Sur l’île de Quéménès, l’encombrant débris spatial de Space X

Amélie Goossens et Étienne Menguy, devant la coiffe d’une capsule Dragon échouée sur leur île. © D. Fossé/C&E
En avril 2018, les habitants de la petite île bretonne de Quéménès ont eu la surprise de découvrir un bout de capsule Dragon sur leur rivage. Que faire de ce débris spatial que ni Elon Musk ni sa compagnie Space X ne semblent vouloir récupérer ? Reportage.

« Il faudrait peut-être inviter Elon Musk à passer quelques jours sur l’île ? », lance en souriant Amélie Goossens. Depuis qu’elle et son compagnon, Étienne Menguy, ont découvert sur leur petite île de Quéménès un vaste cône blanc marqué de trois étiquettes aux caractères bleutés qui ne laissent aucun doute sur son origine, « SPACEX », la jeune trentenaire ne désespère pas de réussir à contacter la compagnie spatiale américaine. Qui sait, Elon Musk promeut si fort la fusée recyclable qu’il aimerait peut-être récupérer ce fragment de coiffe, recraché par l’Atlantique en Bretagne ?

En tout cas, Amélie l’échangerait volontiers contre un tracteur électrique... « Étienne et moi sommes les seuls habitants de l’île. Nous y cultivons la pomme de terre et essayons d’y vivre en totale autonomie énergétique. Nous avons des citernes pour recueillir l’eau de pluie, et nous utilisons des panneaux solaires et une éolienne pour nous fournir en électricité. Remplacer notre vieux tracteur nous aiderait beaucoup ! » ajoute-t-elle, en contemplant le champ en friches que domine « l’éléphant », l’un des deux menhirs de l’île. Cela paraît évident : s’il venait visiter cette langue de terre de l’archipel de Molène – 30 hectares tout au plus, dont à peine 5 cultivables —, le fondateur des véhicules électriques Tesla, ancien patron de SolarCity (fabrication de panneaux solaires) comprendrait sans doute ce qui s’y joue.

Amélie Goossens et Étienne Menguy gèrent une ferme sur la petite île de Quéménès. Ils ont mis cinq jours à remonter l’énorme débris
pour éviter qu’il reparte en mer et qu’il menace les bateaux. © D. Fossé/C&E
Quéménès est entourée de hauts-fonds qui rendent son approche périlleuse. Le débris a été retrouvé à l’extrémité ouest de l’île. © D. Fossé/C&E

Quéménès, ou Kemenez (de Menez, montagne ou colline en breton, voire amoncellement), est l’une de ces îles de la pointe Finistère qui fut longtemps nimbée de brumes et de mythes. Un cauchemar de marin. Dans son Dictionnaire universel de géographie maritime (1803), Louis de Grandpré la présente ainsi : « Petite île entre l’île Molène, et celle de Beniguet, au nord-ouest de l’entrée de Brest, et au nord de l’Iroise. Toutes ces îles ne sont que des sommités sur une base de roches. Quéménès est environnée d’une grande chaîne de dangers. » Une réputation qui n’est alors guère usurpée, il suffit de jeter un coup d’œil à la presse de l’époque pour s’en convaincre... Le Figaro, 9 mai 1893 : « Dans la journée, une embarcation de l’île Molène, se rendant à Quéménès, a sombré. » La Croix, 8 mars 1894 : « Un bateau de pêche de l’île de Quéménès […] s’est perdu dimanche soir dans la brume, en revenant du Conquet, et a sombré. » Gil Blas, 15 septembre 1906 : « Le brick Théodore, échoué près de Quéménès depuis plusieurs jours, et que l’on espérait renflouer, a coulé. »

Aujourd’hui encore, on n’accoste à Quéménès qu’aux heures où la marée le permet. Mais sous le franc soleil de juin, après une courte traversée sur des flots scintillants depuis le petit port du Conquet, l’endroit n’a plus rien d’inquiétant. Au contraire. Avec ses brebis qui paissent dans les fougères, ses goélands qui nichent sur le long cordon de galets blancs et ses phoques qui vous saluent plein de curiosité, cette île à l’air léger est plutôt un petit paradis ! « Nous sommes vraiment très heureux d’avoir été sélectionnés pour y vivre », témoigne Amélie.

Robinsons entrepreneurs

Acquise par le Conservatoire du littoral en 2003, Quéménès est louée depuis une dizaine d’années dans le cadre d’un projet de ferme insulaire. Il s’agit de maintenir la vie sur l’île, de sauvegarder ses paysages et ses habitats typiques, et aussi de participer à la conservation de sa faune. Les précédents locataires sont restés neuf ans, relançant l’exploitation de la pomme de terre sur les parcelles cultivables et initiant une activité de maison d’hôte. À leur départ en 2017, il fallait trouver de nouveaux robinsons entrepreneurs... « J’étais chargée de développement dans une collectivité locale du centre-ouest breton, Étienne était calculateur dans un bureau d’études, et nous voulions changer de vie. Nous avons répondu à l’appel à projets avec enthousiasme », se souvient la néo-agricultrice.

Choisis parmi quarante candidatures, seuls locataires des lieux depuis le début de l’année, il leur revient désormais de développer les activités qui leur permettront de payer leur loyer et de se rémunérer. « Nous avons relancé la vente de pommes de terre, la maison d’hôtes, et bientôt nous produirons aussi ails, oignons et échalotes », explique Étienne de sa voix traînante. Ce grand gaillard à la poignée de main franche, tout comme Amélie ingénieur de la filière bois, ne regrette pas sa vie d’avant : « Ici, il y a énormément de travail, mais c’est tellement varié que la vie n’est absolument pas monotone. » Comme si cela ne suffisait pas, en plus du maraîchage et de la maison d’hôtes, le couple a le projet de vendre des agneaux — « mais il ne faut pas qu’on s’attache trop aux brebis », note Étienne en caressant Morphée. À plus long terme, ils se lanceront peut-être dans la récolte du goémon. « Nous sommes au cœur du plus grand champ d’algues d’Europe ! » lance Amélie en désignant la mer.

