Document : le journal secret de la mission d’Alexeï Leonov dévoilé

Le journal du vol de Leonov a été rendu public.
Le 18 mars 1965, Alexeï Leonov devient le premier être humain à sortir dans l’espace. L’agence russe Roscosmos vient de rendre publics de nombreux documents « top secret » sur cette aventure qui a failli virer à la catastrophe. Dont un étonnant journal de bord, que l’astronaute Jean-Pierre Haigneré commente pour « Ciel & espace ».

« C’est un trésor, une mine d’or pour les historiens et les passionnés d’espace ! » s’exclame l’astronaute Jean-Pierre Haigneré, au vu de la richesse des nombreux documents mis en ligne par l’agence spatiale russe Roscosmos, qui concernent la mission d’Alexeï Leonov, disparu en 2019.

Le 18 mars 1965, alors qu’il vient à peine de décoller de la base de Baïkonour avec son collègue Pavel Bieliaïev, le cosmonaute ouvre le sas du vaisseau Voskhod-2 et sort dans l’espace pendant quelques minutes, assuré seulement par un filin. Un exploit qui lui vaudra le qualificatif de « premier piéton de l’espace ».

Alexeï Leonov et Pavel Bieliaïev, les deux cosmonautes de la mission Voskhod 2, première mission spatiale où sera effectuée une sortie extravéhiculaire. © DR

Une mission ultrasecrète, soigneusement planifiée par les plus hautes autorités et les responsables du spatial soviétique. « Il s’agissait de damer le pion aux Américains en montrant la suprématie technologique de l’URSS et en collectionnant les “premières” : Youri Gagarine, premier homme dans l’espace en 1961, puis Valentina Terechkova, première femme, en 1963 », rappelle Jean-Pierre Haigneré.

Documents inédits

Parmi les nombreux documents, tous en russe et non traduits, figurent des lettres officielles et des rapports techniques sur la mission, ainsi que des vidéos inédites de la sortie dans l’espace et des enregistrements audio, dont celui de Serguei Korolev, l’ingénieur en chef et pionnier de l’astronautique soviétique.

Leur analyse prendra du temps, mais on remarque d’emblée un document remarquable : le journal de bord de la mission, annoté par Leonov et Bieliaïev, qui commandait le vaisseau. « Ce n’est pas un journal intime où les cosmonautes racontent leurs impressions. C’est plutôt un journal des procédures à suivre, selon que la mission se déroule normalement ou pas », précise Jean-Pierre Haigneré.

Le journal de mission de Voskhod 2 est écrit à la main.

Tout ou presque est écrit à la main, d’une belle écriture soignée, de toute évidence avant le vol, et au crayon pour mise à jour si nécessaire. On remarque cependant des notes, chiffres et dessins tracés au moins pour partie pendant le voyage, en écriture cursive plus ou moins lisible. Les noms égrenés en page 1 (ci-dessus) ont le parfum d’une époque révolue : Simferopol, Oulan Bator, Leningrad, Moscou… Les stations radio du bloc de l’Est qui recevaient les communications du vaisseau lorsqu’il passait à leur aplomb, à l’époque où les relais satellites n’existaient pas.

Le langage des fleurs

Quant à la page 2, elle nous plonge dans une ambiance de guerre froide et d’espionnage digne des meilleurs James Bond. « C’est une liste de mots et de phrases, codés pour ne pas être interceptés par les Américains, surtout si la mission venait à mal tourner ! Ils ont utilisé surtout des noms de fleurs », explique l’astronaute.

Page 2, les codes à utiliser — des noms de fleurs — pour signaler au centre de contôle tout type de problème à bord.

Quelques exemples ? « Je me sens mal » se dit : tulipe. Pour un mal de gorge — « ou une envie de vomir ? » s’interroge Jean-Pierre Haigneré, qui rappelle que près de 30% de ses collègues sont malades en vol — le cosmonaute parlera de… rose. Pression d’oxygène inférieure à la norme : jasmin. Moteur principal de désorbitation (qui permet le retour sur Terre) hors service : mimosa. Scaphandre non hermétique, qui perd de la pression : amande…

Les pages suivantes (4 à 9) décrivent une procédure d’atterrissage manuel d’urgence, pour le cas où la procédure automatique ne fonctionnerait pas correctement. Dans ce cas, l’équipage devra déclencher les moteurs à un moment très précis pour une orbite donnée. Sinon, le risque serait grand d’atterrir en territoire non soviétique, pire, yankee ! Les coordonnées fournies doivent permettre de se poser par exemple à Irkoustk (Sibérie), sur la péninsule du Kamtchatka ou faute de mieux au nord du Canada.

Page 4, les coordonnées en cas d'atterrissage d’urgence.

