Thomas Pesquet : « Je compte être prêt pour le premier vol d’un Européen vers la Lune »

Thomas Pesquet en entraînement de sortie extravéhiculaire. Crédit : B. Stafford
En 2021, Thomas Pesquet sera le premier Européen à s’envoler à bord du nouveau vaisseau Crew Dragon. Découverte du New Space et des traditions du centre spatial Kennedy, gestion de la pandémie de Covid-19 : il nous raconte l’entraînement pour sa deuxième mission, dont il espère qu’elle le rapprochera de la Lune...

L’astronaute français se prépare. Thomas Pesquet volera de nouveau au printemps prochain, probablement en avril. Comme en 2016, sa destination sera la station spatiale internationale (ISS) pour un séjour de six mois. Mais cette fois, il décollera de Floride, et non de Baïkonour. Il rejoindra l’ISS à bord de la capsule Crew Dragon de la société privée SpaceX. Cette nouvelle expérience, qui mêle New Space et traditions du vol spatial habité américain, le passionne. L’annonce récente de l’ESA, qui a négocié avec la Nasa trois sièges pour les Européens sur les futures missions lunaires Artemis, est pour lui une motivation supplémentaire.

Ciel & espace : En février 2020, vous saviez déjà que vous seriez le premier astronaute européen à voler avec le nouveau vaisseau américain, mais vous ne saviez pas lequel. Finalement, vous partez avec le Crew Dragon de SpaceX, et dès ce printemps. Ce n’est pas un peu court, pour un entraînement ?

Thomas Pesquet : C’est vrai que c’est un entraînement accéléré ! Pour me préparer à la mission Proxima, j’avais eu presque trois ans et demi. Là, pour la mission Alpha, moins d’un an. Mais c’est mon deuxième vol de longue durée : il y a beaucoup de choses que je connais déjà. Mon entraînement a d’ailleurs commencé par une évaluation de ce dont je me souvenais.

Il y a néanmoins des passages obligés : évidemment l’entraînement sur le Crew Dragon, où j’ai tout à apprendre, mais aussi l’entraînement physique qu’il faut reprendre, ou l’entraînement pour les sorties extravéhiculaires. Donc, oui, c’est assez intense. Heureusement, dans le Crew Dragon, nous avons la chance d’être quatre membres d’équipage. Comparé au Soyouz où nous étions trois, cela permet de répartir un peu plus les qualifications. Nous ne sommes pas obligés d’être expert sur tous les systèmes [il y a trois niveaux de qualification pour un astronaute dans un véhicule spatial : utilisateur, opérateur et expert, NDLR].

Quelle place occuperez-vous dans le vaisseau ?

Je serai mission specialist, tout comme Aki [le Japonais Akihido Hoshide, NDLR]. Nous serons donc assis sur les sièges des deux côtés. Ce seront Shane et Megan qui piloteront [Shane Kimbrough sera le commandant du vol, Megan McArthur a participé à la dernière mission de la navette vers le télescope spatial Hubble en 2009, NDLR]. Cela dit, nous aurons un œil sur les écrans nous aussi. Un peu comme dans un cockpit d’avion.

J’aurais aimé avoir plus de responsabilités pendant le vol, être copilote comme en 2016 sur le Soyouz, mais comme le Crew Dragon est un véhicule américain, développé avec de l’argent américain, la Nasa se réserve le droit de désigner ses propres astronautes sur ces postes. Pour le moment en tout cas. Dans le Soyouz, c’était aussi comme ça au début, puis les Russes ont progressivement accepté des étrangers comme copilotes, tout en réservant systématiquement la place de commandant à un Russe. De toute façon, le pilotage du Crew Dragon est automatisé à 95 %.

L'équipage de la mission SpaceX Crew-2. © SpaceX

Où s’effectue l’entraînement sur le Crew Dragon ?

