Doit-on vraiment jardiner avec la Lune ?

Faut-il vraiment jardiner avec la Lune ? © Laurent Laveder
La biodynamie a le vent en poupe, dans la viticulture en particulier. Elle préconise notamment de suivre les phases de la Lune. Tout comme une multitude d’ouvrages destinés aux jardiniers amateurs, qui font bien les affaires de quelques éditeurs. Mais que nous dit la science ? La Lune peut-elle vraiment influencer la pousse des plantes ?

Du symbolisme des planètes

Décriée pour les uns, tendance à la mode pour les autres, la biodynamie englobe l’agriculture biologique et va plus loin en ajoutant de nombreuses règles empiriques. Des produits à base de minéraux, de corne et de bouses de vache, par exemple, sont préparés selon des principes comparables à ceux de l’homéopathie pour être épandus dans les champs. L’agriculteur doit par ailleurs s’astreindre à suivre les rythmes du ciel.

Le mouvement a été notamment promu par l'agriculteur et essayste Pierre Rabhi, de même que par Jean-Marie Pelt, botaniste connu pour ses chroniques de radio. Des agriculteurs parmi les plus prestigieux ont choisi cette pratique — même si elle reste marginale en France (lire à la fin du texte). C’est le cas d’Olivier Humbrecht, grande figure de la viticulture et de la biodynamie. Ses vins d’Alsace comptent parmi le trio de tête des plus réputés, et il se revendique de culture scientifique. Il est venu à la biodynamie suite à un changement de fournisseur pour son compost. « Celui du nouveau fournisseur était bien plus efficace, et il s’est avéré être préparé selon les principes de la biodynamie », explique le vigneron.

Il n’en fallait pas plus pour piquer sa curiosité et le convaincre de tenter lui-même l’expérience de la biodynamie. « Nous tenons compte des constellations, des planètes, mais surtout de la position de la Lune. L’influence de Jupiter ou de Saturne me paraît difficile à estimer. Les planètes sont surtout mentionnées dans la biodynamie sous forme de langage symbolique en référence à la mythologie : les fraisiers envahissants par exemple sont reliés à Mars», explique le viticulteur alsacien.

Principes lunaires

La Lune, en revanche, est considérée comme ayant une influence réelle : « Nous prenons en compte les mouvements de la Lune. Son orbite est une ellipse, il y a donc des variations de distance. Lorsqu’elle est proche, les marées sont très fortes », note Olivier Humbrecht. « Les inventeurs de la biodynamie ont déterminé quatre types de constellations, de feu, de terre, d’air et de mer. Lorsque la Lune est devant une constellation de feu, on a plutôt un jour favorables aux plantes fruits », poursuit-il. D’autres parties du zodiaque sont estimées favorables aux plantes « fleur », « racine » ou « feuille ».

« Lorsque la Lune est proche, on a plus de problèmes de champignon et de maladie de façon générale », pense observer Olivier Humbrecht. « Mais s’il fait sec, nous sommes moins sensibles à ces maladies », tempère-t-il. Son esprit scientifique n’étant jamais loin, il a voulu se faire une idée plus précise sur l’influence de la Lune, mais en vain. « Il n’y a pas d’explication précise de comment tout cela fonctionne. J’ai tenté d’expérimenter, mais je constate que c’est très difficile en raison des variations de la météo », reconnaît le vigneron.

Les bases de la biodynamie

La biodynamie a un siècle. Elle a été créée par l’Autrichien Rudolf Steiner à la fin de sa vie, dans les années 1920. Rudolf Steiner est l’inventeur d’un courant de pensée : l’anthroposophie. Cette pseudoscience est basée sur le principe qu’il existerait une dimension spirituelle uniquement accessible par l’intuition. Et c’est donc sur la base d’intuitions et non de science qu’est née la biodynamie.

Rudolf Steiner, créateur de la biodynamie. DR

La vision de Steiner sur l’agriculture est à ranger aux côtés d’autres très discutables : il préférait par exemple les médecines douces aux vaccins et il affirmait qu’Uranus et Neptune ne sont pas nées dans le Système solaire. Plus gênant, dans ce contexte d’entre deux guerres, il défendait les notions de races humaines. 

Les idées de base de Rudolf Steiner ont ensuite été complétées par de nombreux autres apports. Le calendrier lunaire le plus utilisé est celui de l’Allemande Maria Thun (1922-2012), établi dans les années 1960. Cette biodynamiste chevronnée a mené ses propres expériences pendant plusieurs années et pensait avoir observé certaines tendances liées à la Lune. Son calendrier a fait florès. Il est publié tous les ans depuis 1963 et traduit dans près de vingt langues ! Sa maison d’édition a été reprise par son fils.

La biodynamie, plus performante que l’agriculture bio ?

Si au moins une partie des principes de la biodynamie fonctionnent, on peut s’attendre à ce que ces exploitations agricoles soient plus performantes que les autres. Des études scientifiques ont été menées dans ce sens. La plus sérieuse a été conduite sur vingt ans et son résultat a été publié dans la revue Science en 2002 par l’équipe de  Paul Mäder, de l’Institut de recherche sur l’agriculture biologique de Suisse. Ces chercheurs montrent que sur des cultures de blé et de pommes de terre, les rendements de l’agriculture biologique et biodynamique sont quasi identiques avec un léger avantage à la première, mais non significatif.

