Interview d’Aurélien Barrau : « Même pour un cosmologiste habitué à l’infini, notre Terre est unique »

L’astrophysicien Aurélien Barrau. © J.-L. Dauvergne/C&E
Le chercheur Aurélien Barrau porte son double regard d’astrophysicien et de militant écologiste sur le vaisseau Terre : un monde fragile à préserver, car c’est le seul dont nous disposons.

Les trous noirs, l’espace-temps, la relativité générale… C’est sur ces questions que nous avions surtout l’habitude d’entendre Aurélien Barrau. Mais récemment, ce chercheur du Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble a fait de l’écologie et de la décroissance son cheval de bataille. Il est à l’initiative du « Plus grand défi de l’histoire de l’humanité », l’appel de 200 personnalités pour sauver la planète, publié sous forme de tribune dans le quotidien Le Monde du 3 septembre 2018

Ciel & espace : Comment est-ce qu’on passe de l’astrophysique au combat contre le réchauffement climatique ?

Aurélien Barrau : Je veux souligner que je ne m’engage pas en écologie qu’en tant qu’astrophysicien ; c’est important que ça ne soit pas le cas. L’explorateur Théodore Monod était un ardent défenseur de la nature. Quand on lui demandait si son travail de botaniste était à l’origine de ses engagements, il répondait : “Non, c’est mon travail d’humain.” Il est impossible de ne pas nous sentir tous concernés par l’urgence écologique. Cela dépasse les clivages institutionnels, les compétences professionnelles. D’ailleurs, il n’y a pas de véritables experts en la matière. Pour se dire spécialiste de la disparition de la vie, il faudrait être à la fois biologiste, physicien, éthologue, politique, philosophe… Je suis autant spécialiste de ces questions que n’importe qui. C’est l’affaire de tous.

Ceci étant dit, mon métier d’astrophysicien m’a appris que beaucoup de systèmes sont fragiles, qu’ils relèvent d’une forme de “miracle immanent”. Le bagage scientifique apporte non seulement la conscience de cette fragilité, mais aussi la confiance dans l’analyse de la situation opérée par les chercheurs. Les prédictions alarmistes sont hélas fiables. À ce détail près qu’à mesure que les modèles sont affinés, les conclusions sont de pire en pire…

L’astrophysicien Aurélien Barrau. © J.-L. Dauvergne/C&E

Mon métier d’astrophysicien m’a appris que beaucoup de systèmes sont fragiles. Protéger la Terre doit être l’affaire de tous, et non seulement celle des scientifiques qui ont pris conscience du risque climatique.

Vous êtes cosmologiste. Vous étudiez l’Univers tout entier. Avec ce recul, les problèmes terrestres ne vous paraissent-ils pas insignifiants parfois ?

A. B. : Mon sujet d’étude est en effet l’Univers dans sa globalité. Pour nous, les cosmologistes, les galaxies sont les particules élémentaires de ce système ; elles ont une taille quasi nulle. Alors la Terre, vous imaginez bien… On est au cœur de l’insignifiant, dans l’absoluité du dérisoire. Et pourtant… Il y a de l’immense dans l’infime. Nous avons beau être 7 milliards sur la planète, si vous perdez celui ou celle que vous aimez, c’est la fin du monde. On peut toujours se dire que les galaxies, voire les univers grouillent d’autres formes de vie, mais cela ne change rien à la spécificité, à la beauté, à la sacralité même de ce qui existe ici et maintenant. Même pour un cosmologiste habitué à l’infini, notre Terre est unique, à protéger passionnément.

Pensez-vous que toute vie intelligente/dominante soit vouée à détériorer l’écosystème dans lequel elle se développe ?

A. B. : D’abord, si un extraterrestre découvrait la Terre, il n’en déduirait sans doute pas qu’Homo sapiens est l’espèce dominante ici. Nous habitons une planète d’insectes. En matière d’organisation, de gestion des ressources, de pérennité, ceux-ci sont bien meilleurs que nous. Et de nombreuses espèces d’insectes vivent depuis des millions d’années sans pour autant avoir détruit leur environnement. En un sens, nous sommes une sorte de pathologie pour la Terre. Et cela ne date pas de la révolution industrielle ! De récentes études en paléontologie montrent que la mégafaune a systématiquement disparu sur le passage des chasseurs-cueilleurs au fil de leurs migrations en dehors de l’Afrique…  

Beaucoup insistent sur le fait que les humains sont et seront les premières victimes de leurs actions dévastatrices. Pour la planète, qui a déjà connu bien d’autres bouleversements drastiques [lire notre hors-série « Le nouveau roman de la Terre », p. 56] c’est un épiphénomène dont elle se remettra rapidement dès lors que nous aurons disparu…

Évidemment que la Terre continuera de tourner ! Mais d’une part, je me refuse à accepter l’extinction de l’humanité, et d’autre part, en disant cela, on oublie que nous partageons la planète avec des millions d’espèces végétales et animales qui, elles aussi, font les frais de notre inconséquence ! Bien sûr, on peut toujours faire de la “collapsologie heureuse”, se dire que les espèces qui émergeront demain, après notre disparition, valent autant que les espèces actuelles. Mais c’est éthiquement intenable, car on oublie alors que, derrière les espèces, il y a des individus, tous uniques. Ce qui m’intéresse, ce sont les vivants d’aujourd’hui. Ceux qui, si la tendance se poursuit, vont réellement souffrir, voire mourir. Ce n’est pas “théorique”, ce sont nos enfants, nos amis, les oiseaux de notre ciel.

