Un bébé pourrait-il naître dans l'espace ?

Peut-on naître dans l’espace ? © K.-Photography
L'espèce humaine pourrait-elle se perpétuer en dehors de la Terre ? Les projets de voyages au long cours vers des planètes lointaines et de colonisation de la Lune ou de Mars incitent à réfléchir à ce sujet à hauts risques, notamment éthiques.

Peut-être faudra-t-il songer à créer une nouvelle case sur les documents administratifs. Ne plus se contenter de « né en France » ou « à l’étranger ». Mais ajouter « dans l’espace ». Car la recherche sur la procréation spatiale avance. Certes, se reproduire in nihilo relève encore à ce jour de la science-fiction. Mais les projets de créer une banque de sperme dans les très hautes sphères, voire de transformer un vaisseau spatial en maternité, vont bon train.

Ces sujets émergent à la faveur des déclarations tonitruantes de milliardaires — Jeff Bezos de Blue Origin (et Amazon) comme Elon Musk de SpaceX (et Tesla) pour ne pas les nommer — pressés de voir l’humanité s’installer durablement qui sur la Lune, qui sur Mars. Et ce dans un horizon proche : 2024 pour la colonisation de la planète rouge selon les plans (sur la comète) d’Elon Musk. Rappelons qu’il faut six mois pour aller sur Mars. Imaginez une poignée d’astronautes coincés dans un vaisseau, risquant leur vie pour rejoindre un environnement particulièrement hostile. De la promiscuité, de l’angoisse, de l’espoir : bref, un cocktail de pulsions de vie et de mort qui donnerait immanquablement lieu à des rapprochements. C’est humain après tout. Reste qu’il faut envisager une grossesse dans ces situations très particulières. Ce n’est pas une vue de l’esprit : on a dénombré sept grossesses de 1989 à 2006 dans les stations de recherche de l’Antarctique, que l’on compare souvent aux engins spatiaux en raison de leur isolement. De plus, une fois le vaisseau arrivé à bon port, il va bien falloir peupler la colonie…

Du sperme en orbite ?

C’est ce qu’ont anticipé une chercheuse espagnole et des businessmen néerlandais. La première a testé la viabilité du sperme humain congelé soumis à la microgravité. L’expérience a consisté à faire voyager 10 échantillons contenant du sperme de donneurs en bonne santé à bord d’un avion. Grâce à une série de manœuvres paraboliques, une situation semblable à la microgravité a été recréée dans l’engin pendant 8 secondes. De retour sur Terre, les spermatozoïdes décongelés présentaient les mêmes caractéristiques que ceux des échantillons témoins restés sur la terre ferme. Ce test « ouvre la possibilité de transporter en sûreté des gamètes mâles dans l’espace et de considérer la possibilité de créer une banque de sperme humain en dehors de la planète Terre », a déclaré Montserrat Boada Palá lors de la présentation de son étude, fin juin 2019. Le recours à une banque de sperme permettrait d’éviter les risques de consanguinité dans les colonies.

L’étude ne s’est cependant pas déroulée dans l’espace. Le sperme a donc été protégé par l’atmosphère terrestre des radiations cosmiques, qui augmentent le risque de cancer. Passer six mois dans la station spatiale internationale (ISS), c’est s’exposer à une dose de rayons 40 fois supérieure à celle reçue sur Terre en une année. Un aller pour Mars, c’est 15 fois la dose maximale d’exposition annuelle tolérée pour un travailleur de centrale nucléaire…

Des chercheurs, qui avaient envoyé en 2017 du sperme lyophilisé de souris à bord de l’ISS pendant neuf mois, ont constaté que l’ADN des spermatozoïdes avait été sérieusement endommagé. Ce n’est donc pas gagné.

Boules à gamètes et accouchement extraterrestre

L’entreprise néerlandaise SpaceLife Origin a malgré cela aussi développé cette idée de banque de cellules reproductives placées sur orbite (votre sperme messieurs, mais aussi vos ovules mesdames, à condition d’ouvrir votre bourse, car ce n'est pas gratuit). L’idée de ce business lancé par des entrepreneurs (et non des scientifiques) est de placer, dès 2020, ces gamètes dans des boules métalliques les protégeant de la chaleur, des chocs et des radiations. Une « assurance-vie », disent-ils, qui serait stockée à bord de satellites pendant plusieurs années (le temps que la planète devienne vraiment invivable et que l’on doive en partir — c’est l’idée).

Mais c’est surtout un autre projet qui a fait la renommée de SpaceLife Origin : en octobre 2018, l’entreprise a annoncé que le premier accouchement dans l’espace aurait lieu en… 2024 ! L’idée, qui a intrigué les médias (600 articles de presse ont relayé cette annonce à l’époque), est de faire décoller une femme enceinte (et presque à terme, on suppose) à bord d’une fusée et de lui permettre d’accoucher dans l’engin placé en situation de microgravité. Celui-ci redescendrait sur Terre 24 à 36 heures après le départ, avec un nouveau — et minuscule — passager à bord.  