À partir de la page 10, une chronologie précise révèle l’emploi du temps des deux cosmonautes tout au long de la mission. La section haute est celle de Bieliaïev, la section basse celle de Leonov. « Chaque orbite dure 90 minutes. La chronologie est découpée en tranches de 10 minutes. On voit bien que la sortie dans l’espace de Leonov était prévue au début de la deuxième orbite, à peine 1 h 30 après le décollage. Cela pose réellement question. Car aujourd’hui, les médecins recommandent aux astronautes de stabiliser leurs paramètres physiologiques et de ne pas sortir avant plusieurs jours, le temps d’habituer le système cardiovasculaire et d’éviter le mal de l’espace… », explique l’astronaute français, lui-même sorti dans l’espace au bout de deux mois lors de la mission Perseus à bord de la station Mir en 1999. Conclusion : Leonov devait réaliser cette sortie au plus vite, afin de conserver toutes les ressources disponibles pour rentrer sur Terre si elle était couronnée de succès, au risque de sa santé, alors qu’on ignorait tout ou presque du comportement du corps humain dans l’espace.

Page 10, l'emploi du temps des deux astronautes, petit dessin à l’appui.

Dès l’orbite n°3, une déclaration au parti communiste d’Union soviétique est au programme, avant la pause déjeuner. Ensuite, toute une série d’observations, essentiellement visuelles, car il y a peu d’instrumentation dans le vaisseau : position du Voskhod-2 par rapport aux étoiles, description de l’aspect de l’atmosphère terrestre et des nuages d’orages, auto-évaluation des cosmonautes sur leur état de santé, etc. Les deux hommes s’octroient alternativement des temps de sommeil d’environ 4 heures.

Une mission prévue sur 3 jours

Au programme de l’orbite numéro 15 : « exercice physique »… « Mais comment font-ils ? Ils sont attachés sur leur siège ! » s’étonne Jean-Pierre Haigneré. L’orbite 17 marque la fin de la mission et l’atterrissage. En réalité, la mission n’aura duré qu’un jour. Mais les pages suivantes continuent à dérouler un emploi du temps détaillé. « Il semble bien que la mission avait été prévue pour durer jusqu’à trois jours, si tout n’avait pu être réalisé dès le début », analyse l’astronaute.

Dans le document, l’ordre dans lequel sont présentées les étapes de la mission n’est pas toujours cohérent et chronologique. Ainsi, la page 22 décrit les consignes à suivre pour l’atterrissage, alors que la page 25 donne le détail des procédures pour la sortie dans l’espace de Leonov. Sur la page 26, un étrange petit dessin, apparemment fait à main levée, figure le retour du vaisseau vers la Terre, avec la séparation des différents modules du vaisseau. Ensuite, retour aux consignes pour la sortie dans l’espace, avec la description des situations « anormales » envisagées, comme la baisse de pression dans le scaphandre.

Les dessins de la page 39, réalisés par les deux cosmonautes lors du vol, sont le résultat d’expériences médicales. Dans notre oreille interne se trouve le système vestibulaire, qui nous permet de distinguer le haut du bas et de garder notre équilibre sur Terre, en tenant compte de nos mouvements et de la gravité terrestre. Dans l’espace, cette gravité est comme abolie et le cerveau peut interpréter les informations de position de manière erronée. Il s’agissait alors de tester les aptitudes des astronautes dans cette situation. « Ils doivent tourner la tête, les yeux fermés, vers la gauche puis vers la droite, et ensuite dessiner des lignes parallèles et des spirales », détaille Jean-Pierre Haigneré.

Les astronautes font des dessins pour vérifier leur sens de l’équilibre dans l’espace.

Les deux cosmonautes semblent avoir réussi l’exercice, et déclarent dans leurs notes avoir conservé le sens de l’orientation. « Pendant le passage en impesanteur, j’avais une compréhension claire de la position de mon corps dans l’espace, même avec les yeux fermés », écrit ainsi Leonov. Cependant, si celui-ci dessine les spirales dans le même sens, Bielaïev représente étrangement deux spirales en sens opposé et dans le mauvais ordre, sans explication.

Les pages 61 à 67 donnent un compte-rendu des paramètres de la sortie dans l’espace, puis de l’atterrissage, sous forme de questionnaire. Y avait-il une douleur locale ? : « Il n’y en avait pas. » Facilité de s’habiller avec la combinaison KP-55 : « Confortable. » Passage à travers la trappe à l’aller : « Sans difficulté. » À la fin de la page 66, Leonov ajoute toutefois : « Après 5 minutes dans l’espace, je suis passé à une pression de 0,27. » Une mention laconique, la seule de ce rapport, de ce qui a en réalité failli tourner à la catastrophe.

