. Mais je pense vraiment que l’urgence n’est pas de convaincre chacun de faire un effort. C’est louable mais, de fait, terriblement insuffisant. Cela ne marche pas : tout le monde sait que nous allons dans le mur et rien ne change. Il faut enjoindre le pouvoir politique à jouer son rôle. Nos dirigeants ont un choix clair. Sachant ce qu’ils savent, soit ils sont les pires « traîtres à la vie », soit ils sont les premiers héros. Mais pour être dans le camp des héros, quelques beaux discours et un peu de « greenwashing » ne vont pas suffire. Il faudra être fort et ferme, il faudra se fâcher avec les lobbies et prendre des mesures très concrètes. Ces mesures, dans les grandes lignes, nous les connaissons tous. Mais j’ai préféré ne pas les évoquer, laissant aux véritables experts (je n’en suis pas), je rôle de les définir avec précision.

En parallèle de l’aspect « défense des écosystèmes », je pense que c’est aussi notre rapport aux animaux qui doit être repensé. Nous les avons réifiés à un niveau stupéfiant et ce n’est pas sans lien.

À la suite de cette tribune, si le gouvernement n'infléchit pas sa politique en faveur de la préservation de la planète, et en l'absence de lois par nature contraignantes, envisagez-vous « d'ouvrir » votre tribune à tous les citoyens et à un engagement de chacun à réduire son impact sur l'écosystème (par exemple, sur le cas des glyphosates, dont on sait que la loi ne les interdira pas avant trois ans, les citoyens — évidemment surtout des agriculteurs, mais aussi des consommateurs — ne pourraient-ils pas prendre les devants en décidant de ne pas les utiliser ? Le fait qu'ils ne soient pas interdits n'est pas une obligation de les utiliser…) ? Sinon, quelle suite ?

Aurélien Barrau : Pour contrer la « fin du monde », je peux tout envisager ! Le terme « fin du monde » ne me fait pas peur. Bien sûr, la Terre continuera de tourner quoi qu’il arrive. Mais privée d’une large partie de sa diversité, elle ne mériterait plus qu’on se batte pour elle, elle aurait perdu – et pour bien longtemps – ce qui la rend singulière et merveilleuse.

Votre suggestion fait sens et je ne peux qu’y souscrire. Pour autant, j’insiste sur le fait que j’ai peu d’espoir en notre capacité individuelle à nous priver volontairement. Je place mes espoirs dans notre capacité à accepter des lois et des mesures collectives qui induiront ces privations. Et, d’ailleurs, si ces mesures apparaissent pour un temps comme liberticides ou inconfortables, je suis persuadé que, dans le long terme, un rapport apaisé à la nature ne peut être qu’épanouissant.

La croissance exponentielle de l’utilisation des ressources ne peut pas durer longtemps. En physique, un système qui se comporte ainsi est dit « instable » : on sait qu’il va crasher. Nous sommes en train de faire crasher le système « planète Terre ». Et il est très important de ne pas se focaliser que sur l’aspect « diminution des rejets de CO2 » et changement climatique. La pollution des sols, de l’eau, de l’air et la diminution des espaces non-urbanisés points aussi cruciaux.

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