Charrié par les courants depuis la Floride

Pour l’heure, ce qu’ils ramassent sur l’estran après les tempêtes, ce sont des bouteilles en plastique, des chaussures, des bouts de polystyrène... Bref : tout ce que les courants et les marées charrient autour du globe. Même des bouts de fusée ! « Lorsqu’Étienne a découvert ce qui ressemblait à une énorme bassine blanche, dans les rochers à la pointe de l’île, nous venions de terminer une grosse journée de tournage avec une équipe de télévision. Nous étions vraiment fatigués, la nuit tombait. Mais il fallait récupérer ce déchet énorme. Reparti en pleine mer, ça aurait été un vrai danger. On a quand même mis cinq jours à le remonter... », raconte Amélie.

Trois mois plus tard, soulignée par les algues et les anatifes, on voit encore parfaitement la ligne de flottaison du débris posé dans l’herbe. On distingue aussi très bien les étiquettes marquées Space X. Sur l’une d’elles, on lit même « Nose cone stiffener ring. » Pas de doute : il s’agit bien d’une coiffe de fusée. Plus exactement du « nez » d’une capsule Dragon, chargé de protéger l’engin ravitailleur de la station spatiale internationale pendant son ascension et éjecté peu après la séparation du deuxième étage de la fusée Falcon 9.

Le débris porte la mention « Nose cone stiffener ring », indiquant son appartenance à la coiffe d’une fusée. Théoriquement, les chiffres sur l’étiquette
permettent d’identifier la date de lancement. Mais Space X n’a pas répondu à nos sollicitations. © D. Fossé/C&E
C'est le nez de la fusée (nose cone), chargé de protéger la capsule au décollage, qui a échoué à Quéménès. © Space X
Quoique rongé par le sel, on peut encore parfaitement identifier le mécanisme d’éjection du nez de la capsule Dragon. © D. Fossé/C&E

Mais que faire d’une telle trouvaille ? « Deux personnes se sont déjà portées volontaires pour l’acquérir : un patron de bar à Quimper et un collectionneur de l’Est de la France. Le musée du Bourget nous a aussi contactés », répondent les jeunes îliens. Cependant, ils n’ont pas donné suite. Certes, la relique spatiale s’est échouée sur leur rivage, ils l’ont trouvée et l’ont mise au sec. Mais leur appartient-elle pour autant ? Sur ce sujet, le chef du service juridique Entreprise du Cnes, Julien Mariez, est catégorique : « La coiffe appartient toujours à SpaceX. En vertu de l’article VIII du Traité sur l’espace du 27 janvier 1967, signé et ratifié par la France et les États-Unis, “les droits de propriété sur les objets lancés dans l’espace extra-atmosphérique, y compris les objets amenés ou construits sur un corps céleste, ainsi que sur leurs éléments constitutifs, demeurent entiers lorsque ces objets ou éléments se trouvent dans l’espace extra-atmosphérique ou sur un corps céleste, et lorsqu’ils reviennent sur la Terre”. »

Par conséquent, Space X doit être considéré comme le propriétaire de tout élément issu de ses lanceurs et retombant sur Terre, et ce même après plusieurs mois à l’abandon sur une plage bretonne… « En revanche, en l’absence de directives de Space X, la simple possession de la coiffe est évidemment autorisée, jusqu’à une éventuelle demande de récupération », poursuit le juriste. Or sur ce point, la compagnie américaine n’a pas l’air pressée. Amélie peut en témoigner : « Depuis que nous avons découvert ce bout de fusée, nous avons essayé de contacter Space X par tous les moyens : par les réseaux sociaux, par mail, par téléphone où après être passé par six ou sept services différents, on ne vous laisse pas d’autre choix que de laisser un message... J’ai même interpellé directement Elon Musk sur Twitter, mais pas de réponse ! »

Silence radio du côté de Space X

Le héraut du recyclage spatial, le chantre de la voiture propre, électrique, peut-il à ce point se désintéresser de ses bouts de fusées qu’il laisse dériver çà et là ? Rien en tout cas ne l’oblige à les récupérer. « Il n’y a obligation — prévu par l’article 5.4 de l’Accord sur le sauvetage des astronautes, le retour des astronautes et la restitution des objets lancés dans l’espace extra-atmosphérique du 22 avril 1968 — que dans le cas où l’objet est, par sa nature, “dangereux ou délétère” », reprend Julien Mariez. À regarder cette grande bassine échouée — quelques centimètres d’épaisseur d’aluminium à la structure en nid d’abeille —, on se dit que ce n’est pas vraiment le cas. 

Mais qu’importe. Sur leur petite terre émergée en mer d’Iroise — insignifiante sans doute vue de cap Canaveral ou de Hawthorne, Californie (site de fabrication de Space X) —, Amélie et Étienne n’ont pas renoncé à attirer l’attention du milliardaire du New Space. Il leur serait si utile, ce tracteur électrique ! En attendant, l’épave de Space X dort au sec près d’une vieille barque de pêche. Au gré des marées, au fil du temps, insensiblement, elle creuse sa petite empreinte dans la légende de Quéménès...

Le menhir de l’éléphant témoigne d’une occupation humaine de Quéménès vieille d’au moins 6000 ans. Ses deux résidents actuels attendent toujours
une réponse de Space X au sujet de son débris de fusée. © D. Fossé/C&E
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