Le cœur à 190 pulsations/minute

Car tout ne s’est pas bien passé ce 18 mars 1965, tant s’en faut. Après la chute du bloc de l’Est, Leonov a lui-même raconté ses nombreuses péripéties. Tout d’abord, lorsqu’il veut rejoindre le vaisseau au terme de sa sortie dans l’espace, il n’arrive pas à repasser l’ouverture du sas. Le scaphandre a tellement enflé que ses mains sortent des gants et ses pieds des bottes. Après d’intenses efforts, il n’a pas d’autre choix de dépressuriser son scaphandre pour le dégonfler (d’où la pression mentionnée de 0,27 atmosphère). Une manœuvre de sa propre initiative, prévue dans aucun scénario. « La baisse brutale de pression peut faire apparaître des bulles d’azote, un gaz dissous dans le sang et dans les tissus. C’est ce qui s’appelle la maladie des caissons. Ces bulles provoquent des douleurs articulaires, ce que d’ailleurs signale Leonov dans son carnet de bord. À un certain stade, elles peuvent circuler dans le sang jusqu’au cerveau et provoquer des embolies, voire la mort », explique Jean-Pierre Haigneré.

Leonov, lors de sa sortie de 12 minutes dans l’espace. Son scaphandre qui a gonflé gênera son retour dans le vaisseau. © DR

Ensuite, il rentre dans le sas non sans mal, tête en avant, afin de pouvoir fixer, avec difficulté, la caméra de prises de vues S-97. Il doit enfin se retourner, car il n’est possible de réintégrer le vaisseau que pieds vers l’avant. Il note : « Lors de la rentrée dans le sas, très chaud du fait des efforts. » Et pour cause : il a plus tard rapporté que son cœur est monté à 190 battements par minute. Et ce n’est pas fini…

L’atterrissage non plus n’a pas été de tout repos. Le moteur de désorbitation n’ayant pas fonctionné, les deux hommes ont dû passer en mode manuel. Résultat : une descente « balistique » (la capsule tombe comme une pierre) avec des accélérations de 7g, et jusqu’à 10g lors de la sortie du parachute de freinage, consignées dans le rapport par les deux hommes. En revanche, il n’est pas fait mention qu’ils ont atterri à des centaines de kilomètres du point prévu, dans une forêt neigeuse de l’Oural où, vêtus de leurs seuls scaphandres trempés, ils ont dû passer deux jours avant d’être secourus.

De la page 69 du manuscrit, on passe directement à la page 77. Où sont passés les feuillets manquants ? « Est-ce là qu’il aurait éventuellement consigné ses mésaventures ? » s’interroge Jean-Pierre Haigneré. Ont-elles été expurgées du journal à l’époque, ou la Russie de Vladimir Poutine aurait-elle gardé quelques vieilles habitudes de l’Union soviétique ?

La fin du journal de bord contient des éléments de langage pour les deux cosmonautes.

Les pages 77 à 80 sont en tout cas celles du triomphe : elles contiennent des « éléments de langage » pour les déclarations à faire à la radio lorsque le Voskhod 2 survolait chaque continent. Les deux hommes souhaitent ainsi « bonne chance au peuple américain ». Ils ne croyaient pas si bien dire : quatre ans plus tard, Neil Armstrong poserait le pied sur la Lune. Reste, quelques pages plus loin, « le plus émouvant », selon Jean-Pierre Haigneré : Leonov, par ailleurs artiste et auteur de nombreuses peintures et aquarelles sur le thème de l’espace, représente ici les couleurs de l’horizon (voir ci-dessous et Ciel & espace n°569 p. 86). Observation scientifique sans doute, car dans la marge figure une sorte de spectre. « Mais est-ce aussi un nuancier de peintre, pour ensuite reproduire les couleurs de l’espace dans ses tableaux ? C’est sûrement une œuvre d’art... peut-être ce qu’il y a de moins préparé, de plus personnel dans ce journal », souligne Jean-Pierre Haigneré, qui a côtoyé Leonov plusieurs années durant à la Cité des étoiles de Moscou, et qui se souvient à la fois d’un « monstre de contrôle de soi et de réactivité» et d’un homme « modeste et chaleureux ».

Les couleurs de l’horizon terrestre, dessinées par Leonov depuis l’espace. © DR

 

Remerciements à l’astronaute Jean-Pierre Haigneré pour la traduction et le commentaire, ainsi qu’à Ilia Tarasov, doctorant à l’ISAE-Supaéro à Toulouse, pour la transcription des notes manuscrites de Leonov et les compléments de traduction.
Recevez Ciel & Espace pour moins de 6€/mois

Et beaucoup d'autres avantages avec l'offre numérique.

Voir les offres

Nous avons sélectionné pour vous