Chez SpaceX, à Hawthorne en Californie. Ils y ont leur simulateur de cockpit, leur simulateur de capsule où l’on peut répéter les séquences en scaphandre, leur centre de contrôle, leur centre de production des fusées et des scaphandres. Il y a très peu de sous-traitance. C’est assez fascinant d’ailleurs, tout est fait sur place dans le même bâtiment. Cela explique sans doute qu’ils soient si flexibles et réactifs.

Combien de temps allez-vous consacrer à l’entraînement chez SpaceX ?

Si j’y intègre les entraînements pour le sauvetage et la survie, qui ne sont pas de l’entraînement en simulateur, mais qui sont quand même faits sous la responsabilité de SpaceX, j’ai douze à quinze semaines consacrées au Crew Dragon. Ce n’est pas totalement figé parce que, contrairement au Soyouz où le processus était bien rodé, on est toujours en phase de développement. D’ailleurs, on discute beaucoup avec Bob Behnken et Doug Hurley [les astronautes qui ont inauguré le Crew Dragon en mai 2020, NDLR]. Il se trouve que Bob est le mari de Megan, ça fluidifie le transfert d’informations.

La capsule Crew Dragon se posera en mer. L'entraînement en piscine (ici sur un vaisseau Orion) est donc conséquent. © J. Blair

Du Soyouz au Crew Dragon, vous passez un peu de la tradition russe au New Space. Vous arriverez au pied de la fusée en Tesla ?

En effet, c’est une volonté de SpaceX. Mais il ne faut pas croire que j’entre dans un monde où tout serait à inventer. Au Kennedy Space Center (KSC), il y a aussi des traditions bien ancrées, depuis des décennies ! Je les découvre, notamment à travers les gens qui travaillaient ici à l’époque des navettes et qui sont encore là. Ou qui étaient partis et qui sont revenus avec le redémarrage des vols habités. Par exemple, ici aussi les équipages dorment toujours dans les mêmes chambres. Autre tradition du KSC, le « wave across the ditch ». À Baïkonour, pendant la quarantaine, nous ne pouvions voir nos familles qu’à travers une vitre. Côté américain, pour les vols de la navette, l’équipage parlait à ses proches restés de l’autre côté d’un fossé. Ils veulent maintenir cette tradition.

On peut donc s’attendre à une hybridation des traditions du Kennedy Space Center avec les nouvelles manières de faire des compagnies privées ?

Exactement, d’autant que ce ne sont pas les mêmes générations. Chez SpaceX, je ne vais pas dire qu’ils ont tous 25 ans, mais les équipes sont très jeunes. Côté Nasa, on a plutôt des gens qui ont connu la navette, donc plus âgés. Doug et Bob ont la cinquantaine, par exemple. Chez SpaceX, ils les appellent les « Space Dads » !

Cette rencontre entre générations se manifeste aussi dans notre équipement. Par exemple, la climatisation de nos scaphandres (celle qu’on porte à la main comme un panier de pique-nique avant de monter dans la fusée) est la même qu’à l’époque de la navette. Elle a un design très « années 1970-80 », avec des jauges analogiques, etc. En revanche, le scaphandre de SpaceX a un design hypermoderne. Le mélange est assez marrant.

Pour votre entraînement, vous avez troqué la centrifugeuse de la Cité des étoiles pour celle de la base Wright-Patterson de l’US Air Force. Un lancement sur la fusée Falcon, ça pousse plus ou moins que sur une Soyouz ?

La Falcon pousse un petit peu plus au décollage que la Soyouz, ou que la navette, nous ont dit Bob et Doug. En tout cas, les exercices en centrifugeuse m’ont paru plus costauds que ceux effectués pour le Soyouz. C’est peut-être en partie parce que, pour le Soyouz, je simulais des rentrées manuelles, j’étais aux commandes. Or, comme dans un avion, on encaisse toujours mieux lorsqu’on est pilote que passager. Sans doute parce que l’on anticipe et que l’on est concentré plutôt que de subir sur un siège.

