9 novembre 1967, la première Saturne 5 décolle : « C’est énorme ! Tout tremble »

Premier décollage de la fusée lunaire américaine, la Saturne 5. © Nasa
Il y a 50 ans, la plus puissante fusée jamais construite effectuait son premier vol. Destinée à envoyer des hommes sur la Lune, elle décollait de cap Kennedy, sans astronaute à bord. L’un des journalistes présents alors témoigne.

Il est 7 heures du matin, ce 9 novembre 1967, à cap Canaveral, quand un rugissement inédit envahit le tout nouveau pas de tir 39A. Précédé par une luminosité aussi intense que le Soleil, il se prolonge en un sourd grondement qui fait trembler le sol et tous les bâtiments. Ce son entièrement nouveau provient de la plus puissante fusée jamais construite : la gigantesque Saturne 5, dont le premier exemplaire décolle du centre spatial Kennedy, en Floride.

Walter Cronkite

Haute de 110 m et d’une masse de plus de 3000 tonnes, la fusée qui doit envoyer des hommes sur la Lune s’élève lentement vers le ciel, propulsée par ses cinq énormes moteurs F1.

 À plus de 5 km de là, dans le local réservé à la presse audiovisuelle, Walter Cronkite, présentateur vedette de la chaîne américaine CBS, est littéralement saisi. D’intenses vibrations secouent la vitre à travers laquelle il suit le lancement, au point qu’il a le réflexe de poser ses mains dessus pour éviter qu’elle ne se brise. Des plaques se détachent du plafond.

C’est un véritable séisme que Cronkite décrit en direct, troquant son flegme habituel pour des cris empreints de panique :

Notre bâtiment est secoué, là. Notre bâtiment est secoué ! Oh, c’est énorme, le bâtiment tremble ! Ce gros souffle, la fenêtre tremble ! Nous la tenons avec nos mains ! Regardez cette fusée aller dans les nuages à 3000 pieds ! Vous la voyez, vous la voyez, le rugissement est énorme…

Sur l’image télévisée, la luminosité des flammes qui s’échappent des moteurs est telle que les capteurs saturent. Jamais on n’avait vu, entendu et ressenti un tel engin s’élever dans les airs.

Sur cette vidéo, on entend Walter Cronkite à partir de 1 min 48 s.

La pression acoustique de la Saturne 5 a été sous-estimée. Avec un volume sonore qui s'élève à plus de 200 décibels, les moteurs F1 de la fusée produisent une onde de choc phénoménale susceptible d'enflammer la prairie jusqu'à 1,5 km. Cette onde pourrait même détruire la fusée elle-même. Pour étouffer ce bruit destructeur (audible à plus de 9 km), plusieurs lances expédient près de 3,5 millions de litres d'eau par minute sur les tuyères des moteurs dès que ceux-ci s'allument. Malgré cela, les effets sont impressionnants et une onde de choc atteint les spectacteurs présents. Michel Anfrol, alors journaliste pour l’ORTF, était sur place. Il raconte : « Quand les moteurs se sont allumés, le souffle a tout balayé. C’était spectaculaire, il fallait s’accrocher ! Je me souviens surtout des journalistes américains, dont Walter Cronkite, qui tenaient leur studio de télévision pour les empêcher de s’effondrer. »

Un lancement peu médiatisé

À l’époque, bizarrement, les médias s’intéressent peu à l’événement. « Il y avait peu de gens au lancement, se souvient Michel Anfrol. Nous, journalistes, devions être dix ou vingt fois moins nombreux que lors des lancements des missions habitées Gemini, peu de temps auparavant. La télévision française n’était pas intéressée par le sujet. J’ai seulement fait un sujet radio pour France Inter. »

Du côté des astronautes du programme Apollo, aucun ne semblait être présent. Ceux que nous avons interrogés ont répondu qu’à l’époque, ils étaient occupés ailleurs au développement des différents modules Apollo. Ce que confirme Michel Anfrol : « Contrairement aux lancements précédents, nous n’avons pas eu de contact avec des astronautes. »

Essai à haut risque

Pour ce premier tir de la Saturne 5, la Nasa a pris quelques risques. En effet, pour gagner du temps et remporter le pari du président Kennedy — envoyer des hommes sur la Lune avant 1970 —, elle a opté pour un test de toute la fusée dès le premier vol. Jusque-là, les différents étages étaient essayés séparément, pour minimiser les risques d’accident. Pour Saturne 5, le choix a été fait d’effectuer de très nombreux tests statiques au sol avant de lancer la fusée complète.

La première Saturne 5 sort de son hall d’assemblage. © Nasa

Les techniciens redoutent par-dessus tout que la fusée n’ait un problème dans les secondes qui suivent le décollage. Rosemary Roosa, fille de l’astronaute d’Apollo 14 Stuart Roosa, se souvient de cette crainte, lors des lancements ultérieurs, comme celui d’Apollo 11 : « Quand le compte à rebours arrivait à zéro, il y avait un déchaînement de feu qui s’échappait de chaque côté, presque aussi long que la fusée elle-même. Le sol tremblait et le bruit était celui d’un grondement sourd. Alors, à cause de son poids, la fusée montait lentement. Si elle percutait la tour de lancement, il était certain qu’elle allait exploser. Donc, ces premiers moments étaient tendus. Si vous écoutiez les speakers des lancements, l’annonce “La tour est dégagée” était toujours une joie. »

Le pari technique est réussi : le premier étage S-IC de la Saturne 5 propulse la fusée à plus de 8000 km/h en seulement 2 minutes 15. Le deuxième étage S-II, équipé de cinq moteurs J2 à oxygène et hydrogène liquides, fonctionne bien. Ensuite, le troisième étage S-IVB (avec un seul moteur J2) finit de placer ce qu’il reste de la fusée sur une orbite à 190 km d’altitude.

La Terre vue par Apollo 4

Puis, deux orbites plus tard, il se rallume et fait monter le vaisseau jusqu’à 17000 km de la Terre. Là, un appareil photo collé au hublot de la capsule Apollo 4 prend automatiquement des clichés couleur de notre planète depuis ce point lointain.

La Terre photographiée depuis la capsule Apollo 4 (sans équipage). © Nasa

Plus tard, après la séparation du troisième étage, le module de service est mis à feu pour propulser la capsule vers la Terre et la faire entrer dans l’atmosphère à la vitesse jamais atteinte de 11,1 km/s. Son bouclier thermique est ainsi testé dans des conditions proches de celles qui seront rencontrées lors d’un retour de la Lune. Tout fonctionne bien et la capsule finit sa course au bout de trois parachutes dans le Pacifique Nord, après un vol de 8 h 37 mn. La route de la Lune est ouverte.

La capsule d’Apollo 4, après le premier test à vide de la fusée Saturne 5. © Nasa

À découvrir

Ce documentaire de l’époque (15 min, en anglais) raconte les enjeux et le déroulement de la mission Apollo 4. On y découvre dans sa première partie le tout nouveau complexe de lancement 39, construit pour les missions lunaires et, à la fin, la récupération de la capsule dans l’océan Pacifique par l’USS Bennington.

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