Le « Lunar X Prize » peut-il encore gagner la course à la Lune ?

Vue d'artiste du rover de PT Scientists sur le site d'Apollo 17. Crédit : PT Scientists
En 2007, Google et la fondation X Prize s'associaient pour relancer la course à la Lune en créant un prix doté de 30 millions de dollars. Alors que le géant de l'internet se désengage, sept entreprises privées comptent toujours envoyer leur rover sur notre satellite. Certaines dès la fin de cette année...

Ne l'appelez plus « Google Lunar X Prize », mais « Lunar X Prize ». Moins de trois mois après le retrait de Google, le président-fondateur du X Prize Peter Diamandis a annoncé le 5 avril 2018 qu'il souhaitait relancer cette compétition débutée en 2007. Avec un atterrissage sur la Lune en ligne de mire – il s'agit d'y envoyer un rover capable de parcourir 500 m et d'en transmettre des images –, cinq équipes sont désormais en finale. « À ce stade, nous ne voulons pas les abandonner », explique Peter Diamandis. Mais ce prix désormais sans dotation a-t-il encore un sens ? Deux équipes éliminées du concours ont déclaré leur intention d'atteindre la Lune dans les mois qui viennent. Qui se posera le premier sur le sol lunaire ?

Le difficile retour vers la Lune

Lorsque que la Fondation X Prize s’associe à Google en 2007 pour créer une compétition internationale, il règne une certaine nostalgie de la conquête lunaire. En dépit des progrès scientifiques et techniques, aucune nation ne s’est plus posée sur la Lune depuis trois décennies ! En 1976, Luna 24 avait clos le dernier round du bras de fer entre URSS et États-Unis en rapportant des échantillons sur Terre, et en fermant la porte derrière elle durablement...

Réplique de la sonde Luna 24 photographiée à Prague en 1980. © Svobodat. 

Mais Peter Diamandis affiche une foi sans réserve dans la capacité du secteur privé à relever le défi. Rouler 500 m sur la Lune et transmettre des images avant 2012, le tout financé à 90% sur des fonds privés, semble un objectif modeste à l'époque. C'est oublier un peu vite que des compétences multiples sont nécessaires pour accéder à la surface de notre satellite. Et surtout, qu'un tel projet est extrêmement onéreux : se rendre sur la Lune coûte 1 million d’euros environ par kilo de charge utile ! Diamandis a beau répéter comme un mantra qu’il croit plus « au pouvoir des entrepreneurs qu’à celui des hommes politiques », comme il le lance encore fin 2016 devant une audience d’entrepreneurs lors du séminaire de Paolo Alto, l’absence de mission posée sur le sol lunaire depuis Luna 24 rappelle en creux la difficulté du projet.

Chine : 1 / Google : 0

Des 33 équipes alignées sur la grille de départ du Google Lunar X Prize, il en reste 25 en 2012. Les défections se succèdent les années suivantes, certaines équipes se regroupent, d’autres se rachètent, d’autres encore abandonnent purement et simplement. Du côté des organisateurs, on est contraint sans cesse de reporter la date limite de la compétition. De 2012, on est passé à 2015, avant de glisser vers 2016, 2017 puis enfin au 31 mars 2018. À ce stade, il ne reste plus que 5 équipes en course. Mais malgré l’avancement certain des compétiteurs, les plannings glissent toujours et encore…

Le couperet tombe le 23 janvier 2018 : Google se désengage de la compétition en prenant acte de l’absence de gagnant. C’est l’échec. Il démontre qu’au-delà des promesses — parfois extravagantes — de quelques milliardaires, le spatial privé n’est pas omnipotent. Le 13 décembre 2013, pourtant, une sonde a bien déposé un rover sur notre satellite ! Pied de nez aux promoteurs du Lunar X Prize, on doit ce retour sur la Lune à un État, communiste de surcroît. Après deux missions de reconnaissance Chang’e 1 et 2, la sonde chinoise Chang’e 3 a en effet déposé le rover Yutu non loin du golfe des Iris. Suite à une panne, le rover stoppe au bout de 114 m, mais il renvoie des images. C’est un demi-succès, qui vient rappeler une fois encore l’extrême difficulté des missions lunaires.

La rover Yutu fait ses premiers tours de roue sur la Lune. Crédit : CNSA/Chinanews/Ken Kremer/Marco Di Lorenzo.
Le rover Yutu fait ses premiers tours de roues à la surface de la Lune. © CNSA/Chinanews

La compétition continue

Pour le secteur privé, le gros point dur reste l’aspect financier. Début 2018, après plus de 10 ans de Lunar X Prize, la majorité des équipes se battent toujours pour lever des fonds avec un retour sur investissement incertain. « La raison pour laquelle le GLXP a été étendu autant de fois tient principalement au manque de fonds levés par les équipes, mais aussi la première date butoir fixée assez irréaliste pour un tel défi technique », estime Karsten Becker, responsable de l’électronique de l’entreprise spatiale privée PT Scientists.