Comment agir alors pour que la tendance ne se poursuive pas ? Si vous étiez président, que décideriez-vous ?

A. B. : Il faudra d’abord prendre des mesures d’ajustements rapides. Un exemple : proposer des alternatives végétariennes dans tous les restaurants publics. Notre alimentation est en effet excessivement carnée. Or, l’empreinte carbone de l’élevage est très élevée. Il me paraît également évident qu’il faut utiliser plus franchement le levier fiscal : taxer fortement les entreprises qui polluent tout en allégeant l’impôt des sociétés les plus vertueuses en matière d’écologie. Au-delà des premières mesures, il faudra bien sûr mener une révolution de fond. Et je commence à croire que la clé de cette révolution est dans la dimension symbolique. Soyons honnêtes : nous voulons tous plaire, nous avons besoin d’être jugés positivement par autrui. Il y a cinquante ans, une femme qui portait un manteau de fourrure était considérée comme sexy. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car nous avons évolué. Il nous faut donc décider que les actes prédateurs envers la vie terrestre — jusqu’alors positivement perçus, en général — sont en fait ringards. Peu à peu, on s’adaptera à ces nouvelles valeurs. Restons dans le symbole : aujourd’hui, les apôtres de la croissance sont considérés comme des gens sérieux tandis que les écologistes, ceux qui plaident pour la décroissance, sont volontiers taxés de doux dingues. Il faut que ce rapport s’inverse. Que le « sérieux » change de camp. Comme beaucoup, j’ai été très choqué que l’on envoie l’armée aux zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Ces gens-là ont cherché un autre modèle de société. Peut-être que ça a raté, mais au moins, ils ont essayé. Ils sont nos « chercheurs ».

Pensez-vous que la révolution que vous appelez de vos vœux puisse venir des initiatives populaires, comme celles décrites par exemple dans le film Demain ?

A. B. : Je n’y crois pas trop, à vrai dire. Je ne suis pas très optimiste sur l’action individuelle. J’habite à Grenoble, la seule grande ville ayant un maire écolo en France. Or, j’entends beaucoup de gens râler parce qu’il y a un peu moins de voitures et que cela a engendré une petite baisse du chiffre d’affaires des commerçants. Quelqu’un essaie un truc un peu nouveau, pour favoriser la vie face à l’argent, et tout le monde s’en fout. Je crois plus aux lois qui contraignent. Certains parlent de dictature verte. Je trouve cela incroyable : il existe des corpus entiers de lois pour protéger les entreprises, pourquoi n’y en aurait-il pas autant pour protéger la planète et la vie ?

Il existe des corpus entiers de lois pour protéger les entreprises. Pourquoi n’y en aurait-il pas autant pour protéger la planète et la vie ? Car l’humanité n’a pas d’autre planète où se réfugier...

Est-ce que certaines avancées techniques, comme les matériaux capables de capter le gaz carbonique, l’amélioration du rendement des cellules photovoltaïques, vous rassurent sur l’avenir ?

A. B. : Il n’y a pas de solution technologique au désastre en cours. À 100 % d’efficacité, le solaire produit 1 kW/m2. On va faire quoi ? Recouvrir la France entière d’un immense panneau solaire ? Et le silicium pour fabriquer toutes ces cellules, où ira-t-on le puiser ? On peut toujours se dire que dans 100 ans, on aura une idée géniale pour capter le gaz carbonique que l’on aura injecté dans l’atmosphère, mais bien avant que cela n’arrive, il y aura sur la planète des centaines de millions de réfugiés climatiques. La vraie solution, ce n’est pas la science, c’est l’éthique du partage et du respect.

Que répondez-vous à ceux, comme Elon Musk, qui envisagent de “terraformer” Mars afin d’offrir une planète de rechange à l’humanité ?

A. B. : Il faut évidemment continuer l’exploration spatiale, pour la compréhension de notre voisinage planétaire : quelle est l’histoire de l’eau sur Mars ? La vie est-elle déjà apparue ailleurs dans le Système solaire ? etc. Ces questions sont passionnantes. Il ne faut donc pas renoncer à la connaissance. En revanche, je suis opposé à la colonisation et à toutes ses promesses : le projet de rendre Mars habitable est délirant. Et quand bien même on y arriverait. Que se passerait-il ? On y enverrait quelques centaines de happy few sur les 10 milliards d’humains que comptera bientôt la planète ? C’est ridicule. Je trouve fatigant que certains envisagent d’aller peupler un monde inhospitalier, alors que nous disposons aujourd’hui d’une planète qui correspond exactement à nos besoins. Il faut simplement apprendre à vivre différemment avec elle et avec tous les êtres qu’elle abrite.

 

Cet interview est extrait de notre hors-série « Le nouveau roman de la Terre » en kiosque actuellement.

 

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  • l’équilibre actuel (fragile) de sa biosphère
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