Enquête : Investir dans la météorite est-il un bon filon ?

Le chasseur de météorites Gérard Merlier (à droite). © A. Bogaert/C&E
Encore récent, le marché de la météorite se développe rapidement. Acheter un caillou venu de l’espace peut être financièrement intéressant à condition de savoir bien le choisir, d’y mettre les moyens, d’être patient. Et de pousser la porte d’un tout petit monde aux règles bien établies.

Costume rouge pour ne surtout pas passer inaperçu, le commissaire-priseur Aymeric Rouillac tend une nouvelle fois le micro à Gérard Merlier. L’homme aux traits anguleux et au regard vif se lance volontiers dans les explications. Cette météorite-là, « une très, très belle pièce » — toutes le sont, à l’entendre —, il l’a découverte au Maroc dans les années 2000. C’est une chondrite ordinaire, la catégorie la plus commune de météorites, formées il y a 4,5 milliards d’années. « C’est la mémoire de notre Système solaire, issue d’astéroïdes circulant entre Mars et Jupiter. » L’auditoire — une trentaine de personnes dans l’hôtel de ventes de Vendôme (Loir-et-Cher) en ce jeudi 28 février, et quelque 70 autres en ligne — écoute poliment. Caméras et micros de divers médias locaux et nationaux enregistrent. Un particulier qui vend, de son vivant, toute sa collection de météorites — 180 lots —, c’est une première mondiale ! Cela vaut le coup de mettre en scène ce moment « historique » et de faire monter les enchères. « Allez, à 50 € près, cette chondrite marocaine est à vous ! Vous pourrez vous balader avec une météorite dans votre sac comme, paraît-il, la reine d’Angleterre. Allez, 100 € pour une météorite comme la reine, c’est donné ! » anime Me Rouillac.

À la vente aux enchères de Vendôme, la pièce maîtresse est cette chondrite de 19 kg, surnommée le “pied d’éléphant”. © A. Bogaert/C&E

« Quand je vois à combien mes pierres ont été estimées, j’ai envie de pleurer. C’est presque donné », nous expliquait Gérard Merlier, quelques jours avant la mise à l’encan de sa collection constituée depuis vingt ans. Gagné par la passion des cailloux extraterrestres à l’occasion d’un voyage au Maroc en 2000, ce jeune retraité du bâtiment a une trentaine d’expéditions, de « chasses » dit-on dans le jargon, à son actif, principalement dans le Sahara. Dans cette zone immense, à cheval sur plusieurs pays, ces roches inhabituelles sont plus facilement repérables pour qui a l’œil exercé. C’est donc de là que vient l’essentiel des météorites du marché, baptisées de manière imprécise NWA, pour North West Africa — alors que les météorites sont censées prendre le nom de l’endroit où on les trouve. Si Gérard Merlier vend l’intégralité de sa collection, c’est pour financer ses futurs périples, dans l’Atacama cette fois. Sa retraite n’y suffirait pas.

« Comme Jésus tirait sa croix »

Au bout de 3 heures d’enchères, presque tout est parti pour près de 39 000 €, dont 20 000 € pour la pièce maîtresse de la collection, découverte en 2002, et pesant 19 kg. « Je l’ai tirée dans le désert comme Jésus tirait sa croix », mime Gérard Merlier juste avant que ne débute la mise à prix du lot à 10 000 €. C’est une Française qui l’a acheté, par téléphone. Placée sur haut-parleur par Maître Rouillac pour les médias, elle consent simplement à dévoiler qu’il s’agit là d’« une première acquisition ». L’aventurier des sables en espérait bien plus. « Au final, cela me rembourse les voyages et les achats auprès de spécialistes que j’ai effectués pendant toutes ces années. C’est déjà ça. » Parmi les acheteurs du jour, cet ancien libéral à la retraite venu d’Angers (il n’en dira pas plus) a dépensé 6 200 €, hors frais de vente. « Une poussée de fièvre », dit-il. Un dérapage contrôlé : « J’ai choisi des pièces que j’espère recherchées pour qu’elles prennent de la valeur, même si ma motivation première est le plaisir, pas la spéculation. »

Un marché à deux vitesses

Brigitte Zanda. © J.-L. Dauvergne/C&E

 Luc Labenne, lui, a choisi de ne pas faire le déplacement de Paris jusqu’à Vendôme. « Ce ne sont pas des pièces intéressantes. Beaucoup sont des chondrites ordinaires très altérées, tranchait-il, la veille de la vente. La pièce de 19 kg, je l’aurais vendue 4 000 €, et encore ! Le reste, c’est du second choix, qui pourrait partir en Chine pour être broyé et transformé en bijoux. » Il est l’un des acteurs majeurs, en France et dans le monde, d’un marché autrement plus lucratif, mais élitiste : celui des très beaux cailloux. Des chondrites hors du commun, et particulièrement des chondrites carbonées chargées en matière organique extraterrestre ; des sidérites composées de fer et de nickel, issues du noyau des gros astéroïdes ; des pallasites provenant également de ces corps célestes et qui, une fois découpées en tranches, dévoilent leurs esthétiques cristaux d’olivine ; mais aussi des pierres lunaires ou martiennes, qui atteignent plusieurs dizaines de milliers d’euros. Voire davantage, dans les salles des ventes. « La vraie plus-value est dans l’exceptionnel », assène-t-il.