Un petit tour de centrifugeuse ? © Thomas Pesquet

Il y a une autre grande différence entre votre précédente mission et celle-ci, c’est que nous sommes en pleine pandémie. Comment celle-ci impacte-t-elle votre entraînement ?

L’entraînement lui-même est peu impacté. Tout le monde porte des masques FFP2 (aux États-Unis, ce sont des masques M95). Nous appliquons scrupuleusement la distanciation physique. Nous limitons le nombre de personnes présentes lors des entraînements... Et au bout du compte, nous arrivons à faire ce qui est prévu. Je dirais que, sur cet aspect, on passe entre les gouttes. Sur le plan personnel en revanche, ça change pas mal de choses puisqu’il est beaucoup plus compliqué de voyager. Comme il y a peu de vols commerciaux et que de toute façon les agences spatiales sont un peu frileuses en ce moment pour nous laisser bouger, nous devons synchroniser tous nos déplacements, de manière à prendre ensemble l’un des deux petits jets de 11 places de la Nasa. Nous sommes testés à chaque fois. J’ai dû faire une bonne quinzaine de tests depuis avril 2020 ! Mais surtout ce système n’est pas superflexible. Nous ne pouvons pas choisir nos vacances par exemple, ce qui ne facilite pas la vie de famille. L’emploi du temps est encore plus contraint que d’habitude.

Vous vivez donc entre astronautes ?

Beaucoup moins qu’à Moscou. Là-bas, nous passions des soirées ensemble, nous nous faisions à manger le soir. Nous nous découvrions en équipage, et ce d’autant plus que tout le monde était loin de chez soi. Ces moments n’existent plus malheureusement. Chacun doit rester dans sa bulle. La vie sociale entre astronautes est impactée, car nous devons éviter les contacts. Même lorsque nous mangeons ensemble, c’est à deux bouts opposés de la table avec la fenêtre ouverte en grand, été comme hiver ! Bref, c’est moins fun que la première fois... Heureusement, à part Megan, je connaissais déjà tout le monde avant de commencer l’entraînement.

Même pour la manipulation des outils utilisés en sortie extravéhiculaire, le masque est de rigueur. © D. Stafford

Une bonne nouvelle toutefois dans cette période : l’ESA a annoncé il y a deux semaines que trois places seraient attribuées à des astronautes européens à bord de la station lunaire Gateway. Est-ce que cela signifie que vous n’êtes plus en concurrence avec Alexander Gerst et Luca Parmitano, car il y aura de la place pour vous trois autour de la Lune ?

Nous n’en avons pas rediscuté, mais clairement, après deux missions de six mois dans l’ISS, je pense que l’espoir d’Alex et de Luca maintenant, c’est de passer à la suite. On n’en parle pas parce qu’on se voit peu malheureusement, surtout en temps de Covid, mais je suis sûr qu’ils sont disponibles pour le premier vol d’un Européen vers la Gateway. Et moi, j’essaierai de l’être aussi. Comme ce vol vers la Lune n’aura pas lieu avant 2025, j’ai largement le temps. Mais il faut déjà que je fasse ma mission !

À votre retour, il y aura quand même trois candidats assez clairs...

Il est vrai que, si tout se passe bien, dans un an, nous serons trois astronautes de l’ESA à avoir fait deux missions de longue durée et à avoir fait des sorties extravéhiculaires : Alex en a fait une, Luca cinq et moi deux pour l’instant. Cela ne veut pas dire que les autres n’ont pas leur chance, mais en effet, le calendrier des vols fait que — parlons au conditionnel — il y aurait trois personnes en Europe avec la disponibilité, l’expérience et l’âge pour participer à ces missions lunaires. En plus, trois personnes qui viendraient des trois plus gros pays de l’ESA. Tout cela se goupille donc plutôt bien. Si l’ESA a négocié trois sièges avec la Nasa, ce n’est pas un hasard à mon avis...

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