Interview : Brian May, la musique et l’astro en stéréo

Brian May, le guitariste de Queen, est aussi un fondu d’astronomie et d‘images stéréo. © DR
Le guitariste du groupe Queen a trois passions : la musique, bien sûr, mais aussi l’astronomie et l’imagerie 3D. Brian May nous a raconté comment il jongle entre les trois.

Brian May, 71 ans, aurait pu être astronome. Les hasards de la vie l’ont orienté vers une autre de ses passions, la musique. Mais le cofondateur du groupe de rock Queen n’a pas pour autant délaissé sa curiosité pour le ciel. Nous l’avons rencontré à Washington, à l’occasion du survol d’Ultima Thulé. Un entretien au cours duquel se sont invités l’échange nécessaire entre art et science, ou encore l’imagerie en relief.

Peu de gens le savent : étudiant, vous aviez entamé une thèse en astrophysique, que vous avez finalement présentée en 2007. Comment vous est venue votre passion pour l’astronomie ?

Brian May : Je dois signaler que je fais aussi de la musique [rires]. En fait, je me suis intéressé à l’astronomie bien avant Queen. Lorsque j’étais enfant, j’avais l’autorisation de veiller tard pour regarder l’émission de la BBC The Sky at Night. L’homme qui l’a présentée pendant 50 ans, c’est Patrick Moore. Un record mondial de longévité, tant pour le présentateur que pour le programme !

Entre Patrick Moore et moi, c’est une longue histoire. Il est devenu comme un oncle ; c’est vraiment quelqu’un de très précieux pour moi. Ce qui m’a le plus marqué dans son émission était la musique. Il y avait un morceau cosmique incroyable. Je lui ai écrit pour en connaître le nom. Il s’agissait de « Pelléas et Mélisande » composé par Sibelius. C’est devenu une grande source d’inspiration pour moi, et ça l’est encore.

Cette émission m’a aussi donné l’envie d’observer le ciel et de me demander ce qu’il y a là-haut. Cette passion ne m’a plus jamais quitté. En fait, j’ai toujours voulu être astronome, mais jeune étudiant, je pensais que je n’étais pas assez bon pour en faire mon métier. En revanche, je savais que j’étais doué pour la musique et rapidement des portes se sont ouvertes. Toutefois, je me disais sans cesse qu’il serait formidable de pouvoir revenir un jour vers l’astronomie. Les deux aspects ont donc toujours été présents dans ma vie, et j’ai vraiment été très chanceux de finalement pouvoir mener ces deux passions au plus haut niveau.

Comment arrivez-vous à les concilier ?

Brian May : Pour moi, c’est un ensemble. On progresse dans la vie pas à pas, et parfois un pas vous emmène dans une direction totalement différente de celle que vous aviez imaginée. Si je n’avais pas été musicien, je n’aurais pas eu toutes les opportunités que j’ai eues depuis. Le plus important est d’avancer en croyant dans ce que l’on fait. Mais à présent, j’ai de plus en plus envie d’écrire de la musique en rapport avec l’espace. Ce n’était pas le cas avant, peut-être que je résistais à réunir ces deux centres d’intérêt.

J’ai quand même composé un morceau appelé ’39, mais c’était en 1975, sur l’album A Night at the Opera. Ça parle d’un homme parti à la recherche d’autres mondes à une vitesse proche de celle de la lumière. Quand il revient sur Terre, un siècle s’est écoulé, alors qu’il a l’impression de l’avoir quittée il y a un an. Quelqu’un m’a volé l’idée, d’ailleurs. Comment s’appelait ce film déjà ? Ah oui, Interstellar ! [rires]

Vous vous situez à l’intersection de l’art et de la science. Selon vous, quel rôle doivent jouer ces deux disciplines l’une par rapport à l’autre ?

Brian May : J’aurais pu payer pour que l’on me pose cette question ! Des livres expliquent la distinction entre les deux hémisphères du cerveau. Je pensais que c’était un mythe, mais il s’avère que non. Mais c’est réducteur de dire qu’un hémisphère est dédié à l’art, et l’autre à la science. Ils sont capables de faire la même chose, mais pas de la même façon.

En fait, mon esprit est ancré à l’époque victorienne, où il n’y avait pas alors de séparation entre art et science. La reine Victoria avait un mari merveilleux venu d’Allemagne : le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. Il a organisé la première exposition universelle pour montrer ce qui se faisait de mieux en son temps, sans distinction justement entre les arts et les sciences. Je me sens fortement imprégné de cette vision des choses. Les meilleurs résultats scientifiques sont souvent le fruit de l’instinct et de l’innovation des chercheurs. C’est un processus de création assez comparable à l’art, en fait.

Vous avez composé un morceau de musique pour le survol d’Ultima Thulé par la sonde New Horizons. Lancez-vous ainsi une passerelle entre art et science pour le public ?

Brian May : C’est tout à fait ça. À l’école, on nous élève dans l’idée que si vous êtes un artiste, vous ne pouvez pas être un scientifique, et vice versa. Et c’est dommage. Chaque matin, je me lève en étant curieux de tout, et en étant excité par les nouvelles idées, quelles qu’elles soient. Et finalement dans ma vie, la musique et la science se mélangent de plus en plus. Je pense aussi que de plus en plus d’astronomes et d’astronautes s’intéressent à l’art, et c’est une bonne chose. Il est clair pour moi qu’il doit y avoir plus de connexions entre ces deux mondes. Je suis persuadé que les scientifiques seraient plus inspirés s’ils s’autorisaient à être encore plus intuitifs.

