Le temple de Göbekli Tepe, inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco

Les pierres gravées de Göbekli Tepe. © Turquietourisme.gov.tr
Sept mille ans avant les pyramides, le temple de Göbekli Tepe avait-il une vocation astronomique ? Son ancienneté et sa complexité posent autant de questions sur les débuts du Néolithique que sur nos préjugés... L’Unesco vient d’inscrire le site turc à sa liste du Patrimoine mondial.

Au sud-est de la Turquie, en Anatolie, un site étonnant couronne le sommet d’une colline du nom de Göbekli Tepe. Dominant la vaste plaine d’Harran, les mégalithes qui s’y dressent sont datés du Xe millénaire av. J.-C., la phase la plus précoce du Néolithique, à une époque où la subsistance est encore fondée sur la chasse et la cueillette et où la poterie n’existe pas. Disposées en cercle, avec deux piliers en forme de T au centre de chaque enclos, ces pierres sont gravées de dessins représentant des humains et des animaux, de motifs géométriques et de figures abstraites. Particularité supplémentaire du site : tout indique qu’au lieu de servir à des fins pratiques, tels le stockage des ressources ou l’habitat, il s’agissait d’un lieu de culte. Des activités rituelles s’y déroulaient et faisaient de ce sanctuaire le cœur de l’organisation sociale de la région. Mais vers le VIIIe millénaire, au moment où l’agriculture se développe, le site est abandonné et soigneusement enterré après vingt siècles d’existence.

Le site mégalithique de Göbekli Tepe, au sud-est de la Turquie, vient d’être inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco. © DR

Göbekli Tepe ne serait qu’un site mégalithique de plus si son extraordinaire ancienneté n’en faisait la plus vieille architecture monumentale connue et le premier “temple” de l’histoire. Bâti 7 000 ans avant les pyramides, il a révolutionné l’archéologie du Néolithique ! Connu dès les années 1960, mais redécouvert dans les années 1990, ce lieu est la preuve qu’il y a 12 000 ans, les sociétés humaines étaient déjà suffisamment complexes pour que des groupes de chasseurs-cueilleurs érigent une structure architecturale comme lieu de culte. L’organisation de la religion ne serait donc pas un produit de la sédentarisation...

Le rôle des étoiles

Depuis quelques années, Göbekli Tepe attire aussi l’attention des archéoastronomes qui se demandent quel rôle auraient joué les étoiles dans l’émergence de la religion. En 2016, dans un article publié dans le Nexus Network Journal, l’astronome italien Giulio Magli examine l’orientation de trois enclos pour lesquels la datation est relativement fiable. Ce faisant, il établit une corrélation entre leur orientation et la position du lever de Sirius au sud-est. Il remarque que l’azimut des différentes orientations diminue avec le temps, ce qui s’expliquerait comme un effet de la précession des équinoxes : Sirius (Alpha du Grand Chien) se décale siècle après siècle vers le nord et les enclos enregistrent ce décalage. Magli sait qu’au Xe millénaire, à la latitude de Göbekli Tepe, Sirius n’avait pas la même luminosité qu’aujourd’hui — ni même qu’au temps des pyramides où elle occupait une place importante dans l’imaginaire religieux égyptien. Elle culminait en effet à quelques degrés seulement au-dessus de l’horizon et le phénomène d’extinction atmosphérique la réduisait à une étoile de magnitude 4. 

Pour l’archéoastronome, ce n’est donc pas son éclat qui rendait Sirius digne d’attention, mais sa lente réapparition dans le ciel après plusieurs millénaires d’occultation sous l’horizon — précisément à cause de la précession des équinoxes. Göbekli Tepe célébrerait ainsi la “naissance” d’une étoile en suivant le déplacement de ses levers... Fort de cette hypothèse, Magli s’aventure alors à interpréter une image fameuse gravée sur l’un des piliers du site : celle d’un homme-vautour soulevant une sphère au-dessus d’un scorpion. Le solstice d’été, à cette époque, ayant lieu dans la constellation du Scorpion, il s’agirait d’une représentation du Soleil accompagnant la naissance de Sirius.

L’homme vautour et le scorpion gravés sur l’une des stèles ont suggéré à plusieurs chercheurs
une signification astronomique à ces dessins. © K. Schmidt, DAI

Pour l’archéoastronome britannique Andrew Collins, l’orientation principale du site pointe au contraire Deneb, dans la constellation du Cygne. Diamétralement opposée à celle que propose Giulio Magli, cette orientation est déterminée par les piliers centraux de trois enclos. Avec une magnitude de 1,25, Deneb n’est par son éclat que la dix-neuvième étoile du ciel. Mais au Néolithique, elle est en position circumpolaire et aucune étoile majeure n’indique le Nord. Plus tôt encore, vers 15 000 av. J.-C., elle occupe le pôle Nord céleste et cette position dominante doit lui assurer une importance majeure dans l’imaginaire religieux. 

Une interprétation astronomique ?

Collins interprète donc l’image gravée de la façon suivante : le scorpion désigne la constellation homonyme, et en raison des similarités morphologiques, l’homme-vautour représenterait la constellation du Cygne. Pour Collins, l’importance du Scorpion provient de ce que l’écliptique y croise la Voie lactée. Quant au Cygne, outre sa position circumpolaire au Néolithique, il se situe au niveau du “Grand Rift”, l’immense nébuleuse obscure donnant l’impression que la Voie lactée se divise en deux. À partir de ces données et de comparaisons avec des documents d’origines diverses (maya, grotte de Chauvet, Égypte…), le Britannique reconstitue une cosmologie néolithique : via la route ascendante que forme la Voie lactée vers le Nord céleste, l’âme parcourt l’espace entre terre et ciel. Elle s’incarne en descendant ; et en remontant, elle regagne l’espace supracéleste après sa mort. Collins présente enfin cette cosmologie comme le prototype duquel pourrait avoir découlé une religion astrale mythique — connue dans la littérature arabe médiévale comme le quatrième monothéisme et situé précisément dans la plaine d’Harran.

