Leo : « Je suis fasciné par la découverte d’un nouveau monde »

Crédit : P. Henarejos/Leo/Dargaud
Depuis 1994, à travers la saga « Les Mondes d’Aldébaran », l’auteur de bande dessinée Leo raconte les aventures d’une poignée de personnages sur des exoplanètes. Rencontre à l’occasion de la sortie du 24e album de la série, le tome 3 de « Retour sur Aldébaran ».

Comment vous est venue l’idée d’une aventure sur des planètes extrasolaires ?

J’étais fasciné par la découverte d’un nouveau monde. J’imaginais, quand j’étais enfant, l’émotion incroyable qu’ont vécue les gens qui, par exemple, sont arrivés au Brésil. Des marins qui ont débarqué, qui ont trouvé cette terre totalement inconnue, avec une végétation bizarre, des Indiens avec des mœurs et une culture complètement étranges, des animaux qu’ils ne connaissaient pas du tout. Ce devait être une expérience inoubliable, unique au monde… Tout cela est fini ; il n’y a plus de terres inconnues. Alors, évidemment, on peut imaginer reproduire cela sur une planète lointaine. Pour moi, c’est quelque chose de fascinant de raconter des histoires en utilisant cette base-là.

J’ai cette idée depuis longtemps avant Aldébaran. J’ai essayé de faire des histoires avec de nouvelles planètes, mais cela n’avait pas marché. Au moment d’écrire Aldébaran, j’avais déjà écrit plusieurs scénarios, qui étaient dans mes tiroirs. C’était une idée déjà assez travaillée.

Couverture du tome 3, et fin de cycle, de "Retour sur Aldébaran", paru en octobre 2020.
C'est le 24e album de la série commencée en 1994. © Leo/Dargaud.

Aviez-vous été inspiré par des récits de science-fiction qui se passaient sur d’autres planètes ?

Oui, j’ai toujours aimé la science-fiction et les récits qui parlaient de planètes étranges. Celui qui m’a beaucoup inspiré, c’est Solaris, en raison de cette planète avec une mer qui bouge, qui est vivante et des choses étranges qui sortent de la mer…

En 1994, année de sortie du premier tome, intitulé La catastrophe, les astronomes ne connaissaient aucune exoplanète. Comment avez-vous créé ce monde exotique autour d’Aldébaran ?

L’avantage de la science-fiction, c’est qu’on peut inventer ce qu’on veut ! À l’époque j’avais réfléchi : avec autant d’étoiles, il y aura sûrement des planètes par-ci par-là… Imaginer une planète, c’était facile. La difficulté était plutôt : comment exploiter cela en bande dessinée ? Comment on crée l’ambiance de cette planète ? J’ai dessiné une planète chaude, assez paisible. L’histoire commence au bord de la mer, exactement le milieu dans lequel j’ai vécu, au Brésil, dans mon enfance. Mon inspiration vient de là. J’ai utilisé des choses qui pour moi étaient banales et qui en France étaient exotiques. Cela me permettait de créer une ambiance assez cohérente et exotique.

Vous avez créé une faune très exotique qui ne vient pas du Brésil. Comment avez-vous créé ces formes de vie extraterrestres ?

Je me suis inspiré de la préhistoire, des insectes et des poissons des profondeurs, toutes ces créatures bizarroïdes que la nature a créé de façon surprenante. Justement, comme l’ambiance de la planète était assez « banale », c’est-à-dire semblable à la Terre, il fallait ajouter des choses qui montrent au lecteur que ce n’était pas la Terre, mais une autre planète où il se passait des choses étranges. Et aussi où il y a des choses dangereuses. La flore aussi devait être étrange.

L’idée d’une créature me vient au moment d’écrire le scénario car j’ai besoin que les personnages rencontrent une bête très dangereuse. Parfois je commence à voir, dans ma tête, la bête. Parfois, pas du tout. Alors je feuillette des bouquins sur les dinosaures ou sur les insectes pour alimenter mon imagination et arriver à une bête étrange.

L'un des nombreux animaux exotiques des Mondes d'Aldébaran. Crédit : Leo/Dargaud.

Dans le premier cycle, Aldébaran, les colons de l’exoplanète sont coupés de la Terre depuis un siècle. Et vous les avez plongés dans une société dans laquelle la technologie, a régressé, pourquoi ?

