Christophe Dumas : « Pour le TMT, la voie de La Palma est moins bouchée que celle d’Hawaï »

Christophe Dumas, responsable scientifique du Thirty Meter Telescope (TMT). Crédit : courtesy C.Dumas/TMT Corp.
Le TMT, le futur télescope de 30 m de diamètre prévu sur l’île d’Hawaï, est bloqué depuis trois ans par les recours juridiques d’opposants. Christophe Dumas, responsable scientifique du projet, fait le point de la situation. Pour lui, l’instrument a une bonne chance d’être construit aux Canaries, sur l’île de La Palma.

Trois projets de télescopes de très grand diamètre sont en cours actuellement : l’Extremely Large Telescope (ELT), le Giant Magellan Telescope (GMT) et le Thirty Meter Telescope (TMT) — lire Télescopes géants : les 10 projets les plus fous. Si les deux premiers doivent être installés au Chili, la construction de TMT n’a toujours pas commencé à Hawaï. Alors que le géant de 30 m est à l’heure pour ces éléments techniques, son chantier au Mauna Kea est bloqué par des actions en justice. Faut-il implanter ailleurs le TMT ? Le responsable scientifique de ce projet international (1), le Français Christophe Dumas, répond à Ciel & Espace.

Où en est le projet du Thirty Meter Telescope aujourd’hui ?

Christophe Dumas : D’un côté, il peut sembler arrêté, car nous n’avons pas commencé la construction du bâtiment qui doit l’accueillir. D’un autre côté, nous avançons toujours. Ainsi, la moitié des 500 miroirs de 1,4 m qui doivent être assemblés pour former le miroir principal du TMT sont fabriqués. Toute la partie informatique nécessaire au pilotage du télescope est en bonne voie. Et un instrument scientifique, le spectrographe Iris, qui doit réaliser la première lumière du télescope [sa toute première observation, NDLR], est en phase finale de conception. C’est la même chose pour la structure du télescope et la coupole.

La construction, prévue au sommet du volcan Mauna Kea, à Hawaï, est bloquée depuis trois ans en raison d’actions en justice menées par des opposants. La situation va-t-elle évoluer prochainement ?

Christophe Dumas : Le 28 septembre 2017, le conseil territorial d’Hawaï a donné son accord pour construire dans des conditions qui sont acceptables. Mais les travaux n’ont pas commencé, car il y a deux procédures d’appel en cours auprès de la Cour suprême d’Hawaï. Kalani Florès, l’un des opposants au projet, a avancé que son droit de citoyen n’avait pas été respecté sur le plan de la procédure de location du terrain. En effet, le TMT loue l’emplacement à l’université d’Hawaï. Nous pensons que son appel ne va pas être accepté. Le 15 mars 2018, la Cour suprême a écouté les deux parties sur ce point. Nous attendons son verdict. Mais un autre groupe d’opposants s’est également pourvu en appel sur un autre sujet. Et il n’y a pas encore eu d’audience de fixée. Nous avons proposé de fusionner les deux audiences, mais la cour a refusé.

Nous ne pouvons pas savoir quels seront les délais pour venir à bout de ces procédures, ni quelles en seront les issues. Plus on attend, moins il y a de chances que le TMT soit construit à Hawaï.

Manifestation d'opposants à la construction du TMT, sur le sommet du Mauna Kea, à Hawaï. © DR

Qui sont les opposants au projet et sont-ils nombreux ?

Christophe Dumas : Les sondages réalisés sur la population de tout l’archipel hawaïen indiquent qu’une vaste majorité soutient le projet. Sur la seule île d’Hawaï, cela s’équilibre à 50/50. Ce sont les Hawaïens d’origine qui s’opposent en majorité au TMT. Pour eux, la montagne est sacrée. Le télescope les empêcherait de pratiquer leur rite cultuel. Une partie de cette opposition est aussi politique : le TMT est un outil pour s’opposer à l’État fédéral américain.

Si la justice tranche en faveur du TMT, la construction va donc pouvoir commencer ?

Christophe Dumas : Elle pourrait commencer, en effet. Mais les opposants sont très actifs. Que va-t-il se passer quand certains d’entre eux vont se coucher en travers de la route d’accès ? Comment vont réagir les autorités ? Vont-elles les mettre en prison ? Les conséquences d’une telle situation sont difficiles à évaluer. Nous ne savons pas comment gérer cela, même si la Cour suprême tranche en notre faveur. Le risque est toujours élevé à Hawaï, autant qu’en 2015, quand les travaux ont été arrêtés.

Pour le TMT, deux sites étaient en concurrence, tous deux dans l'hémisphère Nord : Hawaï et les Canaries.
Les deux autres géants, le GMT et l’ELT, respectivement de 24 et 39 m de diamètre, seront construits au Chili.

