Enquête : Face à l’urgence climatique, comment les astronomes veulent réinventer leur pratique de la science

Tandis que la température du globe ne cesse de croître, de plus en plus de scientifiques cherchent à réduire leur empreinte carbone. Les astronomes ne font pas exception et s’interrogent : devant l’urgence climatique, peuvent-ils encore voyager si souvent en avion ou continuer à soutenir des projets énergivores ?

« Je ne veux plus contribuer au réchauffement climatique », « Prendre l’avion me mettait de plus en plus mal à l’aise », « Voler est un luxe dont je peux me passer », « J’ai décidé de refuser les invitations au bout du monde »… De plus en plus de scientifiques renâclent désormais à prendre l’avion comme ils l’ont longtemps fait : souvent, et pour des destinations lointaines, au gré des colloques et des déplacements de terrain. Maintenant que le constat est on en peut plus clair – l’augmentation de gaz carbonique (CO2) dans l’atmosphère a entraîné un réchauffement qui a fait des trois dernières décennies les plus chaudes depuis au moins 1850, et les quatre dernières années les plus chaudes jamais enregistrées – beaucoup de chercheurs vivent mal de continuer à travailler comme si de rien n’était. Comme s’ils ignoraient qu’en un aller-retour Paris-Los Angeles, ils produisaient à eux seuls autant de gaz carbonique que ce qu’un Terrien lambda devrait émettre, sur une année, pour limiter le réchauffement à +1,5°C...

En début d’année, Pierrick Martin (IRAP) a lancé avec quelques collègues un sondage auprès des astronomes français. Comment ceux-ci se positionnent-ils ? Et quelles actions leurs laboratoires ont-ils mises en œuvre pour lutter contre le réchauffement ? « 30 % des gens ont répondu. Et parmi eux, une nette majorité se sentait concernée », explique Pierrick Martin. Parfois même très concernée.

L'évolution de la température mondiale depuis 1960 et les projections jusqu'à la fin du XXIe siècle selon différents scénarios.
Source : https://fr.wikisource.org/wiki/Rapport_du_GIEC_:_R%C3%A9chauffement_climatique_de_1,5%C2%B0C

Spécialiste des atmosphères planétaires, Franck Selsis se dit ainsi « accablé » par le hiatus qu’il ressent entre l’urgence climatique et la frénésie dont il est témoin dans les aéroports — lorsque parfois encore il ne peut pas éviter de prendre l’avion. « Je refuse beaucoup de choses pour ne pas avoir à voler. Je ne vais plus aux grand-messes de ma discipline. Prendre l’avion m’est devenu pénible, car je me vois immergé dans un monde fou, ou des gens partent en week-end à 2000 km. C’est totalement déraisonnable », témoigne le chercheur du Laboratoire d’astrophysique de Bordeaux. Bien sûr, l’aviation n’est qu’un symbole puisqu’au niveau mondial, elle ne compte encore que pour quelques pour cent des émissions de gaz à effet de serre. Mais dans le petit monde de la recherche, elle pèse beaucoup plus lourd. « Et à l’échelle de la planète, le trafic aérien est en forte croissance », se désole Franck Selsis.

« Les astronomes sont particulièrement concernés par le sujet parce qu’ils font partie de la communauté des sciences de l’Univers, qui compte aussi les spécialistes de la Terre et les climatologues », explique Pierre-Alain Duc, directeur de l’observatoire de Strasbourg. Ce n’est pas qu’ils soient a priori plus émetteurs de CO2 que d’autres chercheurs, mais « ils ont un devoir d’exemplarité. » Comme l’explique le jeune astrophysicien Miguel Montargès (université KU Leuven en Belgique), « ça me poserait un problème de faire la morale aux gens dans mes conférences et de ne pas être moi-même attentif à mon empreinte carbone ! »