« C’est un marché à deux vitesses, confirme Brigitte Zanda, cosmochimiste au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN). Il y a les pièces les plus intéressantes, qui valent cher, et les autres. » Comme les chondrites ordinaires ou les achondrites (ces pierres qui proviennent de la croûte superficielle des gros astéroïdes) de Gérard Merlier qui, tout extraordinaires qu’elles soient dans l’absolu, sont désormais trop répandues et souvent trop altérées pour représenter un investissement à coup sûr rentable.

Car, depuis le début des années 1990, début de la collecte de météorites dans le Sahara, les nomades qui la sillonnent ont vite appris à reconnaître ce qui devenait pour eux une source non négligeable de revenus. Ils en ont donc sorti des dizaines de milliers. Alain Carion, célèbre marchand de minéraux parisien et plus grand collectionneur français, se targue d’avoir « lancé la filière marocaine de météorites, en 1992. Après avoir mis la main sur une météorite ferreuse de 6 kg, dite de Zagora, j’ai équipé les nomades d’aimants et leur ai enseigné comment repérer une chondrite, qui contient du métal. » Au Maroc — qui centralise le commerce des pierres trouvées dans les États alentour, à la sécurité dégradée —, ce marché représente désormais plusieurs millions d’euros par an.

« Plus rentable que la Caisse d’Épargne »

« Ce qui fait la valeur d’une météorite, c’est sa qualité, sa masse, sa fraîcheur, son histoire, sa rareté, son éventuelle classification par un institut de minéralogie — qui implique toutefois de découper la pierre — puis sa publication au Meteoritical Bulletin qui fait autorité », énumère Brigitte Zanda. « Et sa notoriété », complète Christophe Lucien. Autant de paramètres qui expliquent qu’« il n’existe pas de prix de référence d’une météorite à une autre », précise ce commissaire-priseur qui a organisé, en décembre 2015 à Drouot, la vente aux enchères de la collection Pierre Delpuech, par ses héritiers — 292 belles pièces, dont une météorite ferreuse de Gibeon de 110 kg, tombée en Namibie, qui s’est vendue 130 000 € pour une mise à prix à 65 000 €.

Demander le coût au gramme n’a pas de sens. Tout dépend de l’état de conservation de la pierre

« Demander le coût au gramme n’a pas de sens », abonde Alain Carion qui, à 70 ans passés, officie toujours dans sa boutique de l’île Saint-Louis. Il sort d’une vitrine une roche de 231 g. La croûte de fusion, liée à l’oxydation du fer contenu dans la pierre lors de sa traversée de l’atmosphère, est lisse, bien noire, pas altérée. Le caillou n’a donc pas séjourné longtemps sur Terre avant d’être trouvé, sinon il aurait rouillé. Un plus. Sa valeur ? 9 240 €, soit 40 € le gramme. Cette météorite « exceptionnellement bien conservée, ce qui explique en partie son prix » est un fragment d’Allende, une chondrite carbonée de 2 tonnes tombée au Mexique en 1969. « L’importante quantité récoltée pourrait être un problème pour les collectionneurs, mais ce caillou est mythique. Il est surnommé la ‘pierre de Rosette de la planétologie’, car c’est grâce à lui qu’on a compris quand et comment s’est formé le Système solaire. Il est encore étudié par une dizaine de laboratoires à travers le monde. Son prix n’arrête pas de grimper, de 2 $ le gramme au début à 20 $ en moyenne aujourd’hui », explique l’intarissable marchand qui possède, dans sa collection personnelle, un morceau d’Allende de 6 kg. Assurément, pour cette figure historique du marché, « acheter une telle météorite, c’est plus rentable que la Caisse d’Épargne ».

Les françaises, une valeur sûre

Murchison est aussi un bon investissement. Cette chondrite carbonée, renfermant 80 acides aminés et tombée en Australie en 1969, vaut 200 $ le gramme aujourd’hui, contre 5 à 10 $ à l’époque. À titre de comparaison, un gramme d’or se négocie autour de 37 € (41 $). Alain Carion poursuit son petit guide du placement pour débutants. « Il faut des météorites classiques, reconnaissables et d’une certaine taille. Collectionner des choses visibles, pas des petits bouts invendables. » Il cite les françaises historiques (Ensisheim tombée en 1492, L’Aigle en 1803, Mont-Dieu en 1992) « à condition que l’on connaisse leur filiation », c’est-à-dire que l’on puisse identifier les propriétaires successifs pour s’assurer qu’il n’y a pas tromperie sur la  marchandise. « Quand j’achetais certaines météorites, je me disais : ‘C’est ma retraite’. » Qu’il n’a pas encore prise, bien qu’il ait vendu récemment sa collection française à un musée américain « avec une plus-value fantastique »… 

J’ai payé un fragment de la météorite de Peekskil à 10 à 12 $ le gramme ; il en vaut actuellement plus de 200 $ le gramme