En mars 2017, un accord a été signé avec l’île espagnole de La Palma, aux Canaries. Y a-t-il une chance pour que le TMT soit plutôt construit sur ce site ?

Christophe Dumas : Nous devons à tout prix préparer une solution de sortie. Le comité scientifique avait évalué d’autres sites dans l’hémisphère Nord ; La Palma arrivait en deuxième position, juste derrière Hawaï. Et l’île des Canaries pourrait être le site de secours, car le lieu est excellent pour l’astronomie. Le pourcentage de temps clair équivaut à celui du Mauna Kea, et les conditions de stabilité atmosphérique sont bonnes pour les techniques d’optique adaptative.

La seule différence concerne l’altitude : 2400 m au lieu de 4000 m. La transmission des ultraviolets et de l’infrarouge en est en partie affectée. Et la sensibilité des instruments en infrarouge y serait moins bonne.

Qu’en est-il au niveau des aspects légaux de la construction, à La Palma ?

Christophe Dumas : Un accord a été signé entre l’Institut d’astrophysique des Canaries et le TMT. Une démarche est en cours pour obtenir le permis de construire. L’étude d’impact environnemental a été soumise aux autorités. Elle est maintenant consultable par le public jusqu’à début mai afin que chacun puisse y réagir. Nous saurons si elle est validée au cours de l’été 2018. Dans ce cas, un début des travaux pourrait être envisagé au printemps 2019.

Comment se présentent les choses du côté du gouvernement espagnol ?

Christophe Dumas : Il nous soutient. L’arrivée du télescope sur l’île crée des opportunités d’emplois. D’autant que notre but est de faire partie de la communauté locale, que ce soit par des actions de formation des jeunes, de la vulgarisation, mais aussi des embauches à tous les niveaux des opérations sur le TMT. Pour l’heure, la voie de La Palma est moins bouchée que celle d’Hawaï. Et bien moins risquée.

Le Roque de los Muchachos, à La Palma, accueille déjà de nombreux instruments, dont le plus grand télescope
optique actuel, le GTC, de 10,4 m de diamètre. © M. Claro/C&E

Y a-t-il aussi des opposants à La Palma ?

Christophe Dumas : Il y a des opposants sur des questions d’écologie. Nous sommes en relation avec eux. Nous nous engageons à ne faire aucun rejet dans la nature, même par accident, par exemple en utilisant des conteneurs à double paroi. Nous ne souhaitons évidemment pas polluer le site. Et nous nous engageons à le restituer dans son état d’origine après la période d’exploitation du TMT. Nous tenons à prendre toutes les précautions pour respecter l’environnement.

Quand une décision définitive doit-elle être prise sur le choix du site ?

Christophe Dumas : En 2018, absolument. Nous avons avancé sur tous les aspects autres que la construction du bâtiment, mais cela ne peut pas durer au-delà d’une certaine limite. Nous devons commencer à construire pour éviter d’être bloqués. Ce, d’autant plus que le temps qui passe entraîne une augmentation des coûts, ne serait-ce que par la réévaluation des devis. Nous avons sollicité l’aide de la National Science Foundation (NSF). Mais on veut qu’elle nous aide, nous devons avoir un site, car la NSF décidera en 2020 si elle s’engage ou non.

Quand les trois projets de très grands télescopes ont été lancés, l’ELT, le GMT et le TMT, ce dernier semblait le plus avancé. Aujourd’hui, la construction du GMT a commencé (2) et celle de l’ELT ne devrait plus tarder. Combien d’années de retard ont coûté au TMT les problèmes rencontrés à Hawaï ?

Christophe Dumas : Début 2015, le TMT était en tête de ces trois projets. Aujourd’hui, il est en passé en dernière position au niveau de l’ingénierie civile. Sa construction prendra huit ans. Et il faudra encore deux ans d’opérations avant l’entrée en service. Si le chantier commence en 2019, nous aurons perdu quatre ans.

L’ironie de l’histoire est que le TMT serait numéro un si on avait décidé de l’implanter ailleurs qu’à Hawaï. Le Cerro Armazones, au Chili — où va être bâti l’ELT européen —, était initialement un très bon candidat. Mais le comité directeur du TMT lui a préféré le Mauna Kea, en négligeant le risque d’opposition qui existait à ce type de projet. Déjà, les petits télescopes qui devaient permettre aux deux télescopes de 10 m Keck de fonctionner en interféromètre n’avaient déjà pas pu être installés au sommet pour cette raison. Même si la Cour suprême d’Hawaï donne son feu vert, il faudra faire un choix.

 

(1) Le TMT, décrit comme un projet américain, est en réalité une collaboration internationale dans laquelle les États-Unis sont représentés par plusieurs universités californiennes. Il est également soutenu par les gouvernements du Canada, du Japon, de l’Inde et de la Chine.

(2) Lire notre reportage photo dans le Ciel & Espace n°558, en kiosque depuis le 15 mars 2018.

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