Jocelyn Bell : « Je pensais qu'ils allaient me renvoyer de Cambridge »

Jocelyn Bell Burnell, et la visualisation d'un pulsar. Crédit : Breakthrough Prize Fondation / Nasa
L’astrophysicienne Jocelyn Bell Burnell, connue pour sa découverte des pulsars il y a 50 ans, vient d’être récompensée par le prix Breakthrough, avec à la clé une dotation de 3 millions de dollars. Elle a accepté de se confier à Ciel & Espace.

Son nom est attaché à la découverte en 1967 d'un des plus étranges objets de l'astrophysique, les pulsars. Mais pour beaucoup, elle est aussi le symbole d'une injustice faite aux femmes scientifiques : alors que son directeur de thèse Antony Hewish obtint le prix Nobel en 1974 pour cette découverte, elle-même – doctorante en 1967 – en fut écartée. Le Breakthrough Prize vient aujourd’hui récompenser le travail de la chercheuse, ainsi que son leadership scientifique durant les décennies qui ont suivi la découverte. Elle a décidé de consacrer son montant à la promotion des femmes et des minorités en physique.

 

Dans quel état d’esprit étiez-vous lorsque vous êtes arrivée à l’université de Cambridge, peu de temps avant de découvrir le premier pulsar ?

En 1967, je n’étais alors qu’une étudiante en thèse en radioastronomie. Je venais de l’université de Glasgow, en Écosse, et je me sentais un peu comme une étrangère à Cambridge, moi qui venais de cette lointaine contrée du nord de l’île [rire]. Mais j’étais aussi l’une des seules femmes à faire de la recherche. Il faut savoir qu’à l’époque à Cambridge, il devait y avoir 35 à 40 établissements scolaires, mais seulement trois accueillaient des femmes. Nous étions donc vraiment minoritaires. Je trouvais les gens travaillant avec moi très intelligents, et ayant une grande confiance en eux, et j’ai commencé à me dire que je n’étais peut-être pas assez intelligente pour mériter d’être à Cambridge. J’avais en quelque sorte le syndrome de l’imposteur. Je pensais qu’ils avaient fait une erreur à m’accepter à Cambridge et qu’ils allaient le découvrir et me renvoyer. J’ai alors décidé qu’avant que cela n’arrive, j’allais travailler aussi dur que possible pour avoir la conscience tranquille le jour où je serais renvoyée. Au moins, je me serais dit que j’avais fait au mieux.

Vous vous sentiez comme un imposteur, mais c’est pourtant vous qui en êtes venue à découvrir les pulsars…

On m’avait assigné à un projet pour dénicher les quasars dans l’Univers, dont on savait déjà que c’était de puissantes sources radio. Ce projet avait pour but de découvrir plus de quasars, parce que la petite vingtaine déjà connue ne suffisait pas pour faire des recherches approfondies. J’ai alors passé deux ans à travailler sur la conception du radiotélescope que je devais utiliser pour les trouver. Une fois terminé, j’ai été la première à m’en servir. Durant les six premiers mois, j’ai décelé une anomalie qui n’apparaissait pas à chaque observation, mais quand elle était décelable, elle venait exactement de la même zone du ciel.

Compreniez-vous à quoi correspondait cette anomalie ?

Pas vraiment. En discutant de l’anomalie avec mes superviseurs, nous avons convenu qu’il fallait « agrandir » le signal, alors trop faible pour comprendre ce qu’il se passait. J’ai utilisé le télescope et son high speed recorder ,et découvert qu’elle pulsait toutes les 1,33 secondes. Antony Hewish, mon directeur de thèse, n’y croyait pas ; il pensait que c’était une interférence. Mais il est venu à l’observatoire le lendemain, et par chance, le signal était présent.

Le signal n’est alors pas visible constamment ?

On sait aujourd’hui que c’est dû à l’effet de propagation dans le milieu interstellaire, appelé scintillation interstellaire. La source peut être présente pendant une semaine, puis absente pendant une autre semaine. Mais en tous cas, Antony a pu voir le signal ce jour-là, et l’on a compris que la pulsation était la même que le jour précédent. Mais on ne comprenait toujours pas ce qu’on observait. Antony s’est même demandé à un moment si ça pouvait être un signal d’une intelligence extraterrestre, à une distance de 200 années-lumière, au-delà donc du Système solaire, mais dans notre galaxie.