Une chute, pour laquelle il y a des témoins, est plus recherchée qu’une trouvaille de météorite peut-être tombée il y a des siècles. Alain Carion recommande donc de guetter l’arrivée sur le marché de fragments de Peekskil, cette météorite de 12 kg qui a atterri sur une voiture dans l’État de New York en 1992. Lui-même en possède une tranche de 250 g. « J’ai dû la payer 10 à 12 $ le gramme. Elle en vaut actuellement plus de 200 $. » La chute de Tcheliabinsk, en Russie, le 15 février 2013, dont les images ont fait le tour de la planète et qui a blessé un millier de personnes, est aussi un bon placement. « Mais au-delà de l’exceptionnel, une chondrite agréable et bien formée, même sans intérêt scientifique, aura toujours de la valeur », garantit le marchand.

Alain Carion (ici dans le Sahara en 2014) est le plus grand collectionneur français de météorites. © Hichem Borni

En dehors des ventes ponctuelles dans les grandes maisons d’enchères, eBay et Catawiki proposent au quotidien des météorites sur lesquelles renchérir. Mais le gros des échanges s’effectue à l’occasion des bourses aux minéraux dont les plus importantes, concernant les météorites, sont celles d’Ensisheim et de Sainte-Marie-aux-Mines (en Alsace) et de Tucson, en Arizona. Dans le monde, seule une vingtaine de marchands ne vivent que de la collection, du commerce et du troc, assez répandu dans ce milieu, des cailloux célestes. Résultat : « Les belles pièces circulent toujours entre les mêmes mains. Les réseaux sont bien installés », ajoute Luc Labenne, dont l’un des informateurs lui a récemment signalé, photos à l’appui, avoir en sa possession une météorite tombée à Madagascar le 27 juillet 2018, peu de temps avant l’éclipse totale de Lune. Un sismographe a même relevé précisément le moment de l’impact. « Sa fraîcheur, car elle a été récupérée peu après sa chute, et ces détails qui constituent son histoire viennent augmenter son prix. Voyez ces lignes de fuite sur la roche noire. Elles témoignent de l’orientation de la météorite lors de son arrivée sur Terre. Ça aussi, c’est valorisé. C’est une chondrite ordinaire, mais ce fragment-ci, pour toutes les raisons mentionnées, vaut déjà autour de 15 à 20 $ le gramme. » On en a retrouvé une vingtaine de kilos, « ce qui est peu ». Il a tout acheté. Et va certainement attendre que sa valeur monte pour revendre. À qui ?

Un tout petit milieu

En France, Luc Labenne dénombre « quelques dizaines de très bons collectionneurs, mais seulement une poignée est capable de mettre beaucoup d’argent — 30 000 € et plus — dans une belle pièce ». Certains artistes français en intègrent à leurs œuvres, comme le sculpteur Michel Audiard qui, en plus d’en incruster dans des stylos qu’il vend à Jean-Paul Guerlain ou Gérard Depardieu, possède plusieurs centaines de cailloux de l’espace. Parmi les collectionneurs connus, on compte l’artiste Olafur Eliasson ou Elon Musk, le patron de Space X.

Cette sidérite découverte en 1891 à proximité du Meteor Crater, aux États-Unis, est un fragment de 17 kg de la météorite Canyon Diablo. Surnommée “The Wishstone”, elle s’est vendue 37 000 € aux enchères en 2015. Une bonne affaire (elle était estimée à 60 000 €) liée à la fine couche de peinture dont elle a été recouverte. Sans cela, son prix d’achat aurait été bien supérieur. © Drouot

Les plus gros acheteurs sont les Américains et, depuis peu, les Chinois qui aiment particulièrement les grosses pierres ferreuses. « Certains veulent clairement se constituer un capital, voire se faire de l’argent rapidement, explique Luc Labenne. J’ai cédé l’an dernier une pièce à un prix déjà pas mal. Un mois plus tard, mon acheteur l’a revendue dix fois plus, dans le cadre de la vente aux enchères Deep Impact, chez Christie’s ! » Ainsi, les scores des salles de vente, bien que ne représentant qu’une petite partie des transactions réalisées, tirent l’ensemble des prix vers le haut. « Alors même que mettre autant d’argent dans cette pièce dénote une méconnaissance du marché... », commente Luc Labenne. 

Un marché qui évolue à la hausse, mais pas que. Les météorites lunaires et martiennes ont perdu de leur valeur récemment. « On a récolté plus de météorites lunaires qu’il y a d’échantillons rapportés directement de la Lune, explique Brigitte Zanda. Forcément, leur prix a chuté, après avoir atteint jusqu’à 10 000 € le gramme. » Idem pour les martiennes, que l’on sait désormais bien mieux reconnaître qu’avant. « Il peut néanmoins être intéressant de conserver ses pierres de Mars dans l’optique d’un voyage de l’homme sur cette planète, nuance la chercheuse. Ça pourrait faire remonter nettement leur cote. » Voilà un investissement de très long terme.

Recevez Ciel & Espace pour moins de 6€/mois

Et beaucoup d'autres avantages avec l'offre numérique.

Voir les offres

Nous avons sélectionné pour vous