La bataille de l’observatoire

« Mais si les astronomes se sentent concernés, les pratiques visant à réduire la consommation d’énergie et/ou de CO2 à l’échelle des laboratoires sont encore minoritaires en France. Par exemple, aucun outil n’est fourni aux chercheurs pour qu’ils puissent évaluer leur impact environnemental », reprend Pierrick Martin. Pionnière en la matière, l’astrophysicienne Françoise Roques se souvient ainsi qu’à l’observatoire de Paris, il aura fallu qu’elle s’y prenne à deux fois avec quelques collègues pour réussir à mettre en place une structure officiellement chargée de ces aspects. « Notre proposition de créer un groupe de travail Énergie-Climat au sein du conseil d’administration de l’observatoire s’est heurtée à un refus en 2012. Mais finalement, en 2015, nous avons réussi à la faire passer à l’occasion de la réélection du président de l’établissement. Il n’empêche que notre première préconisation — faire un bilan carbone exhaustif — a rencontré beaucoup de résistance ! On nous disait que ça coûtait cher, que ce n’était pas dans les missions de l’observatoire, qu’il y avait d’autres priorités, que c’était aux tutelles de se saisir du sujet… »

« Le bilan a finalement été présenté en 2017 et, depuis, les choses ont un peu bougé », poursuit Vincent Coudé du Foresto. Le tout nouveau directeur du Lesia, le plus gros laboratoire de l’observatoire, a justement été élu sur un programme volontariste. « Lorsque j’ai expliqué que nous ne pouvions pas travailler dans un laboratoire spécialiste des atmosphères planétaires sans nous préoccuper de la nôtre, j’ai reçu un accueil très favorable. Je ne m’y attendais pas. En fait, il y a une vraie attente de changement dans les laboratoires. » L’astronome considère que tous les acteurs de la recherche doivent se préoccuper de la question climatique : individus, laboratoires, tutelles administratives… « J’entends parfois que l’empreinte carbone est une question de responsabilité individuelle, ou au contraire que ce problème doit se gérer à l’échelon du CNRS et des universités. Mais c’est souvent une excuse pour ne rien faire. Selon moi, on ne peut pas se prévaloir de l’inaction à un échelon inférieur ou supérieur pour ne pas agir soi-même. »

Le Lesia a donc entamé en janvier 2019 un bilan de ses propres émissions de gaz à effet de serre, afin d’identifier les moyens les plus efficaces pour les réduire. « L’une des raisons pour lesquelles il est intéressant d’agir à l’échelle des laboratoires, c’est que ça permet aussi d’expérimenter de nouvelles pratiques qui pourront éventuellement être généralisées. On apprend à marcher en avançant. Il n’y a pas de manuel ! C’est pour ça aussi qu’il est important de se mettre en réseau, et que nous avons rejoint le collectif Labos 1point5. »

Trente heures d’avion pour une nuit d’observation

Sauf surprise, le bilan en cours au Lesia devrait faire apparaître la consommation d’énergie et les voyages professionnels (les « missions », pour des fonctionnaires) comme les deux postes principaux d’émission de CO2. C’étaient les points saillants du bilan carbone de l’observatoire de Paris en 2017 : les missions de ses agents pesaient pour environ 900 tonnes de gaz carbonique sur l’année, et sa consommation d’énergie globale pour près du double (dont les trois quarts pour le chauffage des bâtiments). L’isolation des constructions n’étant pas du ressort d’un laboratoire, c’est donc probablement sur les missions qu’il faudra d’abord agir.


Comme en témoigne cette carte des déplacements des personnels de l’observatoire de Paris en 2015, l’astronomie est bien une science internationale ! Les
différents marqueurs correspondent aux deux prestataires qu’utilise l’observatoire pour ses voyages. (Crédit : Commission Energie-Climat de l'observatoire de Paris)
 