Le radiotélescope utilisé en 1967 pour découvrir les pulsars s'étendait sur une surface équivalant à 57 courts de tennis. © G. Woam

Comment en êtes-vous venue à comprendre que c’était un nouveau type de corps stellaire, un pulsar ?

Nous ne savions alors plus vraiment quoi faire pour comprendre le phénomène. Je me souviens d’un soir juste avant Noël, nous avions une discussion où nous débattions de comment nous allions pouvoir publier de telles données. Nous n’avions qu’une anomalie, et c’est très compliqué de publier un papier basé sur une seule anomalie. Plus tard dans la soirée, je suis revenue au département pour continuer à étudier les données et essayer d'en trouver plus. En observant une autre zone du ciel, j’ai décelé quelque chose qui ressemblait à la première anomalie. Je me rendis alors compte que j’avais découvert une nouvelle sorte de population stellaire, qu’on appelle aujourd’hui les pulsars. Par la suite, nous en avons découvert un troisième, puis un quatrième.

Était-il simple à l’époque de publier cette incroyable découverte en tant que femme ?

J’ai pris soin d’utiliser mes initiales, car je suspectais le fait que mes recherches ne soient pas reconnues si l’on savait que j’étais une femme.

Pensez-vous que le prix Nobel, en 1974, ne vous a pas été attribué justement parce que vous étiez une femme ?

Non, je crois qu’on ne me l’a pas attribué simplement parce que j’étais encore une étudiante. Je ne pense même pas qu’ils savaient que j’existais ! Imaginons la même situation aujourd’hui, je ne crois pas que j’aurais eu le prix Nobel non plus. Ce prix est attribué aux chercheurs diplômés, et non pas aux étudiants. Même si c’en est un qui a fait la découverte, c’est le directeur de recherche qui obtient la récompense.

Jocelyn Bell en 1974. © Robin Scagell

Vous avez choisi de donner l’argent du prix, les 3 millions de dollars, à la UK and Ireland Institute of Physics pour aider les étudiantes femmes et les étudiants issus de minorités à devenir chercheurs en physique. Qu’est-ce qui a guidé votre choix ?

Ce choix a directement été guidé par la façon dont je ressentais les choses à l’époque, de mon sentiment de ne pas appartenir à ce monde. La raison principale de mon choix est donc de permettre à ces étudiants qui se sentent « outsiders » à mieux s’intégrer et à encourager la diversité des groupes de recherche en physique. On sait que, dans les secteurs du business et de l’industrie par exemple, plus la diversité est forte au sein d’un groupe, plus les prises de décisions sont bonnes. C’est plus dur de diriger un groupe où la diversité est forte, mais si on y arrive, les résultats sont généralement meilleurs.

Êtes-vous impliquée dans d’autres entreprises visant à encourager les femmes et les minorités dans le monde des sciences ?

Oui, je me suis beaucoup impliquée par le passé ; j’ai notamment été l’une des seules chercheuses à mettre en place un programme, appelé Athena Swan, qui opère aujourd’hui dans les universités britanniques et irlandaises et qui vise à récompenser une université ou un département propice à l’épanouissement des femmes.

Quel sentiment avez-vous ressenti à l’attribution de ce prix ? Compense-t-il le fait que vous n’ayez pas obtenu le prix Nobel ?

Je pense que c’est complètement différent : l’attribution du Nobel, c'était il y a de nombreuses années. Mais j’ai été très surprise à l’annonce de l’attribution du Breakthrough Prize, je suis d’ailleurs restée sans voix. C’est une merveilleuse récompense, je suis impatiente d’aller à la cérémonie de remise du prix en Californie en novembre prochain. J’ai été de nombreuses fois récompensée pour la découverte des pulsars ; un des avantages de n’avoir pas obtenu le prix Nobel, c’est justement qu’on obtient presque tous les autres prix !

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