Confinement : les conseils de Romain Charles, qui a fait un aller-retour virtuel vers Mars

Le Français Romain Charles lors de l’expérience Mars 500. © ESA/Mars 500
Lorsqu’on parle de confinement, Romain Charles sait de quoi il s’agit. Pour l’expérience Mars500, il est resté volontairement enfermé de juin 2010 à novembre 2011 avec cinq autres personnes dans un vaisseau spatial immobile pour simuler un voyage aller-retour vers Mars.

Vous vous êtes porté volontaire pour vous isoler pendant 520 jours avec cinq autres membres d’équipage pour une simulation de vol vers la planète Mars. Quel était le but de cette expérience baptisée Mars 500 ?

Un aller-retour vers Mars prendrait environ un an et demi. Il faut pour cela répondre à une grande question scientifique : est-ce que l’homme est capable d’endurer psychologiquement et physiologiquement un confinement sur une durée aussi longue ? Nous devions vivre dans un espace clos sans nous entretuer et en travaillant efficacement pendant tout le trajet. Nous avions une centaine d’expériences à réaliser afin de voir l’évolution psychologique et physiologique de chacun et suivre les interactions entre les membres d’équipage.

« Nous disposions de 180 m2 pour six volontaires »

Dans quelles conditions viviez-vous ?

Le faux vaisseau spatial se trouvait à l’Institut des problèmes biomédicaux, à Moscou. Il était composé de trois grands cylindres métalliques hermétiquement clos dont la surface totale au sol est de 180 m2. Le plus grand était le module de stockage où se trouvait tout ce dont nous avions besoin pendant un an et demi. Le module de vie, celui qui était le plus important pour nous, avait la taille d’un bus. Il comportait six chambres, une salle de contrôle, une salle de bain, une cuisine et une salle commune. Le module médical, le plus petit, était celui où nous faisions nos expériences. Je pouvais toucher le plafond de ces modules en tendant la main vers le haut. Mais ce n’était pas oppressant.

Le Français Romain Charles (en bas à droite) avec les cinq autres volontaires de l’expérience Mars 500. © ESA

Quels aménagements spécifiques avaient été faits pour cette expérience ?

En entrant dans le module, ce qui nous a semblé bizarre était le fait que tout était en bois. C’est un matériau qui ne fait pas trop penser au spatial, mais au final, cet aspect chaleureux a eu un impact positif sur l’ambiance du groupe. Nous avions aussi quelques plantes vertes pour décorer, et nous avions une serre qui devait nous apporter un peu de nourriture. Nous avons réussi à faire pousser des tomates, des poivrons, des radis.

« Étaient choisies des personnes optimistes, capables de proposer des solutions en cas de problème »

Quels profils ont été retenus pour participer à cette expérience ?

Dans l’équipage, il y avait trois Russes, un Chinois, et un Italo-Colombien. Nous nous sommes rencontrés pendant le contrôle médical et avons suivi une formation de trois mois avant d’entrer dans le module. Pour que cet équipage fonctionne, on avait retenu des personnes créatives qui savent occuper leur temps libre — les journées consistaient en huit heures de travail, huit heures de temps libre et huit heures de sommeil — et qui sont de nature optimiste, afin qu’elles puissent proposer des solutions en cas de problème.

Vous évoquez un rythme assez précis, avec des tranches de huit heures. Comment êtes-vous parvenu à maintenir cette discipline dans la durée ?

Il y a eu des hauts et des bas, mais je n’ai jamais été mal au point de ne rien faire. Pendant certaines périodes, je n’avais pas d’énergie pour mes activités personnelles. Je ne m’en rendais pas compte sur le moment, mais plutôt après, lorsque ça allait mieux. Il a également fallu s’adapter aux lits pour bien dormir. Le mien était aussi large que mes épaules, et je ne pouvais dormir que sur le dos ou le côté droit. Les murs étaient aussi très fins, de sorte qu’on entendait tout ce qui se passait autour. Dès que quelqu’un était réveillé, nous le savions.

« Quand je suis sorti, je me sentais plus en forme qu’habituellement »

Y a-t-il eu des moments de tension entre les membres d’équipage, et si oui, quelles ont été les stratégies adoptées pour les apaiser ?

Les difficultés ont souvent été dues aux différences culturelles. Je me souviens de tensions lors des repas avec un des membres russes. Manger fait partie des moments importants dans la journée. En tant que Français, j’aime bien partager et discuter autour de la table. Pour le Russe, on prend plutôt les repas en silence, et on parle après, en buvant un café ou un thé. Un jour, je lui pose une question, à laquelle il ne répond pas. Je lui repose la question plusieurs fois, et il reste silencieux jusqu’à ce qu’il finisse par dire, en s’agaçant, que ça l’énerve. Le repas a fini bizarrement. Dix minutes après, il est venu me voir dans ma chambre pour en parler. Nous avons trouvé un compromis : il mangeait en silence de son côté, puis venait prendre un café plus longtemps pour rester avec nous. C’était important de ne pas attendre avant de parler d’un problème, cela désamorce les tensions beaucoup plus vite.

Comment arriviez-vous à rester en forme physique ?

Nous devions faire une demi-heure de sport chaque jour. C’était imposé dans le cadre des expériences. Dans le module de stockage, il y avait pour le cardio un vélo d’appartement, deux tapis roulants, un actif, et un passif. Nous avions aussi trois autres appareils pour la musculation. C’était important de se défouler un peu, nous aurions souvent aimé en faire plus. Quand je suis sorti, je me sentais plus en forme qu’habituellement.

À quoi passiez-vous votre temps libre ?

J’ai passé énormément de temps, deux à trois heures par jour, à communiquer avec l’extérieur. Je tapais des lettres à l’ordinateur, que j’envoyais au centre de contrôle. Nous n’avions pas internet, et nous avons pu téléphoner seulement pendant une partie du voyage, lorsque nous n’étions pas trop « éloignés » de la Terre. Les personnes auxquelles j’écrivais pouvaient me répondre et nous recevions leurs messages en PDF. Je lisais aussi les ouvrages que j’avais emportés, comme L’Histoire de l’art d’Ernst Gombrich ou la série Fondation d’Isaac Asimov.

« Si l’on se projette au jour le jour, ça se passe bien »

Qu’avez-vous apprécié le plus en sortant ?

Beaucoup de choses ! Revoir mes proches, manger des produits frais, et regarder un lever de soleil. C’était magique de redécouvrir tout cela.

Vous vivez en Allemagne. Quelles consignes devez-vous suivre actuellement ?

Je fais du télétravail depuis vendredi dernier. Jeudi soir, j’ai quitté mon bureau, et depuis, je sors le moins possible. C’est comme en France, à la différence que je n’ai pas besoin d’attestation sur l’honneur lorsque je me déplace.

Quels conseils donneriez-vous dans la situation actuelle ?

Il faut veiller à être toujours occupé, à avoir toujours quelque chose à faire, car cela évite de broyer du noir. C’est également important de garder un rythme jour/nuit régulier afin de maintenir des contacts avec les personnes extérieures qui ne sont pas décalés. En rentrant dans les modules, je me suis aussi dit que tout ce que je ne pouvais pas faire actuellement, je le ferai en sortant. Le confinement n’est que temporaire. On a l’impression que le temps est long si l’on regarde la durée dans son ensemble, mais si l’on se projette au jour le jour, ça se passe bien.

 

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