Missions Apollo : Un complot ne meurt jamais !

Missions Apollo : un complot ne meurt jamais. © Ciel & espace HS n°40
Depuis plus d’un demi-siècle, certains affirment que la Nasa et ses astronautes ne sont jamais allés sur la Lune. Une rumeur née dès la fin des missions Apollo, dans une Amérique secouée par le Watergate… Voici en avant-première l’un des articles de notre hors-série « Fake news dans le ciel », qui parait ce 9 juillet 2021.

James Oberg connait ou a connu personnellement un bon nombre des douze hommes qui ont marché sur la Lune. « Comme j’ai commencé à travailler à la Nasa en 1975, j’ai rencontré tous ceux qui ont participé au programme Apollo, raconte celui qui a été responsable du suivi des vols spatiaux pendant 22 ans avant de devenir consultant et journaliste spécialisé dans le domaine. Je dinais souvent avec John Young [commandant d’Apollo 16, NDLR] pour Thanksgiving, et j’ai récemment passé un coup de fil à Buzz Aldrin [Apollo 11]. »

 

Un article de notre nouveau hors-série « Fake news dans le ciel »,

en kiosque le 9 juillet 2021

Hors-série Ciel & espace n°40, été 2021. Fake news dans le ciel : une histoire des canulars en astronome. © C&E

Entouré de ces astronautes auréolés de gloire, il est surpris par l’écho trouvé par un ouvrage de 87 pages publié en 1976 à compte d’auteur par Bill Kaysing, un écrivain passé par une entreprise de construction aérospatiale, et qui s’intitule Nous ne sommes jamais allés sur la Lune : une escroquerie à 30 milliards de dollars. Ce sera la première remise en question du succès d’Apollo à partir d’éléments détournés des images officielles afin d’affirmer que toute cette aventure n’était qu’une vaste fumisterie. « Quand nous en avons parlé avec les astronautes d’Apollo, ils ont d’abord été très étonnés et aussi un peu ennuyés, indique James Oberg. Puis ça leur a été égal. Ils se sont dit qu’une personne qui se laissait prendre à ce piège intellectuel était hors d’atteinte. »

Dans une interview donnée au magazine américain Air & Space en 2016, Michael Collins, pilote d’Apollo 11 disparu récemment, rappelait que 6 % de ses compatriotes pensaient qu’ils n’étaient jamais allés sur la Lune — en France, la proportion est de 9 % selon un sondage Ifop publié en 2019. « Cela devrait me rendre fou de rage, mais ce n’est pas le cas. Ça me fait rire, commente l’astronaute américain. J’aimerais me retrouver avec beaucoup d’entre eux dans une pièce, avec toutes leurs différentes théories, les écouter et me moquer d’eux. » En 2002, l’un des conspirationnistes a poursuivi Buzz Aldrin devant un hôtel pour l’obliger à jurer sur la Bible qu’il était bien allé sur la Lune et a reçu en réponse un coup de poing au visage. Il a récidivé avec Michael Collins dans un supermarché. Sans perdre son sang-froid, ce dernier a essayé de faire trébucher l’agitateur dans un parterre de fleurs et regrette de ne pas y être parvenu.

Fox News prend le relai

La Nasa a longtemps fait l’autruche, refusant de répondre aux arguments avancés par les complotistes. Jusqu’à ce que la chaine Fox News se fasse en 2001 le relai de ces théories à travers un documentaire regardé par des millions de téléspectateurs qui bombardèrent de questions l’agence spatiale. « La Nasa a alors analysé cette histoire et a souhaité en faire un outil pédagogique pour les enseignants, se souvient James Oberg. Elle voulait avant tout expliquer quels principes physiques étaient mis en œuvre dans l’espace. On m’a alloué 15 000 $ pour faire ce livre, mais les sénateurs n’ont pas dû apprécier que, par rapport au budget total de la Nasa, un petit dollar sur 15 millions soit affecté à ce projet. Ça a fait les gros titres de l’actualité pendant un moment, mais je n’ai pas terminé l’ouvrage. Pourtant, il faudrait le faire, car le public sait aujourd’hui beaucoup moins de choses sur les vols spatiaux qu’à l’époque d’Apollo. »

James Olberg a vécu de près la conquête lunaire. Pour le journaliste, il semble utile de démonter les théories fumeuses concernant Apollo. Surtout que “le public sait aujourd’hui beaucoup moins de choses sur les vols spatiaux qu’à l’époque”. © Nasa
Pour le journaliste James Olberg, il semble utile de démonter les théories fumeuses concernant Apollo. Surtout que “le public sait aujourd’hui beaucoup moins de choses sur les vols spatiaux qu’à l’époque”. © Nasa

Faudra-t-il attendre que les Américains reviennent sur la Lune avec le programme Artemis pour voir les rumeurs s’éteindre une fois pour toutes ? Car c’est l’un des nombreux arguments avancés par les conspirationnistes : depuis 1972, aucune mission habitée n’est retournée sur notre satellite, preuve que les explorateurs spatiaux n’ont pas dû aller plus loin que des studios de cinéma où ont été tournées des scènes d’alunissage, comme le montrent ces sources de lumière inexpliquées, ce ciel sans étoiles, ou encore ce sacré drapeau qui s’obstine à flotter dans un environnement dépourvu d’atmosphère.

Au milieu des années 1970, un auteur américain met en doute la réalité de l’épopée lunaire. Bill Kaysing appuie son propos sur une analyse erronée des photos de la Nasa. C’est l’époque du Watergate. En pleine défiance vis-à-vis des institutions, le germe du doute est semé.
Au milieu des années 1970, un auteur américain met en doute la réalité de l’épopée lunaire. Bill Kaysing appuie son propos sur une analyse erronée des photos de la Nasa. C’est l’époque du Watergate. En pleine défiance vis-à-vis des institutions, le germe du doute est semé.