Pour trouver des différences, il faut regarder du côté de l’activité biologique des sols. Sans surprise, elle est bien meilleure sur les parcelles en agriculture biologique et biodynamique par rapport à l’agriculture conventionnelle. L’étude note que la diversité microbienne est légèrement plus élevée en biodynamie qu’en agriculture biologique. De même, les chercheurs constatent un nombre d’espèces d’insectes à carapace plus élevé en biodynamie : entre 28 à 34 contre 26 et 29 en agriculture biologique. Cette étude ne permet donc pas d’établir de différence nette entre les deux pratiques.

Existe-t-il un fondement scientifique à l’influence de la Lune ?

« On pense qu’il peut y avoir un effet physique de la Lune puisqu’elle influe sur le mouvement de l’eau avec les marées », estime Olivier Humbrecht. Cet argument revient souvent pour justifier la prise en compte de la Lune pour cultiver. Le problème c’est que la force d’attraction de la Lune suit la loi de Newton et dépend de la masse des deux objets. Elle est forte sur les océans, car la masse d’eau est gigantesque, mais elle est infinitésimale dans le cas d’une plante. Imaginons un pied de tomate de 1 kg, la Lune exerce sur lui une force de 3.10-4 Newton. C’est-à-dire une force équivalant au poids d’un objet de 3 centigramme ! Il va de soi que la moindre intervention du cultivateur, ou le moindre changement environnemental a plus d’influence.

La seule influence de la Lune sur le vivant démontrée scientifiquement concerne plutôt les animaux et s’explique par la lumière. Cette quantité de lumière 400 000 fois plus faible que celle du Soleil a une influence négligeable sur la photosynthèse des plantes.

Des études menées par des adeptes de la biodynamie existent (notamment celles de Maria Thun), mais elles n’ont généralement pas été menées selon des protocoles scientifiques ni publiées dans des revues à comité de lecture. Elles ont tout de même été passées au crible par deux chercheurs : Noëlle Dorion et Jacques Mouchotte, dont le rapport a été publié par la Société nationale d’horticulture de France. Ils démontrent que, sur l’ensemble de ces études, les résultats obtenus ne sont pas significatifs sur le plan statistique pour les groupes de plantes « fleurs » et « feuille ». Les résultats sont plus ambigus pour les groupes de plantes « fruit » et « racine ».

Les deux chercheurs français concluent : « Si ces effets sont réels, ils sont bien difficiles à mettre en évidence. Ils sont tellement faibles qu’ils peuvent aisément être masqués, voire annulés par l’utilisation de pratiques agronomiques adaptées. » En Angleterre, la Royal Horticultural Society a, elle aussi, mené des investigations dans ce sens et conclu à l’absence de preuve de l’influence de la Lune sur la croissance des plantes.

Une croyance bien enracinée

Il s’avère donc que jardiner avec la Lune n’a aucun fondement scientifique et relève uniquement de la croyance. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’idée est ancienne, et avant l’ère de l’édition de masse et d’internet, elle variait dans l’espace et dans le temps. Dès le XVIe siècle, l’agronome Olivier de Serre constate que « les jardiniers d’Avignon et ceux de Nîmes, quoi que sous le même climat, ne sont pas d’accord sur tout : faisant heureusement les uns en une lune, ce que de même autres font en une autre ».

Aucune étude scientifique ne montre l’apport de la biodynamie. Mais une chose est sûre : les viticulteurs qui l’appliquent
sont plus attentifs à leurs vignes. Cela ne peut être que bénéfique… © D. Trumble

Noëlle Dorion et Jacques Mouchotte soulignent, quant à eux, qu’il est frappant de constater que les écrits qui mentionnent des effets positifs ne proposent aucune explication ni hypothèse cohérentes. La seule certitude, c’est qu’en suivant les principes de l’agriculture biologique ou biodynamique, les agriculteurs sont bien plus attentifs à leurs cultures, et cette attention ne peut qu’être bénéfique.

Autre constat pragmatique, fait dans l’étude de John P. Reganold publiée dans Science en 1993 : les produits de l’agriculture biodynamique sont vendus 25 % plus cher que ceux de l’agriculture conventionnelle. La marge nette des exploitations en biodynamie reste néanmoins inférieure à celles des exploitations conventionnelles, mais le chercheur explique cette contre-performance uniquement à un facteur d’échelle : les exploitations en biodynamie sont en moyenne plus petites.

Comme nous l’avons vu, les sols cultivés en biodynamie tendent à être plus riches que les autres. Est-ce dû aux produits utilisés, à une moindre mécanisation, ou encore des soins plus attentifs des agriculteurs ? Nul ne le sait. Ce flou permettra en tout cas sans doute pour longtemps de cultiver le folklore autour de l’influence de la Lune.  

 

Biodynamie : un courant marginal, mais en progression

Le courant de la biodynamie est en progression, mais reste anecdotique en nombre d’exploitations et en surface. Ces exploitations sont certifiées par l’organisme Demeter. « Les surfaces certifiées sont en constante augmentation. Nous avons en France +10 % d’adhérents chaque année depuis 2005, et même +20 % par année depuis 2015. Le secteur le plus concerné en France est celui de la viticulture », détaille Aurélie Truffat, responsable de la communication de Demeter France.

En 2018, il y a seulement 511 exploitations concernées en France pour une surface totale d’environ 13 000 hectares. Pour comparaison, l’agriculture bio totalise 1,5 million d’hectares et ne représente que 5 % de la surface agricole utile. Les exploitations en Allemagne sont plus nombreuses avec plus de 85 000 hectares, mais là-bas aussi, ce chiffre est marginal sur l’ensemble de l’agriculture.

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