Les stèles du site mégalithique ont été soigneusement enterrées il y a 10 000 ans pour une raison inconnue. Les dessins d’animaux gravés
à leur surface sont parfaitement conservés. © Klaus-Peter Simon.

En réalité, probablement aucune de ces deux hypothèses n’est correcte. Construites sur les mêmes arguments (alignement et iconographie), elles se heurtent à plusieurs obstacles méthodologiques et épistémologiques. D’abord, les données archéologiques sont rares et difficiles à établir. Or, pour un ensemble limité d’informations, il est toujours possible de donner des explications divergentes et incompatibles (principe de Duhem-Quine). Les calculs de Magli s’appuient sur trois enclos seulement et Collins est contraint à des parallèles multiples, parfois arbitraires, entre différentes cultures et époques pour rendre compte de l’iconographie. La combinaison d’éléments disparates semble alors autoriser des spéculations sur la cosmologie du Néolithique. Ensuite, le choix de l’orientation au nord ou au sud dépend lui-même de postulats interprétatifs. Chez Magli, l’aura de Sirius — étoile mythique — éclipse son état réel : sa faible luminosité ne pouvait pas la qualifier plus que n’importe quelle autre étoile pour servir de cible aux alignements. L’astronome est obligé de supposer que le peuple de Göbekli Tepe avait su observer la très lente apparition d’un astre durant des siècles de précessions. Le choix de cette étoile se justifie donc de manière téléologique : future étoile la plus brillante du ciel — mais comment nos ancêtres du Néolithique l’auraient-ils su ? —, sa “naissance” devient l’occasion de fonder le premier temple. Chez Collins, Deneb est d’abord utilisée pour appuyer le scénario d’une cosmologie néolithique, empruntée en grande partie à des cultures religieuses bien plus récentes... 

Le ciel des chasseurs-cueilleurs

On l’aura compris : même si les habitants du Néolithique avaient aligné leurs édifices par rapport aux étoiles, nous n’aurons jamais de preuve déterminante pour le démontrer. Dans le cas de Göbekli Tepe, on ne peut qu’établir des corrélations à partir d’hypothèses et de parti-pris : il est possible de vérifier la concordance des hypothèses avec les données, mais pas de confirmer un lien réel derrière ces corrélations. Et ce, d’autant moins que d’autres alignements sont toujours possibles... L’intérêt de l’archéoastronomie est donc moins dans les réponses qu’elle prétendrait apporter que dans les questions qu’elle permet de poser... 

Charles-François Dupuis. DR
 

Par exemple : pourquoi cherchons-nous à interpréter un site archéologique par rapport au ciel ? L’archéoastronomie, sous ses habits neufs, est en fait le dernier produit d’une longue histoire intellectuelle. La tradition consistant à associer l’observation du ciel avec la naissance de la religion remonte à Maïmonide (1138-1204) : pour ce philosophe judéo-arabe, les êtres humains ont longtemps rendu un culte aux astres avant que le monothéisme ne s’impose progressivement. L’idée est reprise au XVIIe siècle par les théologiens protestants qui veulent voir l’origine de l’idolâtrie dans le culte des astres, alors que les catholiques conçoivent au contraire un monothéisme originel dégénérant en idolâtrie. Au XVIIIe siècle, Charles-François Dupuis (1742-1809) voudra prouver, quant à lui, que la religion universelle provient de l’observation du ciel et que toutes les mythologies en racontent les mouvements. Au regard de cette histoire, l’archéoastronomie est donc la version moderne d’un parti-pris philosophique sur la religion.

Mais à l’inverse, pourquoi une société néolithique ne pourrait-elle pas construire d’édifice en rapport avec le ciel ? La tentation de rejeter par principe les hypothèses de l’archéoastronomie pour des périodes si anciennes, dans l’idée qu’elles supposent un état avancé de développement invérifiable pour la science, se heurte à son propre présupposé : l’évolutionnisme. L’idée que les sociétés “primitives” puissent développer une connaissance des mouvements du ciel ne correspond pas à la représentation d’un progrès des savoirs du simple vers le complexe. Ce présupposé, qui a dominé l’archéologie jusqu’à la découverte de Göbekli Tepe, trouve avec ce site son démenti : une structure architecturale complexe pouvait précéder la sédentarisation, la poterie et la naissance de l’agriculture. La société des chasseurs-cueilleurs était déjà “évoluée” et l’ethnologie nous a appris qu’il n’existe pas de peuples primitifs.

Au final, à travers les étoiles, c’est la question anthropologique du “complexe” ou de “l’évolué” contre le “simple” ou le “primitif” qui fait le fond du débat. De même que celle des savoirs oraux. Est-ce qu’un peuple sans écriture est un peuple qui ne peut transmettre des savoirs complexes ? Ce second présupposé convient à une société alphabétisée comme la nôtre, mais ne rend pas compte de la transmission des savoirs dans des sociétés sans écriture. La naissance de l’écriture n’est que le début d’une histoire écrite. Mais l’histoire existait déjà avant. Et l’observation du ciel ?

 

Cet article est paru dans le Ciel & Espace n°559, de mai/juin 2018.

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