« À l’université KU Leuven, une politique de réduction des émissions de CO2 qui concerne aussi bien le campus que les voyages a été mise en place, explique Miguel Montargès. Pour certaines destinations — les Pays-Bas, le Luxembourg et quelques villes de France — il y a désormais obligation de prendre le train. Pour les autres, nous avons le choix. Mais le train est recommandé lorsque le voyage dure moins de 7 h. » L’université belge propose aussi une charte pour l’environnement : lorsqu’un responsable de crédit de recherche la signe, chaque déplacement qui y est affecté est majoré d’une somme destinée à compenser l’émission de CO2 du voyage. « C’est très différent de ce qui se fait en France », souligne le jeune chercheur. En effet, lorsqu’un agent du CNRS ou de l’université souhaite faire un déplacement, l’avion est systématiquement favorisé par rapport au train. Résultat : le kilométrage moyen d’un trajet ferroviaire pour un agent de l’observatoire de Paris (l’un des rares établissements à avoir fait un bilan !) n’est que de 800 km aller-retour. Et au final, le train ne représente que 10 % du kilométrage annuel de l’établissement… soit 1 % de ses émissions. Il faut dire que « le train est parfois beaucoup plus cher que l’avion, ce qui est un scandale », souligne Franck Selsis.

Bien sûr, pour un astronome, il existe des trajets qui ne peuvent pas se faire en train. Comment rejoindre les observatoires d’Hawaï (3 tonnes de CO2 aller-retour par personne) ou du Chili (2 t) sans prendre l’avion ? Pour Miguel Montargès, ces voyages dans les grands observatoires, qui font partie de la mythologie du métier, vont aussi devoir être reconsidérés. « Nous pouvons maintenant réaliser nos observations à distance, ou les confier à des techniciens sur place. Avec l’intérêt que ceux-ci peuvent observer à n’importe quel moment, alors que s’il fait mauvais quand nous venons, les données sont perdues ! » Comme beaucoup de ses collègues, il trouve aberrant de faire 30 heures d’avion pour utiliser un grand télescope pendant parfois… une ou deux nuits.

Les grands observatoires au bout du monde, ici le CFHT à Hawaï, verront sans doute de moins en moins d'astronomes à l'avenir. Crédit : Jean-Charles Cuillandre

Réinventer la science ?

Pour Vincent Coudé du Foresto, pas de doute : « Il va falloir réinventer la façon de faire de la science. » Bien sûr, il n’est pas question de tirer un trait sur les déplacements ou les rencontres avec les collègues étrangers. L’approche internationale de la recherche en astronomie est une richesse — scientifiquement, mais aussi culturellement. Il serait stupide de s’en passer. « Mais les contraintes environnementales sont là. Il faut les prendre en compte », insiste l’astrophysicien. Concrètement, cela signifie qu’« il faut savoir refuser une invitation à une conférence. Tant pis pour l’ego. Et si on se déplace, il ne faut pas venir pour une journée. Il faut rester le temps du colloque, puisque justement, l’intérêt principal de ces événements est d’échanger avec des collègues », note Pierre-Alain Duc. Le directeur de l’observatoire de Strasbourg trouve insupportable que l’on accepte de faire « un aller-retour Paris-Helsinki dans la journée pour participer à un meeting. » Franck Selsis, lui, vient de refuser une invitation pour présenter une conférence... à Libreville.

Le problème, c’est que le nombre de participations à des conférences internationales et à de grands comités est un indicateur de carrière. « Refuser les invitations nuit à votre visibilité », souligne Franck Selsis. L’astrophysicien dit avoir réduit drastiquement ses voyages en connaissance de cause, mais parce qu’il est en poste, directeur de recherche au CNRS. Les jeunes astronomes qui enchaînent les contrats précaires, eux, ne peuvent pas vraiment se le permettre. Et de ce point de vue, l’institution ne les aide pas : « Cette année, les auditions pour les recrutements dans le Corps des astronomes et au CNRS ont eu lieu à deux mois d’intervalle. Ils auraient pu se concerter : les jeunes en postdoc à l’étranger ont dû faire deux fois l’aller-retour, à chaque fois pour une présentation d’un quart d’heure ! » témoigne Miguel Montargès. Puisque beaucoup d’aspects dans le fonctionnement de la recherche conduisent aujourd’hui à brûler du carbone, Vincent Coudé du Foresto estime que l’Académie des sciences devrait se saisir du sujet : « Je fais souvent le parallèle avec les comités d’éthique, qui se sont mis en place dans la foulée des premières recherches en bio-ingénierie. Une réflexion similaire sur la manière de pratiquer la science à l’heure du changement climatique reste à faire. »