Chacune de ces « preuves » a été systématiquement et méthodiquement réfutée par les scientifiques. « Le fait est que ceux qui croient au complot croient aussi en la science, souligne James Oberg. Mais les principes qu’ils utilisent sont des perceptions fondamentalement incorrectes de la réalité. Et aucun argument rationnel ne les fera changer d’avis. Au contraire : ils ont l’impression de se sentir intellectuellement supérieurs et pensent que tous ceux qui ne voient pas cette vérité sont idiots. »

James Bond en décors lunaires

Il faut ajouter que le contexte dans lequel a commencé à se déployer cette théorie du complot était propice à la remise en question de la version officielle. En 1971, dans Les Diamants sont éternels, James Bond-Sean Connery s’échappe d’un centre de recherche spatiale dans lequel évoluent deux astronautes au milieu de décors lunaires, et file dans le désert du Nevada à bord d’un rover qui montre une belle adaptabilité aux aspérités du terrain. Si une telle scène a pu être tournée, pourquoi n’aurait-ce pas été possible de le faire pour Apollo ? D’autant que la parole officielle du gouvernement a été largement discréditée par le scandale du Watergate, qui a révélé des fraudes de grande ampleur au sein de l’administration présidentielle et conduit Richard Nixon à démissionner en 1974.

Dans Les Diamants sont éternels, James Bond croise deux astronautes à l’entrainement dans des décors lunaires. Le film sort en décembre 1971, l’année des missions Apollo 14 et 15. Certains franchissent le pas : tout cela, c’est du cinéma ! © Eon Productions
Dans Les Diamants sont éternels, James Bond croise deux astronautes à l’entrainement dans des décors lunaires. Le film sort en décembre 1971, l’année des missions Apollo 14 et 15. Certains franchissent le pas : tout cela, c’est du cinéma ! © Eon Productions

Peu importe au final qu’aucune des 400 000 personnes qui ont travaillé pour le programme Apollo n’ait donné matière à douter de l’authenticité des missions lunaires. Peu importe que l’ennemi d’alors, l’URSS, pourtant championne en matière de propagande, n’ait démenti le succès américain. Peu importe encore que les 382 kg de roches lunaires rapportés sur Terre grâce à ces missions aient été soumis à de nombreuses analyses qui montrent leur nature unique. Il suffit à certains de pointer des anomalies et de les insérer dans un récit bien construit pour donner la sensation que l’on est en train de découvrir une vérité alternative dont la confidentialité peut donner envie de lui accorder une forte crédibilité.

L’erreur du documenteur

William Karel a en fait l’expérience à ses dépens en 2002, quand son documentaire Opération Lune a été projeté en avant-première à Arte, qui lui avait commandé le sujet, et à la presse. « Nous voulions faire un vrai-faux documentaire, un “documenteur”. Nous pensions que les gens comprendraient immédiatement que c’était une plaisanterie. Mais nous nous sommes trompés… » se souvient le réalisateur. Pour Opération Lune, lui qui avait déjà fait plusieurs films sur la vie politique américaine, a mis bout à bout des parties d’entretiens de dirigeants tels qu’Henry Kissinger, Donald Rumsfeld, ou encore un ancien directeur de la CIA. Il a aussi interviewé la femme de Stanley Kubrick (une rumeur dit que le cinéaste a participé au tournage des faux alunissages) et fait appel à des acteurs pour plusieurs interventions. « Mais tout le long du film, nous avions semé des petits cailloux, des mises en garde, qui n’ont pas marché. »

Car à l’issue des avant-premières, l’équipe d’Arte ne voit pas la manipulation, pas plus qu’un grand nombre de journalistes qui quittent furieux la projection presse avant la fin. Pourtant, les indices semés par William Karel, qui s’est beaucoup amusé au montage, sont loin d’être invisibles, et la fin du film prend une tournure complètement burlesque. Tout comme le public des avant-premières, une partie des téléspectateurs n’a pas réagi à ces alertes. Opération Lune a été diffusé dans quarante pays et est régulièrement programmé.

« Je reçois encore des mails de gens qui me disent ‘bravo d’avoir révélé la vérité’, soupire le réalisateur. J’ai arrêté de leur répondre pour les détromper. C’est une trop grande perte de temps. On a joué à un jeu dangereux et on ne s’en est pas rendu compte. Le film a été pris comme référence par un responsable de l’extrême droite dans une interview, et même par Marion Cotillard lorsqu’elle parle de certains complots. La femme de Kubrick, elle, a trouvé ça très amusant. » Les théories conspirationnistes ont trouvé un nouveau terreau fertile avec la crise sanitaire et les réseaux sociaux. On souhaiterait que le second degré ne se retrouve pas, lui, en voie de disparition.

C’est une rumeur tenace : les astronautes d’Apollo ne sont jamais allés sur la Lune. Et aucune des 400 000 personnes travaillant pour la Nasa, ni même le KGB n’a mangé le morceau ! C’est fort, non ? © NY Daily News
C’est une rumeur tenace : les astronautes d’Apollo ne sont jamais allés sur la Lune. Et aucune des 400 000 personnes travaillant pour la Nasa, ni même le KGB n’a mangé le morceau ! C’est fort, non ? © NY Daily News

 

En kiosque le 9 juillet 2021 : notre nouveau hors-série

« Fake news dans le ciel : une histoire des canulars et des complotismes en astronomie »

Hors-série Ciel & espace n°40, été 2021. Fake news dans le ciel : une histoire des canulars en astronome. © C&E

 

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