L’histoire pourrait s’arrêter là, mais en réalité 7 entreprises privées poursuivent la course vers la Lune : les 5 finalistes du X Prize et 2 autres équipes sorties plus tôt de la compétition. « Nous prévoyons toujours d’aller sur la Lune, le Google Lunar X Prize n’était qu’une friandise dans notre business plan », relativise Julie Arnold, directrice de la communication de l’américain Moon Express. Malgré une confiance et un volontarisme certain, cette équipe n’a pas souhaité s’avancer sur une date de lancement. En 2015, elle fait néanmoins partie des deux groupes les plus avancés du Google Lunar X Prize car elle a déjà passé un contrat de lancement avec l’entreprise privée Rocket Lab.

L'atterisseur Lunar Scout de Moon Express comporte un télescope de 130 mm et doit observer depuis le pôle Sud lunaire. © Moon Express

L’autre équipe à ce stade d’avancement fin 2015 est celle des Israéliens de Space IL. Ils ont passé un contrat avec Space X et affichent eux aussi une détermination sans faille. « Rien ne nous arrêtera pour atteindre la Lune avant fin 2018 », nous a affirmé Ryan Greiss, vice-président de Puder PR, qui représente Space IL. « Nous poursuivons néanmoins nos efforts pour lever des fonds », admet Ryan Greiss. Difficile de savoir si l'échéance avancée est fiable et s’il manque encore des financements.

L'atterisseur de Space IL en phase de test. © Space IL. 

À partir du 24 janvier 2017, le Google Lunar X Prize impose aux équipes d’avoir un contrat de lancement pour rester dans la compétition. À cette date, c’est le cas d’une troisième équipe : Team Indus. Mais son contrat passé avec l’agence spatiale Indienne ISRO est annulé début 2018, faute de fonds suffisants. Leur volonté de continuer est toujours là. En fait, cette équipe est en train de fusionner avec l’équipe japonaise Hakuto, et l’équipe internationale Synergy Moon. Les Indiens mettent à disposition leur atterrisseur, et la charge utile sera conçue par Hakuto et Synergy Moon. « Nous cherchons toujours à lancer notre rover début 2019 », confirme Sotira Trifourki, de Synergy Moon.

Le projet de Team Indus dans sa version provisoire. Il doit fusionner avec Synergy Moon et Hakuto. © Team Indus.

Au final, il ne reste en lice que trois projets pour cinq entreprises : Moon Express, Space IL, Team Indu (avec Synergy Moon et Hakuto), mais cette dernière n’a plus de contrat de lancement. De plus, il faut voir quelles seront les nouvelles règles du Lunar X Prize, car Space IL, par exemple, doit lever des fonds du gouvernement israélien. « La Fondation X Prize a prévu d’annoncer les nouvelles règles de participation dans les prochains mois. Nous espérons continuer à concourir », précise Ryan Greiss. Par ailleurs, deux autres compétiteurs très sérieux font la course en solitaire : Astrobotic (États-Unis) et PT Scientists (Allemagne). Initialement concurrents du Lunar X Prize, ils en sont sortis en cours de route pour s’affranchir des contraintes de la compétition. « En particulier, avec sa dotation de 30 millions de dollars (M$), Google demandait les droits sur les images prises sur la Lune », explique Benoît Faiveley, responsable du projet Sanctuary embarqué sur Alina, l’atterrisseur de PT Scientists.

« La dotation de 30 M$ a permis aux équipes de lever 300 M$ d’investissement », justifie Peter Diamandis dans sa déclaration du 5 avril 2018. Il a officiellement lancé un appel à d’autres investisseurs que Google pour financer le prix. Seulement, ils seront difficiles à trouver, car Astrobotic et PT Scientists pourraient bien arriver en premier sur la Lune alors même qu’ils ne concourent plus au Lunar X Prize.

Objectif : souffler les bougies d’Apollo 11 sur la Lune

PT Scientists affiche l’ambition d’être sur la Lune dans la période anniversaire d’Apollo 11. « Bien entendu, le domaine spatial est complexe. Il faudrait être fou pour affirmer qu’aucun retard n’est possible », tempère Karsten Becker, chez l’équipe allemande. « Pour notre projet embarqué avec PT Scientists, il est désormais question d’un départ au dernier trimestre de 2019 », précise Benoît Faiveley. Du côté d’Astrobotic, la date annoncée se veut réaliste. « Nous nous sommes retirés du X Prize car nous faisons du business et les dates imposées par la compétition n’étaient pas compatibles avec les dates réalistes que l’on donne à nos clients », nous explique John Thornton, directeur de Astrobotic. « Nous avons un contrat de lancement avec United Launch Alliance, et nous lancerons notre projet mi-2020 », ajoute-t-il. 