Bien que les jeunes chercheurs aient le plus besoin de visibilité — associée à la présence dans les colloques — ce sont d’abord les scientifiques
seniors qui voyagent. Une étude réalisée sur les personnels de l’EPFL à Zurich le montre clairement (à gauche, la quantité de CO2 émise et, à
droite, le nombre de voyages réalisés, par type de chercheur). Source : https://www.mdpi.com/2071-1050/11/1/80
 

Petits pas et grands projets

Pourra-t-on alors éviter de s’interroger sur les grands projets de la recherche ? Pour Franck Selsis, c’est un autre point clé : « En astronomie, qu’il s’agisse de grands télescopes ou de sondes spatiales, on se projette toujours loin dans le futur, à 20 ou 30 ans. Le problème aujourd’hui, c’est que l’on continue à faire des projections dans un monde gouverné par la croissance. Alors qu’à mon avis la seule projection viable est dans la décroissance. Du coup, je n’arrive pas à me sentir concerné par des projets de télescopes spatiaux comme Luvoir ou HabEx, par exemple, parce que je pense qu’ils ne pourront pas se faire. Et quand on m’annonce qu’à terme le futur grand réseau de radiotélescopes SKA produira dix fois plus de données que l’internet mondial actuel, je n’arrive pas à me dire que c’est une bonne nouvelle. »

Même s'ils sont parfois énergivores, de nombreux astronomes souhaitent que les grands projets de leur discipline soient exemplaires du
point de vue de leur empreinte carbone (ici les antennes de SKA en Afrique du Sud). Crédit : SKA South Africa

À plus petite échelle, Pierre-Alain Duc a pris conscience récemment de l’empreinte carbone du numérique au quotidien, à la suite d’une présentation faite dans son université. Il a changé sa pratique, par exemple en évitant les « reply to all » (les collaborations scientifiques comptent parfois plusieurs centaines de chercheurs) et en effaçant ses mails autant que possible du cloud. « C’est léger, ce mot de cloud, ça n’a l’air de rien. Mais au final, ça pèse aussi dans notre empreinte carbone. » En tant que directeur d’observatoire, il assure que, s’il ne peut rien imposer lui-même à ses personnels, il se fera fort de répercuter les décisions qui seront prises à l’échelle du CNRS ou de l’université : « Les mesures contraignantes seront inévitables. En attendant, il faut faire un maximum de pédagogie. »

Climat et parité, même combat ?

Justement, où en sont les tutelles face à l’urgence climatique ? « Le CNRS est en train de s’emparer du sujet », assure Sophie Godin-Beekmann. En avril 2019, la directrice adjointe scientifique de l’Insu — l’un des dix instituts de recherche du CNRS, dont dépendent les observatoires — a été nommée référente d’un groupe de travail consacré à l’empreinte écologique de la recherche. « Notre premier objectif est de faire une cartographie de l’empreinte carbone. » Pour le moment, aucun calendrier n’est fixé, « mais nous ne partons pas de zéro, je pense que nous aurons avancé d’ici la fin de l’année » assure la scientifique en mettant en avant des initiatives connexes comme EcoInfo, consacrée à la réduction de l’impact environnemental du numérique.

« Pour les universités, il existe des initiatives de haut niveau, comme le PEEC 2030, un plan de rénovation des campus à échelle nationale », ajoute Pierrick Martin. Pour autant, le chercheur estime que la communauté scientifique dans son ensemble n’a pas encore pris le problème à bras le corps. Mais il est confiant : « Nous sommes face à un problème de société qui a beaucoup de similitudes avec la question de la parité. Si les institutions s’impliquent — car on ne peut pas s’appuyer uniquement sur les initiatives individuelles pour faire évoluer les mentalités —, on doit pouvoir faire émerger la même prise de conscience à propos de l’urgence climatique… »

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