En Normandie, le faux combat contre les stations terrestres de Space X

En février 2021, le village de Saint-Senier-du-Beuvron lance une fronde contre l’implantation sur son territoire d’une station au sol de Space X. La raison ? Une peur des effets néfastes des ondes satellites et leur impact environnemental.

Il ne faut pas plus d’un petit village normand pour poser un problème au géant Space X. Saint-Senier-de-Beuvron, à 15 km d’Avranches, fait sensation depuis plusieurs semaines. En décembre 2020, l’entreprise du milliardaire Elon Musk a choisi cette commune, plus précisément son lieu-dit La Gramelois, pour y construire neuf dômes de 2,80 m de haut. Cette installation doit recevoir les données diffusées par les satellites Starlink déployés en orbite basse. Ces stations sont censées permettre un accès international à Internet. En France, trois municipalités sont concernées par leur implantation : Villenave d’Ornon en Nouvelle-Aquitaine, Gravelines dans les Hauts de France, et donc Saint-Senier-du-Beuvron.

Les élus montent au créneau

Benoît Hamard, maire de ce village qui compte 368 administré.es, refuse le permis de construire au sous-traitant de Space X, Sipartech. La zone de 2,8 ha est considérée comme trop proche des habitations. La municipalité a constaté très vite des zones d’ombre dans le projet. En particulier, elle n’a pas été contactée directement par Space X, mais par une myriade de sous-traitants. Autre aspect mis en cause : le risque environnemental. Comme l’explique un adjoint (qui a souhaité rester anonyme), la société n’a fourni aucun rapport démontrant un risque inexistant pour les personnes et la biodiversité : « Nous avons un cours d’eau qui passe à proximité, qui est traité et consommé par la population. Nous voulons savoir s’il y a un risque de contamination par le champ magnétique. Si Space X nous fournit les rapports démontrant l’absence de danger, la mairie n’aura pas de raisons de s’opposer à la construction. »

Début février 2021, l’information est reprise par les médias régionaux et nationaux. Le conseiller régional François Dufour dénonce alors les dangers liés aux champs magnétiques et à la pollution des sols, ainsi que l’impact de la 5G sur les populations. Celle de Saint-Senier-de-Beuvron s’inquiète et se masse derrière leur maire. Alors que l’affaire est montée en épingle, fake news et fausses études se mêlent à la fête sur les réseaux sociaux, souvent sans vérification des faits.

Pas de nocivité établie

Les stations terrestres de Space X seraient-elles un projet secret hasardeux à la Stranger Things ? Malgré de nombreuses rumeurs, le projet n’a pas pour but de diffuser de la 5G, mais de transmettre des ondes satellites « basiques », à l’instar du téléport de Rambouillet, construit en 1983 et accueillant 200 antennes paraboliques sur 10 ha. Le secteur de Saint-Senier-de-Beuvron est un choix stratégique, car il héberge un local de l’entreprise Covage, qui gère des infrastructures permettant de diffuser du réseau internet haut débit.

Cette carte amateur des stations terrestres Starlink aux Etats-Unis illustre la logique de maillage du territoire mise en œuvre par l'opérateur. DR
Cette carte amateur des stations terrestres Starlink aux Etats-Unis illustre le maillage du territoire mis en œuvre par l'opérateur. DR

« Avec des stations terrestres recevant des ondes d’émetteurs en orbite, nous sommes vraisemblablement sur un niveau d’exposition très faible, avec des fluctuations d’ondes dans la normale. Même si c’était pour propager de la 5G, des études ont été menées sur son impact, et les effets sont si faibles qu’ils ne sont pas reproductibles. C’est une polémique qui n’a pas lieu d’être », explique Yves Le Dréan, biologiste et enseignant-chercheur à l’université Rennes 1. Il atteste de la cristallisation des débats autour des nouvelles technologies et du rejet de la science par une partie de la population : « Ces réactions que l’on observe notamment sur internet s’appellent du “cherry picking” : on prend des chiffres et des faits aléatoires pour leur faire dire ce que l’on veut. »

Selon le chercheur rennais, deux organismes d’État interviennent pour réglementer les projets liés aux télécommunications : l’Agence nationale des fréquences (ANFR) et l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep). L’ANFR est chargée de réaliser des tests afin de déterminer la sûreté des installations et d’assurer la sécurité des personnes et des écosystèmes. La mission de l’Arcep est de réguler les communications électroniques. Dans le cadre du programme Starlink, l’Arcep affecte les fréquences utilisées par Space X et en fixe les conditions d’utilisation. L’aval des deux institutions est obligatoire pour que la société d’Elon Musk puisse mener à terme ses ambitions.

Plus de peur que de mal ?

Laurent Grasset, élu municipal de Villenave d’Ornon, est chargé de superviser l’implantation d’une station identique sur sa commune. Il raconte que la mairie a reçu une déclaration d’urbanisme à la fin du mois de juillet 2020 en vue de la construction des installations. Quelques semaines après, le 17 août, l’Arcep a délivré son accord d’utilisation de fréquences liées aux stations passerelles, permettant aux satellites de se connecter au réseau terrestre. Pour le site de Gravelines, cette décision a été publiée le 2 juillet 2020.

La station terrestre de Starlink à Villenave d'Ornon, en Gironde. Photo AL
La station terrestre de Starlink à Villenave d'Ornon, en Gironde. Photo AL

Malgré cela, l’opposition se fait entendre au conseil municipal, exigeant moratoire et expertises. Un agent responsable de la sécurité sanitaire est donc dépêché par la métropole de Bordeaux. Après étude du rapport soumis par Space X, il déterminera l’absence de danger. « Après le passage du responsable de sécurité sanitaire, nous avons voulu questionner la population, tâter le terrain pour avoir le ressenti. Personne ne s’est inquiété du projet ni ne s’y est opposé. Nous avons donc délivré le permis de construire début octobre », conclut le conseiller municipal. Le maire de Villenave d’Ornon ajoute au micro de France 3 : « Nous n’avons pas été contactés. Ils ont juste déposé une déclaration de travaux. À partir du moment où ça répond à l’urbanisme et aux règles sanitaires… »

Le 1er décembre 2020, l’Arcep a donc donné son feu vert à la mairie de Saint-Senier-de-Beuvron. Lors de la médiatisation de la polémique en février, le maire, Benoît Hamard, déclarera : « C’est un projet qui nous a été imposé. La commune ne touchera pas grand-chose. » Outre ces raisons financières, l’emballement médiatique a rapidement engendré pléthore de suppositions et « faits alternatifs », tels que la construction d’une installation souterraine sous les stations terrestres, ou encore sur le développement de maladies provoquées par la 5G, ayant pu provoquer ce rejet général de la commune normande…

Tandis que discours anti-science et contre-vérités fleurissent sur les réseaux sociaux, de réels débats de fond surgissent. Les ambitions de sociétés spatiales telles que Space X et Blue Origin inquiètent les observateurs du ciel, qui craignent une privatisation de l’orbite basse. Les astronomes professionnels se sont également insurgés contre Starlink, dont les 12000 satelllites polluent le ciel de manière permanente. Alors que des concurrents de Space X affichent des desseins similaires, le modèle d’une « ubérisation » de l’espace s’avère de plus en plus questionnable. Mais c’est un autre débat.

Recevez Ciel & Espace pour moins de 6€/mois

Et beaucoup d'autres avantages avec l'offre numérique.

Voir les offres

Nous avons sélectionné pour vous