J’ai essayé d’imaginer ce qui se passerait si cela arrivait vraiment au bout d’un siècle d’isolement complet. Les premiers qui sont arrivés étaient bien formés ; il y avait des ingénieurs, des médecins de haut niveau… Mais ces gens-là vont mourir et leurs enfants ne vont pas avoir la même formation parce que leurs parents allaient être occupés à la survie. La troisième génération allait être moins bien préparée encore. Le matériel technique allait commencer à tomber en panne… Et fatalement, pour avoir des moyens de transport, on allait finir par fabriquer des choses plus rustiques : des bateaux à voile, des moteurs à vapeur…

Le voilier, un moyen de locomotion très utilisé
sur Aldébaran. © Leo/Dargaud
Le dirigeable, autre moyen de transport
de la planète d'Aldébaran. © Leo/Dargaud.

Vous avez donc imaginé l’histoire qui précède le début des aventures de vos héros.

Oui, complètement. Et en plus graphiquement, cela donnait des choses intéressantes : avoir des bateaux à voile dans un univers de science-fiction, des dirigeables… Cela donnait des images assez fortes.

Aviez-vous imaginé, dès 1994, la grande saga que l’on connaît aujourd’hui ?

Non. C’était d’abord une histoire. On ne savait pas si ça allait marcher ! Si les ventes n’étaient pas montées, on aurait arrêté… Je n’allais pas continuer une histoire qui n’aurait intéressé personne. Et cela a commencé à bien marcher au troisième album. Et j’ai alors envisagé de faire un prochain cycle.

Avez-vous déjà observé des planètes et des étoiles au télescope ?

Non ! Tout le monde pense que je suis fasciné par les étoiles… J’ai chois le nom Aldébaran par sa sonorité. C’est complètement incongru car l’étoile Aldébaran ne pourrait jamais avoir de planète habitable. C’est une géante rouge… Antarès également. Mais j’ai utilisé le nom d’Antarès parce qu’il sonne bien. Au départ, je voulais faire plus réaliste et utiliser des étoiles semblables au Soleil. Mais leurs noms n’étaient pas poétiques du tout !

Mais je n’utilise pas de télescope. Ma femme m’en a donné un, une fois, et cela n’a pas marché du tout… J’étais complètement frustré. Ensuite, elle en a acheté un autre, plus gros. Et nous n’avons pas réussi à le faire fonctionner… J’ai un ami qui connaît le ciel et où sont les étoiles, et qui m’a montré Aldébaran. Donc, mon monde d’Aldébaran est complètement imaginaire.

La série a 24 ans. Entre-temps, depuis 1995, les astronomes ont découvert des exoplanètes par milliers. Ces avancées vous ont-elles influencé dans la manière de concevoir les nouveaux mondes qui sont arrivés dans la série (Bételgeuse et Antarès) ?

Non, pas du tout. Je m’y suis intéressé, par curiosité. Mais comme on ne sait pas encore à quoi ressemblent ces planètes, on n’a pas d’image, ce n’est pas encore trop poétique.

Savez-vous que la sonde Pioneer 10, lancée en 1972, se dirige approximativement vers Aldébaran ? Elle ne va pas exactement dans sa direction. Mais à 44000 km/h, elle passera dans son voisinage dans 2 millions d’années…

C’est vrai ? C’est un peu frustrant ! C’est pour cela qu’au début, je voulais choisir des étoiles proches. Deux millions d’années, ce n’est pas possible, c’est trop loin ! Mais à un moment donné, j’ai laissé tomber et j’ai choisi Aldébaran (NDLR : située à 66 années-lumière). Il est difficile de s'en rendre compte ce que signifie concrètement, physiquement, cette distance. Elle est trop grande pour que l’on puisse l’imaginer. Même les distances des planètes du Système solaire par rapport à la Terre sont difficiles à concevoir. C’est beaucoup plus loin que ce que l’on pense. En voyant les représentations des planètes, les unes à côté des autres, on a tendance à penser que c’est proche mais en réalité c’est très loin !

