Youri Gagarine, 12 avril 1961, récit du premier voyage dans l’espace

C’était il y a 60 ans. Pour la première fois, un Terrien quittait sa planète pour devenir le premier voyageur de l’espace à bord d’un minuscule esquif. Retour sur l’un des exploits les plus extraordinaires du XXe siècle.

Le temps est splendide sur la steppe kazakhe, ce mercredi 12 avril 1961 lorsque, mu par ses quatre moteurs RD 107 et son moteur central RD 108, la fusée Vostok-K s’arrache du pas de tir n°1 de la base de Baïkonour, près de Tiouratam. La poussée au décollage dépasse les 400 t. Au sommet de ce missile stratégique de 38 m, un jeune homme de 27 ans est installé dans un drôle d’engin. Vostok, Orient en russe, est un vaisseau de 4,7 t en deux parties : un module de service de 2,3 t pour la propulsion et un module de descente de 2,4 t et de 2,3 m de diamètre avec un volume habitable de 2 mètres cubes. Juste de quoi loger le siège éjectable du pilote et les instruments de bord. Cet habitacle sphérique évoque plus une cloche à plongeur qu’un vaisseau spatial.

Pour célébrer le vol de Gagarine,
regardez notre émission avec Claudie et Jean-Pierre Haigneré sur YouTube

 

Né le 8 mars 1934 à Klouchino, dans l’oblast de Smolensk, Youri Alexeïvitch Gagarine est un pilote de chasse choisi parmi un groupe de vingt et dans lequel figure notamment Alexeï Leonov, qui deviendra le premier marcheur de l’espace lors de la mission Voshkod 2 en 1965. Youri, qui est marié à Valentina une infirmière qui lui a donné deux petites filles, ne compte alors que 265 heures de vol sur avion de combat Mig-15 avant la mission qui fera de lui une légende.

Youri Gagarine, 27 ans, pilote de chasse, s’apprête à embarquer dans sa minuscule capsule Vostok. DR

Premières impressions orbitales

Il est 9 h 07 (heure de Moscou) quand la fusée s’élève. Depuis la salle de commande, Sergueï Korolev (nom de code Zaria 1, ou Aube 1), le responsable du programme spatial soviétique lance par radio à Gagarine (Cèdre) : « Étape préliminaire… Intermédiaire… Principale. Lancement ! Nous vous souhaitons un bon vol… » « Poyekhali ! » répond Cèdre. « C’est parti ! »

Le premier cosmonaute de l'histoire décolle au sommet du Vostok-K, un missile reconverti en fusée. DR

C’est parti pour un vol qui va permettre de boucler le premier tour complet de la Terre depuis l’espace. Trente minutes avant le décollage, le pouls du cosmonaute affichait 64 pulsations/minute. Il grimpe à 154 juste après le décollage ! S’il est considéré comme favori depuis plusieurs mois, ce n’est que quatre jours avant le départ que le général Nikolaï Kamanine, le responsable des cosmonautes, le choisit comme titulaire, avec Gherman Titov et Grigori Neliubov comme suppléants.

Gagarine est l’heureux élu pour aller explorer un milieu encore presque totalement inconnu. Depuis le 4 octobre 1957 et le satellite Spoutnik 1, les Soviétiques font la course en tête dans l’espace devant les Américains. Avec Vostok 1, ils dégainent une nouvelle fois les premiers. Dix minutes après la mise à feu et une accélération de 5g, le cosmonaute évolue sur orbite à 169 km de périgée pour 315 km d’apogée et inclinée à 64,95°.

Pour la première fois, un Terrien contemple sa planète depuis l’espace. « Le vaisseau fonctionne normalement. Je peux voir la Terre dans le viseur du Vzor [dispositif optique placé aux pieds de Gagarine]. Tout se déroule comme prévu », annonce-t-il par radio. Après 20 minutes de vol, il survole le Kamchatka. À travers le Vzor, les paysages se dévoilent sous ses yeux émerveillés. Qui ne le serait pas à sa place ?

Dans sa capsule Vostok, Gagarine dispose d'un espace minimal. DR

Il évoquera dans son rapport « un ciel noir, noir. La grandeur et l’éclat des étoiles paraissent plus nettement sur ce fond noir. Leur vitesse dans les deux hublots est considérable. Une ligne d’horizon splendide. On voit bien la rondeur de la Terre. Elle est bordée d’un joli bleu » À l’époque, les communications sont intermittentes et passent par un réseau de stations disséminées sur l’immense territoire soviétique. Les satellites relais, qui aujourd’hui transmettent des images de l’ISS sur Internet en temps réel, n’existent pas.