L’atterisseur d’Astronotic. Cette mission implique notamment Airbus et DHL. © Astrobotic

Reste une question : l’entreprise est-elle rentable ? « Notre modèle économique est en fait assez simple. Avec notre vaisseau et notre atterrisseur Alina, nous pouvons emporter 100 kg de charge utile sur la Lune pour environ 1 M€ par kilo. Cela représente donc 100 M€ de revenus par mission. Nous espérons pouvoir descendre les coûts réels à environ la moitié de cette somme », détaille Karsten Becker. Certes, l’offre est là, mais y a-t-il des clients pour acheter ces places (virtuelles) vers la Lune ?

Coup de pub exceptionnel

La question se pose avec d’autant plus de force que, pour le moment, PT Scientists s’est principalement financé en agrégeant des marques en quête de visibilité : Red Bull, Audi, Vadafone, Nokia... Et quelle visibilité ! Le but est de se poser dans Taurus Littrow pour aller vers le site d’Apollo 17. Les deux rovers arborant le logo d’Audi pourront se photographier l’un l’autre avec les vestiges de la dernière mission lunaire habitée en toile fond. Même si quelques expériences sous forme de cubes de 10 cm sont embarquées sur le côté de l’atterrisseur, le projet est devenu avant tout un outil de marketing au service de géants du secteur privé.

PT Scientists prévoit d'envoyer deux rovers sur la Lune. La mission prévoit aussi le déploiement d'un réseau haut début 4G. © PT Scientists

Il existe tout de même une demande institutionnelle. Ainsi, le Mexique a acheté une place à bord du projet d’Astrobotic pour réaliser la toute première mission spatiale de son histoire : déployer un mini-rover à la surface de la Lune. « Nous commençons à voir des agences spatiales passer des partenariats avec des compagnies privées, mais nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Dans les premières années du GLXP, les agences spatiales ne savaient pas vraiment quelle attitude adopter vis-à-vis des acteurs privés du « New Space », ni comment les aider. Mais cela a beaucoup changé ces dernières années », observe Karsten Becker. Néanmoins, les demandes comme celle du Mexique sont pour le moment rares.

Quid des grandes agences gouvernementales ? « Je pense qu’il y a en ce moment un effet d’attraction pour le “New Space” qui conduit certaines entreprises à tester différentes façons de récupérer des fonds. Le contexte de recentrage de l’effort de la Nasa vers la Lune me semble avoir réactivé ces velléités. Je pense que l’on ne peut pas déconnecter ces projets de l’arrière-plan gouvernemental de la Nasa », estime Xavier Pasco, spécialiste des questions spatiales à la Fondation pour la recherche stratégique. Les premiers signes de ce recentrage de la Nasa sont déjà visibles. Astrobotic, avant même d’avoir concrétisé son projet de mission lunaire, voit poindre les premières retombées économiques. La société a annoncé le 13 mars 2018 avoir passé un contrat avec l’agence spatiale américaine pour développer des « CubeRover » de 2 kg capables d’explorer la surface de la Lune et d’autres surfaces planétaires.

Vers une seconde mort du Lunar X Prize ?

La difficulté des concurrents passés et actuels du Lunar X Prize à boucler le budget de leurs missions lunaires est indéniable. Elle pose la question de savoir s’il y a de la place pour autant d’acteurs dans ce secteur ? « On peut en effet douter de la viabilité économique de ces projets, et en toute hypothèse, on peut imaginer que chacun essaye surtout de se placer dans un grand projet de la Nasa encore en gestation. Mais dans le meilleur des cas, il y aura sans doute des perdants », estime Xavier Pasco. Le risque d’autant plus fort que pour le moment, seuls Astrobotic et Moon Express touchent des subsides de la Nasa. Or il s’agit de deux compagnies basées aux États-Unis. Le protectionnisme économique désignera-t-il le vrai vainqueur du Lunar X Prize ? C’est le risque.

Gageons néanmoins qu’il y aura une prime de visibilité pour la première équipe à se poser correctement sur la Lune. Sans se risquer à pronostiquer un vainqueur, les projets d’Astrobotic et de PT Scientists sont sur de bons rails. Or, paradoxalement, ce sont deux équipes dégagées du Lunar X Prize… Si l’une d’elles arrive en premier, le Lunar X Prize n’aura définitivement plus de sens. Ce serait donc la seconde mort de cette compétition.

Mais le prochain engin à toucher le sol lunaire sera probablement de nouveau chinois ! La Chine doit envoyer cette année la mission Chang'e 4 vers la face cachée de la Lune. Son départ est prévu en deux phases avec un orbiteur lancé dans la première moitié de l'année, et un atterisseur avant la fin de l'année. 

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