C’est pour cela que vous avez imaginé des vaisseaux, comme le « Konstantin Tsiolkovski », qui fonctionnent avec un système qu’on ne connaît pas…

Bien sûr. J’imagine que la physique quantique va nous permettre de trouver un moyen d’arriver près des étoiles sans avoir à parcourir tout ce trajet. C’est mon espoir.

Le Konstantion Tsiolkovski, vaisseau interstellaire de transport des colons
au mode de propulsion futuriste. © Leo/Dargaud.

Donc vous comptez sur une découverte, dans un domaine inconnu de la physique pour rendre les espaces interstellaires franchissables ?

L’espoir, c’est la physique quantique.

Selon vous, est-ce qu’il y a de la vie ailleurs dans l’Univers ?

J’espère bien. On n’a aucune façon de le prouver, scientifiquement. C’est une idée qui est évidemment discutable. Mais j’aimerais bien.

Vous aimeriez bien que l’humanité continue l’exploration commencée par les traversées des océans sur Terre qui sont à l’origine de vos albums ?

Tout à fait : la découverte d’autres mondes et le contact avec d’autres civilisations. Ce serait quelque chose d’énorme. J’aimerais bien que cela arrive. Ce n’est pas possible que nous soyons seuls dans cette immensité qu’est le cosmos. Quand on voit ces images des télescopes, qui montrent le nombre des galaxies avec chacune des milliards d’étoiles et ces étoiles qui ont aussi des planètes… Ce n’est pas possible que nous soyons tout seuls ! Poétiquement, ce n’est pas possible.

L’humanité est déjà une civilisation extraterrestre, vis-à-vis de la Lune. Avez-vous vécu les premiers pas sur la Lune de Neil Armstrong, le 21 juillet 1969, lors du programme Apollo ?

J’ai vécu cela devant la télévision, en noir et blanc, au Brésil, à Sao Paulo. Je l’ai suivi de bout en bout. Je me rendais compte de la difficulté de la tâche. Je le souviens que nous avions peur qu’ils n’arrivent pas à repartir. Est-ce que la fusée va s’allumer ? Est-ce qu’ils vont retrouver le troisième astronaute en orbite ? Tant de difficultés, tant de choses étaient à régler ! J’étais fasciné. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à réaliser comment ils ont réussi cet exploit. J’ai également suivi, en 1981, le premier lancement d’une navette spatiale. C’était fascinant.

D’ailleurs dans vos albums, les navettes qui acheminent les personnages des vaisseaux interstellaires à la surface des planètes ressemblent beaucoup aux navettes américaines…

Oui, j’ai voulu être réaliste. J’ai aussi ajouté des choses qui ne sont pas très crédibles mais… la navette américaine était assez moche ! J’ai essayé d’y remédier un peu !

Pensez-vous que l’humanité a une vocation à essaimer dans l’espace ou doit-elle rester chez elle ?

Si on se réfère à l’Histoire, oui. Il a toujours fallu partir, aller voir ailleurs, Je crois que cela fait partie de l’humanité. Je suppose. Aujourd’hui des gens veulent aller vers Mars. Pourquoi faire ? C’est très compliqué ! Qu’est-ce qu’on va faire là-bas ? Cela coûterait un argent monstrueux. Et même des gouvernements sérieux sont prêts à faire cette dépense pour aller sur Mars. Juste, il faut y aller…

La série est-elle définitivement terminée ou bien une suite est-elle encore envisageable ?

Non, ce n’est pas fini ! Je suis en train d’écrire le prochain cycle.

Le titre sera le nom d’une nouvelle étoile ?

Non, je change. Cela s’appelle Neptune.

Cela se passe donc dans le Système solaire, cette fois ?

Oui, cela se passe à côté de Neptune. Pas sur la planète elle-même car ce n’est pas possible. On verra Neptune, avec des vaisseaux qui passent tout près.

Ce sera en lien avec les mêmes personnages ?

Tout à fait, on retrouvera Kim et Manon (NDLR : les héroïnes principales de la saga). Et tous les autres.

Kim Keller (à droite) et Marc Sorensen (au centre), héros de la saga,
et ici dans le tome 3 de "Retour sur Aldébaran,
seront de retour dans "Neptune". Crédit : Leo/Dargaud

Quand la sortie est-elle prévue ?

En 2021 au minimum, au deuxième semestre.

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