Expériences en apesanteur

Première tâche demandée à Gagarine depuis son poste d’observation privilégié : donner une description détaillée de ce qu’il voit. « La surface de la mer m’a paru grise, pas bleue, explique-t-il dans son rapport. Une surface irrégulière, comme les dunes de sable du désert sur les photos. Je crois qu’il sera tout à fait possible de prendre ses repères au-dessus de la mer. »

Vostok 1 plonge ensuite vers le sud et survole l’Équateur par 170° Ouest en direction du sud-est à 9 h 48 min (heure de Moscou). Il vient d’entrer dans la nuit. S’il est observateur, Gagarine est aussi expérimentateur. Une orbite pour ce premier vol, c’est long, car beaucoup de choses peuvent mal tourner. C’est aussi très court, car il doit réaliser des manipulations qui décideront peut-être de la poursuite des vols spatiaux habités. Peut-on manger et boire normalement dans l’espace ? Il sort deux tubes de nourriture et boit l’eau d’une poche en plastique grâce à un embout relié par un tube.

Le jeune Soviétique doit noter tout ce qu'il découvre dans ce milieu nouveau. DR

Il doit aussi vérifier si l’on peut travailler. Avec l’apesanteur, il découvre que les objets ont la fâcheuse manie de ne pas rester en place quand on les lâche. Son crayon s’échappe. Poussé par la climatisation de la cabine, il va se loger derrière le siège. Dans sa capsule minuscule, le cosmonaute ne peut pas se détacher pour récupérer le précieux objet.

Premier homme à survoler la Terre, Youri Gagarine est également le premier à contempler un second lever de soleil dans la même journée. Cela fait désormais 62 minutes qu’il glisse silencieusement dans l’éther vers le nord en direction de la côte ouest de l’Afrique. Alors qu’il survole le détroit de Magellan, Radio Moscou annonce sa mission. L’évènement provoque un séisme aux États-Unis…

Un retour mouvementé

La rentrée atmosphérique approche. Il reste encore 40 minutes de vol, Vostok-1 se réoriente automatiquement en prévision. Au sol, Korolev est inquiet : le système de rétrofreinage va-t-il fonctionner ? Les réserves de carburant de Vostok-1 n’autorisent qu’un seul freinage. Toutefois, si celui-ci échouait, le vaisseau pourra revenir sur Terre en mode dégradé. Son orbite est telle qu’au bout de dix jours, la capsule reviendra au sol naturellement. Gagarine dispose de réserves d’oxygène et de nourriture en conséquence.

La rentrée débute par la mise à feu de la rétrofusée pendant 42 secondes, qui ralentit le vaisseau au-dessus de l’Angola ; 8 000 km restent à parcourir. Le système fonctionne comme prévu, mais le sang-froid de Gagarine est mis à rude épreuve. Vostok se met soudainement à tournoyer à près de 30° par seconde. « Rien à signaler », se borne-t-il à dire. En fait, le module de service et le module de commande sont restés reliés, alors qu’ils devaient se séparer 10 s après l’extinction du dispositif de freinage. Il faudra 10 minutes pour que les attaches qui relient les deux parties brulent complètement sous l’effet du frottement avec l’air et libèrent le compartiment pressurisé.

Le Vostok n'a pas encore de système le ralentisaant pour lui permettre de se poser avec son passager. À 7000 m, Gagarine quitte le vaisseau et termine en parachute. DR

Une dernière épreuve attend Gagarine. Il doit s’éjecter à 7 000 m d’altitude et descendre en parachute. L’atterrissage en douceur d’un vaisseau habité n’est pas encore maitrisé à l’époque. Ce petit subterfuge ne sera admis que dix ans plus tard par les Soviétiques. Les boulons explosifs expulsent comme prévu la trappe et Youri tire sur les deux poignées qui projettent son siège dans les airs. Son parachute se déploie et il se pose dans un champ à 10 h 55 à 26 km d’Engels, sous les yeux effrayés d’une femme et sa fille par cette apparition vêtue d’orange venue du ciel. Dix minutes plus tôt, le vaisseau a atterri par 51°N 46°E, 1 h et 48 min après le départ.

Youri Gagarine devient le héros de toute la nation soviétique. Un héros qui décèdera prématurément le 27 mars 1968 lors d’un vol d’entrainement. Il n’est jamais retourné dans l’espace, mais son nom est entré dans la légende. Soixante ans plus tard, tous les astronautes savent ce qu’ils lui doivent.

Gagarine fait la une de Time. Mais le vaisseau représenté sur la faucille et le marteau ressemble plus à la capsule Mercury américaine qu’au Vostok soviétique !

 

Recevez Ciel & Espace pour moins de 6€/mois

Et beaucoup d'autres avantages avec l'offre numérique.

Voir les offres

Nous avons sélectionné pour vous