Vous êtes également passionné par l’imagerie 3D. Selon vous, qu’est-ce que la stéréoscopie peut apporter à la science ?

Brian May : Je suis étonné que l’on n’ait saisi son intérêt qu’après la Renaissance. Même Léonard de Vinci ne s’y est pas intéressé. Il a fallu attendre Charles Wheatstone à partir de 1832. Il a compris que deux images montrant une scène sous un angle légèrement différent permettent de recréer l’espace en 3 dimensions dans notre cerveau. Et la 3D donne tellement plus d’informations qu’une image plane. Elle est d’ailleurs de plus en plus utilisée en médecine. Et pour l’exploration spatiale, les rovers martiens sont désormais équipés de caméras stéréoscopiques.

La vue stéréo de la planète naine Pluton produite par Brian May. © B. May

Lorsque je présente pour la première fois à des chercheurs une vue stéréoscopique d’un astre sur lequel ils travaillent depuis des années, ils sont souvent très surpris. Ils font waouh ! Pluton en 3D, c’est vraiment incroyable, on a réellement l’impression de pouvoir la toucher.

C’est pour ça que je suis un grand fan de cette technique. Je suis devenu membre de la London Stereoscopic Company, il y a quelques années. Elle a été fondée en 1854, et dès 1858, elle possédait déjà 1 million de vues en stéréo. À l’époque, c’était un véritable phénomène qui a permis aux gens de découvrir les pyramides d’Égypte, les plantations de thé en Inde ou encore de riz en Chine, juste à l’aide d’un petit stéréoscope fait de deux lentilles.

Le kit Owl de la London Stereoscopic Company permet de découvrir
des images 3D sur son téléphone mobile. © B. May

La stéréoscopie n’est pas facile à partager par Internet, car le procédé n’est pas très adapté aux médias actuels [il faut respecter le bon écartement entre les photos, NDLR]. Mais je poste quand même des images sur mon compte Instagram. Si on les ouvre à la bonne taille, il est possible de les voir en 3D avec un stéréoscope. C’est facile à se procurer ; la London Stereoscopic Company vend le système Owl par exemple. J’en profite pour faire de la pub [rires]. Bref, mettez-vous à la 3D !

Vous avez même collaboré avec l’équipe de New Horizons pour produire des telles images…

Brian May : J’ai eu la chance d’être à leurs côtés lors du survol de Pluton en 2015 et de pouvoir réaliser la toute première image en 3D de Pluton. C’est ma modeste contribution à leur travail. Ils ont leurs propres équipes, avec les meilleurs experts, ils n’ont pas besoin de moi. Mais je crois qu’ils aiment bien m’avoir à leur côté, car occasionnellement je leur suggère des idées pour créer des choses inédites, comme les images en 3D. Je ne fais pas vraiment partie de l’équipe, mais Alan Stern m’a donné un polo avec l’emblème de la mission New Horizons, et j’en suis très fier !

Alan Stern, le responsable de la mission New Horizons, et le guitariste Brian May, lors du survol d'’Ultima Thulé
par la sonde, le 31 décembre 2018. © B. Ingalls/Nasa

Y a-t-il d’autres missions spatiales qui vous inspirent ?

Brian May : Celle de la sonde Rosetta, bien entendu, car il est possible de faire des images stéréo fantastiques à partir de ses données. J’aimerais bien qu’il existe un jour un livre consacré uniquement aux images stéréo obtenues par cette sonde. En ce moment, je m’intéresse aussi aux missions Osiris-Rex et Hayabusa 2. J’ai déjà publié plusieurs vues stéréo des astéroïdes Ryugu et Bennu sur mon compte Instagram. J’ai eu la chance d’avoir en avant-première des photos prises par Hayabusa 2 grâce à mes contacts en Europe. Je n’ai pas encore rencontré l’équipe japonaise de cette sonde, mais j’adorerais en avoir l’occasion.

La vue stéréo d‘Ultima Thulé produite par Brian May. © B. May

Est-ce qu’aller dans l’espace, c’est quelque chose dont vous rêvez ? Ce sera bientôt possible, avec Virgin Galactic par exemple…

Brian May : Je suis probablement trop vieux. Mais j’aurais aimé aller dans l’espace. Mais un vol pour passer seulement quelques secondes en apesanteur ne m’attire pas beaucoup. Ce qui m’aurait plu, c’est la station spatiale internationale. Aller là-haut, se poser et prendre le temps de contempler le monde.

Aller sur la Lune, cela doit aussi être quelque chose d’incroyable. J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs des astronautes d’Apollo et je trouve qu’ils ont une spiritualité au-dessus de la moyenne. Le fait qu’ils aient vu la Terre de loin les a rendus différents. J’aurais vraiment aimé pouvoir vivre ça. 

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes générations ?

Brian May : Votre question me fait penser à nouveau à Patrick Moore. Il était le dernier d’une génération dans son genre. Quand il vous parlait de la Lune, ce n’était pas quelque chose de théorique, il n’avait pas besoin d’ouvrir un livre pour répondre aux questions. C’est comme s’il vivait là-bas dans sa tête. Il utilisait son imagination pour vous décrire à quoi ça devrait ressembler. Mon conseil pour les jeunes serait donc de ne pas se contenter d’apprendre des faits, mais aussi de laisser leur esprit se remplir avec leur imagination.

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