Quatre années de gestation supplémentaires

Mais le projet est sans doute en train de capoter : même Kees Mulder, le PDG de SpaceLife Origin, ne croit plus à sa belle histoire. Depuis le 3 juillet 2019, un texte sobre s’affiche sur la page d’accueil du site (et en est désormais le seul contenu accessible) : « Des préoccupations sérieuses d’ordre éthique, médical et de sécurité m’empêchent de m’associer à l’avenir à (cette) mission impliquant des embryons, des femmes enceintes et des bébés. En résumé : mieux vaut être en sécurité qu’en pleurs. » Son bras droit, Egbert Edelbroek (responsable de l’innovation et de la stratégie, avec lequel Mulder est entré en guerre pour une raison que l’un et l’autre refusent de rendre publique), entend poursuivre ce projet. Avec trois changements : un nouveau nom de baptême (Space born United), une nouvelle extension web du site de SpaceLife Origin qui se termine par .nl et non plus .com, et une date d’accouchement repoussée à 2028.

Quelle que soit leur cuisine interne, c’est l’intérêt même de cette entreprise qui interroge. N’est-ce pas follement risqué ? « L’espace est un environnement dangereux et les gens n’en ont pas vraiment conscience. Ce n’est pas l’endroit idéal pour avoir un enfant ni, autant que l’on sache, pour être enceinte », rappelait en 2015 Paul Root Wolpe, expert en bioéthique à la Nasa, au site Motherboard.

De nombreux risques pour le foetus

« Les astronautes subissent une perte de calcium importante, qu’une grossesse accélérerait encore, alors que la femme enceinte et son fœtus en ont besoin, rappelle Yves Ville, gynécologue à l’hôpital Necker et spécialiste en chirurgie fœtale. Ils s’alimentent avec de la nourriture carencée, ce qui ne convient pas pendant une grossesse. De plus, ils subissent des modifications cardiovasculaires : le sang alimente surtout le cerveau et le cœur. Le risque serait que l’utérus ne soit pas suffisamment vascularisé, ce qui pourrait avoir un impact sur la croissance du fœtus.Pour finir, le système immunitaire des astronautes est plus fragile, et celui de la femme enceinte encore plus. » Pas l’idéal, en effet.

L’agence spatiale américaine interdit formellement à ses astronautes d’être enceintes lors d’un vol. Elles doivent d’ailleurs se soumettre à un test de grossesse dix jours avant le décollage.

3G au décollage (enceinte) et à l'atterrissage (avec un bébé)

Car est-ce bien raisonnable d’envisager qu’une femme puisse, un jour, vivre une grossesse et même accoucher dans l’espace ? Pour en revenir au projet de SpaceLife Origin, rappelons qu’un décollage de fusée se vit, pour ses  passagers, en position fœtale (dur quand on a un ventre proéminent). Ces derniers doivent encaisser une accélération de 3 à 4 g pendant plusieurs minutes. Avec quel impact pour le bébé à naître ? Et si un incident se produisait et qu’une éjection d’urgence était enclenchée, la femme enceinte et son petit passager survivraient-ils à cette nouvelle accélération qui, dans ce cas, peut atteindre 8 g ? Rappelons qu’il est recommandé aux femmes enceintes, sur Terre, de ne pas effectuer de longs voyages en voiture en raison des vibrations…

Supposons que le décollage s’effectue sans encombre et que la future mère s’apprête effectivement à donner la vie en l’air. Quel accompagnement médical (rappelons à cet égard que le credo des médecins est « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire) ? Que faire en cas de complications ? Y aura-t-il à bord tout le matériel nécessaire, et la possibilité de procéder à une césarienne ? Comment s’assurer que les nombreux fluides corporels qui s’écoulent lors d’un accouchement ne viennent provoquer des courts-circuits en flottant jusqu’aux appareils de navigation du vaisseau ? Certes, on pourrait recréer une force centrifuge équivalente à la pesanteur dans le vaisseau (à condition que celui-ci tourne sur lui-même comme une toupie, comme dans 2001, l’Odyssée de l’espace) mais, de fait, ce n’est jamais fait.

« Revenons sur Terre ! »

Soyons optimiste une seconde et imaginons que le bébé est quand même sorti du ventre. Il a poussé son premier cri dans l’air artificiel de la navette. Le voilà à son tour directement exposé aux rayons cosmiques. Quelques heures après sa naissance, il devra subir l’accélération du retour sur Terre, aussi forte que celle du décollage. Bienvenue bébé… « Tout cela sera peut-être possible un jour. Cela me paraît totalement tordu, mais l’espèce humaine est tordue », philosophe Yves Ville.

Ce projet « totalement décalé de la réalité » inspire au Pr François Ansermet, pédopsychiatre, psychanalyste et membre du Conseil consultatif national d’éthique, cette réflexion : « Je ne peux qu’y voir une illustration du malaise contemporain. Avant que des milliardaires aillent faire accoucher des femmes dans l’espace, occupons-nous de la mortalité infantile et maternelle, de la biodiversité, du climat, des migrantes enceintes perdues dans la Méditerranée. L’enfance nous regarde et nous demande ce que nous faisons pour lui préparer le monde de demain. Revenons sur Terre ! »

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